‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 105 sur 194 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Coleridge en Allemagne. — Le préjugé national. — Visite à Klopslock. — Ratzeburg. — Études à Gœttingue. — L'Allemagne reste étrangère à Coleridge. — Retour en Angleterre. — Traduction du Wallenstein de Schiller. — Articles politiques dans le Morning Post, — Coleridge va rejoindre Wordsworth au Pays des Lacs. — Premières atteintes de sa maladie morale et physique. — Premiers essais philosophiques. — Crise de désespoir. — VOde à V Abattement,

Coleridge partit de Yarmouth pour Hambourg le 16 septembre 1798. Il était accompagné des Wordsworth, et aussi d'un jeune homme, John Chester, disciple qu'il avait recruté on ne sait où,- mais qui devait le suivre pendant toute Tannée qu'il passa en Allemagne a comme un chien fidèle », a écrit Hazlitt, qui dans ce temps-là aurait donné beaucoup pour prendre sa place. Quant à sa femme et à ses deux enfants (le second, Berkeley, âgé seulement de quelques mois), Coleridge ne semble même pas avoir eu la pensée de les emmener avec lui.

L'annuité que lui donnaient les Wedgwood suffisait sans doute à lui tenir Tesprit en repos sur leur sort. Les très intéressantes lettres que Coleridge écrivit à sa femme pendant son voyage prouvent que Tentente était parfaite entre eux, et aussi qu'il l'csti-

mait capable de s'intéresser à tout ce qu'il voyait en Allemagne*. Il n'avait pas encore lassé la patience de la pauvre femme par ses perpétuels changements. Elle ne voyait peut-être pas sans plaisir son mari à la recherche d'une occupation nouvelle, puisque les Poèmes nese vendaient pas, que les Ballades Lyriques, qui venaient de paraître en un volume anonyme, « n'étaient au goût de personne » et qu'enfin il fallait vivre, et ne pas compter uniquement sur les autres. Tout ce qu'on a écrit plus tard sur l'incompatibilité naturelle entre Coleridge et sa femme est de fantaisie, et peut-être n'avait-elle pas d'autre défaut que d'être la femme de Coleridge.

Les lettres qu'il lui écrivit d'Allemagne lious le montrent dans une attitude d'esprit nouvelle, mais qu'il n'est pas très difficile de comprendre. Il arrivait plein d'enthousiasme, d'idées préconçues et aussi de préjugés. Il cherchait une Allemagne idéale, peuplée dé poètes et de philosophes. La réalité Tamusa plutôt qu'elle ne l'enthousiasma . Ce qui explique la verve caricaturale qui remplit souvent ses lettres c'est qu'il avait rêvé autre chose, et après un effort très réel de quelques mois pour voir, et s'intéresser à ce qu'il voyait, il repartit dans le rêve.

Ce qui l'empêcha de voir l'Allemagne, ce fut aussi la réfaction très vive du préjugé national qui se fît en lui, au contact de l'étranger. Il n'y a rien de plus humiliant pour l'esprit humain que la lecture des récits de voyages, car la plupart d'entre eux ont

1. EUes forment la première ébauche des Satyrané's l^tlers qui, publiées d'abord dans The Vriend (J809), puis dans la Biographia Literaria (1817), sont le principal document à consulter, sur le voyage en Allemagne des deux poètes. — Voir aussi Haney, German Influence, p. 9-12, et Brandi, S. J\ C, p. 242 et suiv.

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l'air d'avoir été écrits uniquement avec des idées que le voyageur apporte avec lui toutes faites, et sur le thème « nous avons mieux chez nous ». Goleridge ne fait pas exception, et dès la traversée on sent à ses jugements sur ses compagnons de bord que son opinion est faite sur tout ce qui n est pas anglais. Quand il ne rêve pas, il voit assez juste, mais il est de ces esprits chez lesquels l'expérience particulière ne peut modifier une idée, mais seulement en suggérer de nouvelles. 11 y en aurait de curieux exemples à citer. Sur le bateau, Goleridge rencontre un vieux gentilhomme français, un émigrant dont il ne donne pas le nom, « ami intime du célèbre abbé De Lisle » (Delille).

« Ses manières, dit Goleridge, montraient en lui la minutieuse philanthropie d'un Français cultivé tempérée par la sobriété du caractère anglais, sans sa réserve habituelle. »

Cette simple impression lui suffit à bâtir une théorie des bonnes manières qui l'amène à conclure que le type du gentleman est fréquent en Angleterre, rare en France, où, lorsqu'il se rencontre, il n'existe que dans la vieillesse ou la dernière période de la ipatur rite, et presque inconnu en Allemagne, tandis que l'antipode d'un gentleman doit être cherché parmi les démocrates Anglo-Américains * !

Rappelons-nous que Goleridge n'avait encore jamais connu d'Allemands, ni d'Américains, ni de Français! Mais la bonne impression produite par celui-ci ne suffit pas à lui faire modifier son jugement sur la France. Il pouvait y avoir des exceptions, mais les émigrants valaient aussi peu que les révolution-

1. Satyrane^s Letters^ t. lî, dans Biographia Literaria, t. II, p. 206.

naires : ils étaient tous Français. « OIi, ne comparons pas nos guerres civiles sous Charles P% avec la Révolution française! Dans notre Révolution, ce qui fît déborder le calice c'est une exagération de principes, dans Tautre, ce fut la fermentation de la lie! La première était une guerre civile entre les vertus, et les préjugés vertueux des deux partis, l'autre, une guerre civile entre leurs vices. La monarchie française, ce verre de Venise, frémit et se brisa sous l'action d'un double poison * . »

De même, quand Goleridge se vit pour la première fois en présence d'un Allemand illustre, le bon vieux Klopstock, qu'il alla voir à Hambourg, une désillusion profonde perce dans tout ce qu'il rapporte de leur conversation^, désillusion amusante et naïve, qui nous apprend beaucoup sur Goleridge, sinon sur Klopstock.

: « Il n'y a pas, dit-il, de compréhension dans le front

de Klopstock, pas d'autorité dans ses sourcils, pas d'expression originale, morale ou intellectuelle, dans

I ses yeux, pas d'autorité dans sa contenance générale.

Il est plutôt au-dessous de la taille moyenne. » Il avait les jambes horriblement enflées et n'avait plus

I de dents à la mâchoire supérieure. Comment le poète

; chrétien de la Messiadci pouvait-il avoir si pauvre

apparence, et ne pas même ressembler au buste de lui que Coleridge avait vu?

« Cependant, quoique ni Wordsworth ni moi n'ayons pu découvrir la moindre trace de sublimité

I 1. Salyrane's Letters, p. 206, 212-3.

2, Toujours en français, par Tintermédiaire de Wordsworth.

! Coleridge a môme rapporté des conversations auxquelles il n'a

' pas assisté lui-même, et sur lesquelles on peut consulter les

notes originales de Wordsworth (dans Knight, Life of W.,

t. I, p. 171-17). Mais on peut considérer qu'il en adopte les

conclusions.

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OU d'enthousiasme dans sa physiononiie, nous fûmes tous deux favorablement impressionnés par sa viviDicité et son aimablo et facile courtoisie. » C'est la désillusion intellectuelle qui fut la plus profonde. Klopstock savait très peu de chose sur Thistoire de la poésie allemande et les vieux poètes allemands. (( Ce sujet n'avait- pas particulièrement excité sa curiosité » et il renvoya Coleridge à un professeur allemand. Ce n'était pas un érudit, ce n'était pas non plus un homme de goût. Il connaissait très peu Milton et nos poètes en général. Il ne s'anima que pour se plaindre de la traduction anglaise de la Messiade,

Je le regardais avec beaucoup d'émotion. — Je le considérais comme le père vénérable de la poésie allemande. — Comme un honnête homme, un chrétien, âgé de soixante-quatorze ans, avec des jambes horriblement enflées et cependant actif, vif, joyeux et communicatif. Mes yeux sentirent une larme se former....

Coleridge ne versa qu'une seule larme. Il avait été voir la vieille Allemagne, et l'avait jugée d'un coup d'œîl, misérablement inférieure à son rêve. Mais c'était la faute de son rêve.

Plus tard, Coleridge et Wordsworth durent comprendre qu'ils s'étaient trompés et qu'en allant voir le patriarche de l'école classique, ils ne pouvaient s'attendre à le voir pénétré de leurs propres idées romantiques, ni même favorable aux idées nouvelles en Allemagne. Seulement, pourquoi Coleridge dit-il, quand un pasteur lui assura gravement que Klopstock était le Milton allemand, que c'était en effet uji Milton bien allemand! Que venait-il chercher en Allemagne, s'il avait au fond la persuasion de la supériorité de l'Angleterre? Il venait chercher non la poésie, mais la

science. Klopstock, qu*il avait vu avec sa perruque à toupet, frisée et poudrée, la perruque de Lessing, Tempêcha toujours de croire à un Schiller, à un Gœthe. Dans ses jugements sur la nouvelle Allemagne, il fut toujours gêné par le souvenir de sa désillusion, L'Allemagne était une nation de penseurs et de savants, mais u une race sans charme * ».

Pour le moment, Coleridge s'étant bien convaincu que l'Allemagne idéale n'était pas à Hambourg, s'amusa beaucoup quelques jours de la ville, alors bien plus pittoresque qu'aujourd'hui. Il s'étonna de tout, des costumes, des rues étroites, de l'abondance des fenêtres, de la foule bariolée, des pipes et des bottes, « ces caractéristiques universelles du Hambourgeois mâle ». Quand Coleridge ne pensait pas à ailtre chose, il voyait en peintre impressionniste, et, pour les personnes, en caricaturiste. Mais il se fatigua bientôt de regarder, et voulant apprendre la langue, il résolut de se séparer des Wordsworth et de se retirer dans une petite ville voisine de Lùbeck, Ratzeburg.

Elle est bâtie dans une île du lac de ce nom, et ne communique avec la terre que par une étroite chaussée. Tout entourée de forêts superbes et baignée, surtout à l'automne, dans une atmosphère d'une pureté idéale, où tous les détails du paysage ont une précision extrême, c'est un des plus jolis coins du Meoklembourg, et peut-être de l'Allemagne du Nord, avec quelque chose d'étrange et de reposant à la fois. Plusieurs des paysages esquissés dans les lettres de Coleridge rendent bien le caractère du pays.

Il alla aussi à Lûbeck, la « vieille ville fantastique »,

i. Satyrane^s Letlers {Biographia Litei^aria^ X. II, p. 233-240), Cf. Brandi, p, 245.

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mais ne trouva que de l'amusement dans ses églises si pleines d'œuvres d*art et de souvenirs historiques. (( Chaque peinture, chaque légende sculptée en bois doré, était une histoire des mœurs et des sentiments des siècles où ces œuvres furent adn^irées et exécutées*. ))

Mais, bien reçu partout, et s'émer veillant même de la popularité des Anglais en Allemagne, il n'arriva pas à sympathiser avec les Allemands. « L'amour est l'air vital nécessaire à mon génie, et je n'ai pas vu un seul être humain en Allemagne qu'il me paraisse possible d'aimer, non, pas un seul. A riion jugement, c'est une race sans charme que ces Allemands ^. »

La grossièreté de cette Allemagne, les beuveries jusqu'à ce que l'ivresse vienne, les fumeries jusqu'à ce que la chandelle s'éteigne, tout cela choquait sa sensibilité de poète. Il resta toujours avec le mal du pays, rêvant à sa femme et à ses deux petits enfants, et attendant avec impatience les nouvelles d'Angleterre.

A Ratzeburg, il apprit du moins lallemand avec énergie et méthode. Logé chez le passeur de l'endroit, il faisait corriger sa prononciation parles cinq enfants de la maison, se faisant conduire de la cave au grenier pour apprendre les mots usuels en désignant les objets, lisant les affiches, les recueils de bons mots, etc. Deux mois après son arrivée, en janvier 1799, il écrit à Poole qu'il comprend à peu près tout ce qui s'adresse à lui, et une bonne partie du reste, « qu'il peut parler passablement — comme ci, comme ça — sur les sujets tout à fait ordinaires ou sur les sujets métaphysiques », mais que « dans le genre de conver-

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