D'Aubigné, Vie à -ses enfants
4i AGRIPPA d'aUBIGNÉ
D'Aubigné fut un instant perplexe. Il ne pouvait espérer, avec une poignée d'hommes, traverser un tiers de la France en pleine guerre civile ; et, si la Rochelle était trop lointaine, sa petite ferme des Landes n'était pas un suffisant abri. Avec quelque argent pour attendre, pas assez pour agir, il prit un parti mixte qui prouve sa sagesse. Il divisa sa troupe, envoya quarante des siens sous la protection des murs de Sancerre, garda sous sa main ceux qui, comme lui-même, préféraient se réserver pour la Rochelle, et ne se préoccupa plus désormais que de se mettre en lieu sur, pour laisser passer l'orage et attendre la suite des événements.
Les portes d'un château voisin s'ouvrirent au jeune sauveur de Mer. Et ce fut un seigneur catholique, un Italien, un parent de Catherine de Médicis, qui les lui ouvrit d'un noble geste. i
C'est ainsi qu'Agrippa d'Aubigné, partisan «^ huguenot, devint l'hôte de Jean Salviati, au château de Talcy, oii l'attendait l'aventure à laquelle il était le moins préparé, — une aventure d'amour.
Le château avait déjà une liisloire ; et les Salviati espéraient alors s'en faire une dans l'histoire de la France.
Dressé en pleine Beauce, à l'orée de cette torct de Marchenoir que menacent aujourd'hui de si déplorables mutilations, dominant et surveillant le plat pays dix lieues à la ronde, le manoir érigeait sur la campagne déserte la cuirasse redoutable de ses créneaux alors tout neufs. Son gros œuvre datait du quatorzième siècle, massif, puissant, bâti de la roche la plus dure ; d'ailleurs non moins ferme que château fort, fait pour l'exploitation comme pour la défense, seigneurie de plaine annonçant de loin ses prérogatives par son monumental colombier. En 1517, Bernard Salviati, Florentin apparenté aux Médicis, l'avait acquis pour en faire sa demeure. Son fils Jean Salviati, surintendant de la duchesse de Lorraine, y habitait à cette heure. Et souvent s'y hébergeait le frère de Jean, le chevalier Salviati, grand maître de l'ordre de Saint-Lazare.
Jean Salviati. devenu possesseur de Talcy, avait voulu agrandir, orner, surélever sa résidence. A lui revient la rude dentelle de mâchicoulis qui enveloppe, aujourd'hui encore, murs et tours dans ce qui a été conservé, et qu'un « classement » récent protège à l'avenir*. A lui encore est due l'apposition de ces belles tapisseries qu'on voit encore en place, notamment dans la chambre dite « de Catherine de Médicis, » et dans celle « de Charles IX ». C'est dans un luxe tout neuf qu'il avait reçu, dix ans auparavant, le jeune roi, la reine mère, Condé et le roi de Navarre, au lendemain du massacre de Wassy. C'est à Talcy en effet que se tint, le 29 juin 1562, une fameuse conférence, au sortir de laquelle, suivant La Noue, « les uns se grattaient la tète qui ne leur démangeait pas, les autres la branlaient- ». Les tentures qui abritèrent, plusieurs nuits durant, les calculs de la reine mère et le sommeil léger du petit Charles IX, s'oliraient
1. Le. château de Talcy appartient aujourd'hui à Mlle Valentine Stapfer. 11 a été classé en 1908 coniuie monument historique.