Coleorton Memorials, t. I, p. 38 (janvier
3. Voir le témoignage de Quincey dans Arvède Barine, Néorosés, p. 103-4, d'après Japp, De Quincey' s Life and Writings, p. 146, et Notes aux Confessions of an English Opium Eatev, éd. Garnett, p. 263-i'.
232 S. T. COLERÎDGE.
Quand sur mon lit j'étends mon corps — je ne prie pas, d'habitude, — en remuant les lèvres et en pliant les genoux — mais silencieusement, par degrés, lentement
— je prépare mon âme à l'amour divin.
Humblement confiant, je ferme les paupières — avec
une i^ésignation respectueuse. Pas de désir exprimé, pas dépensée conçue, seulement un sentiment de supplication
— un sentiment, imprimé sur toute mon âme — que je suis faible, mais non sans secours de la grâce — puisqu'autour de moi, en moi, partout — sont la Force éternelle et la Bonté !
Mais la nuit dernière, je priai tout haut — je priai dans l'angoisse et l'agonie — tentant d'échapper à la foule démoniaque — de formes et de pensées qui me torturaient. -^ Désirs étrangement mêlés de dégoût — fixés sur des objets horribles ou absurdes — sentiments de vengeance et volonté impuissante — toujours repoussée et toujours brûlante — Sentiment d'une injustice intolérable — les hommes que je méprise sont devenus puissants !
Vaines menaces, vantardises indignes d'un homme. — Hommes méchants raillant mes vanteries et mes furies.
— Rage, passion sensuelle, querelles affolantes — honte et terreur dominant tout cela — je connais des actions qui devraient être cachées, qui ne l'ont pas été — et dans cette confusion je ne puis savoir — si je les ai commises ou supportées. — Car tout était horreur, péché et malheur
— pour moi comme pour les autres — terreur qui tue la vie, honte qui tue l'âme.
' Ainsi se passèrent deux nuits : le trouble de la nuit — attrista et frappa de stupeur le jour, passé à craindre. Et la troisième nuit, quand mon propre cri perçant — m'eût délivré du rêve démoniaque — vaincu par la souffrance noire et désordonnée — je pleurai comme un enfant. — Et puis, ayant ainsi réduit par les larmes — mon angoisse à une forme plus supportable — je pensai que des punitions pareilles n'étaient dues qu'aux âmes les plus atteintes par le péché. — Remuer toujours, remuer — l'Enfer par soi-même créé — pour voir l'horreur des crimes. — Connaître et détester, et désirer
encore. — Que les démons se moquent de ceci — Mais moi... oh! pourquoi cela m'arrive-t-il à moi, à moil — Frêle est mon âme, c'est vrai, sans force aucune, — inégale, inquiète, mélancolique. — Mais exempte de haine et de folie sensuelle. — Vivre aimé est tout ce qu'il me faut. — Et ceux que j'aime je les aime vraiment *.
Ce poème terrifiant, Goieridge l'a copié pour Southey « le cœur malade et la tête toutfe brouillée ». « Que faire, je me le demande, ajoute-t-il, car il est dur d'être ainsi flétri, quand on a les facultés que j'ai, et qu on a fait ce que j*ai fait.
« Changement, changement, changement. Dieu d'éternité, quand serons-nous dans le repos, en toi? »
A un autre correspondant il écrit : « Les horreurs de mon sommeil et mes cris nocturnes semblent transporter la souffrance au delà du corps, imitant, pour ainsi dire, les tortures du remords, et ce qu'on nous dit des punitions dans le monde des esprits ». « Mes rêves, dit-il encore, devinrent la substance de ma vie^. » Qu'il n'ait pas compris la véritable cause de ses tortures, ou qu'il n'ait pas réussi à l'écarter, c'est le mystère de ces états d'âme où la perception de la réalité est complètement faussée. Coleridge, qui se, remettait en 1804 aux recherches philosophiques, était alors pour toute la conduite de sa vie comme un enfant soumis à toutes les impulsions de sa sensibilité. Que l'homme mort ait pu revivre, c'est le miracle auquel nous assisterons dans la dernière partie de sa vie.
On ne s'étonnera pas qu'il ait voulu fuir l'Angleterre, sa famille et tous cejax qui le connaissaient.
1. Traduit sur la première version, dans la lettre à Sou- Ihey, LetlerSj p. 435-437.