Letlers, p
Mais il n'y a pas de doute, dès à présent, que le système qu'il cherche à se faire sera chrétien, que sa philosophie sera chrétienne. Cela exclut beaucoup d'influences, qui auraient pu agir en Allemagne, mais qui glisseront sur lui, car son âme est déjà formée organiquement, de sorte qu'elle ne peut plus changer tout à fait.
Nous ne pouvons adopter entièrement Topinion souvent exprimée, que le voyage d'Allemagne fut le moment décisif de la vie de Coleridge>. Il est inexact de dire qu'il. y alla poète et qu'il revint critique et philosophe. Si nous avons réussi à donner une idée même imparfaite de la complexité de son esprit, tel qu'il s'est développé devant nous jusqu'ici, on aura vu que le spéculatif vivait en lui à côté du poète, dès le collège, et peut être n'étaient-ce là que deux formes de la même faculté. Le philosophe en tout cas ne sut jamais chez lui se libérer de l'influence du poète*. Il n'était pas si différent du poète qu'il avait été, quand il essayait, d'une autre manière, d'exprimer l'inexprimable et le divin, qu'il avait toujours si profondément sentis. La continuité de sa vie mentale nous apparaît parfaite. L'influence de l'Allemagne n'y est qu'un épisode. Il aurait trouvé son Allemagne ailleurs, et il était si incapable de subir une influence profonde
1. Voir Haney, German Influence on S. T. C, p. 39, et les opinions rapportées par lui. Noter que ceci parait en contradiction avec le fait très justement reconnu par M. Haney, que la connaissance et la compréhension de la littérature allemande de Ck>leridge furent toujours très imparfaites (p. 36, 40). Comparer Lane Gooper dans Jouirai of English and Germanie Philology. octobre 1906 (compte rendu de l'ouvrage de M. Haney) qui montre que le secret de la vie de Coleridge doit être cherché dans sa psychologie, plutôt que dans des influences étrangères.
2. Comparer Hutchison Sterling, Jerrold, Tennyson and Other Essays, p. 220, ou Forlnightly Review (octobre 1867).
186 S. T. COLERÎDGE.
du dehors, que tout ce qu'il a emprunté est modifié chez lui au point d'être défiguré.
Est ce donc De Quincey qui a raison dans son explication de la carrière de Goleridge, est-ce « Topium qui l'a tué comme poète » et qui peut-être l'a rendu métaphysicien? Mais le principe de son esclavage à Topium était dans une faiblesse de la volonté qui apparaît chez lui bien avant T usage de Topium, qui en est peut-être eiïet autant que cause, et qui n'a fait que l'exagérer .
Cette sensibilité anormale qui se révèle à chaque moment de sa vie et qui le faisait reculer devant l'effort, c'est l'essence même de sa poésie, de son être, et c'est en même temps ce qui l'a empêché de le réaliser. Il n'a pas été plus maître de sa pensée comme métaphysicien que comme poète. Dans tout ce qu'il a fait il y a des lueurs de génie et des défaillances inexplicables. Ce qu'il a réalisé n'est qu'une image imparfaite et obscure d'une âme qui ne se connaissait pas elle-même. Ce qu'il y avait de plus profond en lui, c'était l'instinct religieux, qui ne lui était pas venu du dehors. C'est autour de cet instinct que nous verrons se reconstruire la vie qui sembla tomber en ruines après quelques années d'espoir, dans un abattement qui parut un moment définitif comme la mort.
Mais, nous le répétons, la religion de Coleridge est quelque chose de personnel à lui-même, qui peut s'appeler aussi la poésie ou la philosophie de Coleridge. C'est la sensation et le besoin constant de la sensation du surnaturel, dans un esprit qui s'y meut comme en son élément. C'est le trait commun à l'écolier philosophe, à l'étudiant révolutionnaire, au poète fantastique, au théologien des dernières années, que de ne connaître que des idées, sans la notion exacte
de leur correspondance avec la réalité, sans même la notion d'une réalité qui serait extérieure à l'esprit. Forme intellectuelle qui est celle de tous les poètes visionnaires, mais qui ne peut guère s'expliquer par le milieu et les influences, puisqu'elle suppose une insensibilité au milieu. Un Coleridge peut voyager, s*instruire, il ne sort jamais de lui-même.