Letters, p. 437, 440-1, 447. Campbell, note h P. W
L*cspérance visionnaire qu'il a chantée n'avait pas cessé d'apparaître de temps en temps. Il était précisément dans l'état d ame du malade qui espère encore guérir, mais ailleurs, dans quelque lieu qui ne lui rappelle pas sa souffrance. Il ne voulait même plus penser à ce qu'il était : « C'est assez de dire que j'ai été très malade et que je n'ai aucune chance de voir une succession de jours de santé un peu prolongée tant que je reste dans ce climat. Je persiste donc à aller en Sicile, où j'espère trouver ces trois choses {mens aequa, aer aequus^ et aequa diaela). J'ai été durement traité de l'enfance à l'adolescence, et très cruellement traité de l'adolescence à la jeunesse, et cependant la joie intérieure qui est ma vie, qui est moi-même, était en train de me créer de nouveau, pour que je pusse remplir le but primordial de la nature, quand une autre misère, et plus profonde, survint, que beaucoup ont devinée mais que Wordsworth seul connaît dans toute son étendue, et cependant, cela aussi j'en viendrai à boni, s'il plaît au Tout-Puissant de conserver en moi les pensées qui ont été mes guides mes gardiennes et mes consolatrices depuis cinq mois *. »
Cette expérience, ses amis voulurent bien lui donner encore les moyens de la tenter. Avec l'aide de Wordsworth et de Sir George Beaumont, il put partir pour la Sicile en avril 1804. Il laissait à sa femme la pension que lui faisaient toujours les frères Wedgwood et pouvait ainsi l'abandonner sans inquiétude.
Sans doute les « secousses, bouleversements et cruels balancements » du navire qui le mena en quarante jours jusqu'à Malte fy compris dix jours passés à Gibraltar) le dégoûtèrent d'aller plus loin,
\, Coleorlon Memoriah, t. I, p. 44 (janvier 1804).
car il s'arrêta là. Il avait des lettres d'introduction auprès du gouverneur de l'île (appelé commissaire civil), sir Alexander Bail. C'était à cet officier de marine, l'un des capitaines sous les ordres de Nelson, que l'Angleterre avait confié Malte, qu'elle retenait depuis 1800.
En 1800, Nelson avait agi au nom du souverain légitime de l'île, Tordre de Malte, pour la reprendre aux Français. Plus tard, l'Ordre s'étant dispersé et n'ayant pas été reconstitué, le capitaine Bail avait agi au nom de l'Etat suzerain, Sa Majesté sicilienne. Enfin, depuis la paix d'Amiens, qui avait stipulé l'évacuation de l'île dans les trois mois qui suivraient la ratification, son indépendance sous le gouvernement de l'Ordre reconstitué, et la neutralité de l'Ordre, l'Angleterre avait refusé de s'exécuter et ce refus avait été finalement une des causes déterminantes de la rupture de la paix d'Amiens. Le philosophe Coleridge débarquait dans la politique, sans scrupules des deux côtés, qui avait rouvert la guerre entre la France et l'Angleterre •.
Mais dans tout ce qui a été publié sur son séjour à Malte et plus tard en Italie nous retrouvons cette curieuse indifférence au monde extérieur qui lui avait tant nui en Allemagne.
Plus lard il fit l'apologie de la conduite et de la personne de sir Alexander Bail; plus tard il essaya parfois de rassembler ses souvenirs et ses visions des pays de la Méditerranée, mais sur le moment il paraît à peine s'être intéressé à ce qu'il voyait, beaucoup moins en tout cas qu'aux rêves qu'il faisait à propos de ce qu'il voyait. 11 ne faut pas lui demander
1. Voir toutes ces négociations dans Gh. Auriol, La France, V Angleterre et Napies de iSOS à 1806, 1. 1, p. 58-62, 78-9, 102-112, 184, 258.
230 s. T. COLERIDGE.
une sympathie morale avec les événements, les pays ou les peuples. Et cependant il ne s'agit plus des Français. Voyez ses lettres et les extraits de son journal à Gibraltar. Il y a bien Tétonnement ravi de Thomme du Nord sous un chaud soleil en avril, Tamusement de la foule bariolée, mais jamais ce qu'il y avait de profondément anglais, d'insulaire, dans Coleridgo, ne s'est ainsi exprimé. A Gibraltar, il aima se sentir comme dans une île anglaise. (( D'un côté les Espagnols, race dégradée qui déshonore la chrétienté, de l'autre des Maures de nations diverses, misérables qui déshonorent la nature humaine. » Il ne faut jamais porter de ces jugements. Quelques années plus tard, Goleridge admirait les Espagnols dans leur résistance à Napoléon M D'ailleurs ses méditations à Gibraltar sont nobles et grandes. « Quelle multitude, quelle complexité presque discordante d'associations d'idées 1 Les Piliers d'Hercule, Calpé et Abyla, les royaumes de Massinissa, Jugurtha et Syphax, l'Espagne, Gibraltar, le dey d'Alger, les Maures bronzés et les Africains noirs, et les autres. Spectacle reposant pour la vue et pour le cœur, qui entrent comme en extase dans la vision présente et ne voient plus rien, ne connaissent plus rien que les êtres permanents de la nature, grands, calmes, majcslueux et qui ne forment qu'un seul être. » Ce passage très intéressant montre comment le voyage poussait son esprit à Tabstraction, tout au rebours de l'effet ordinaire. Il quittait encore plus souvent qu'autrefois la contenrplation du détail vivant, pour s'absorber dans celle de l'unité, ici unité du visible, ailleurs unité de l'intelligible.
i. Letters, p. 475-478. Comparer les lettres sur les Espagnols dans le Courier^ 1809 {Essaya on his Own Times, t. H).
l'âme errante. 237
Une autre note écrite à Gibraltar est encore plus frappante*.
Ceci est TEspagne, ceci est l'Afrique. J'ai donc vu maintenant l'Afrique, etc. Oh, la puissance des noms pour donner de l'intérêt aux choses ! Lorsque je m'assis, ayant pour la première fois l'Europe à ma gauche et l'Afrique à ma droite, je sentis comme une accélération dans le cours de mon sang, mais je ne sentis guère qu'un plaisir d'amusement, plutôt que de pensée ou d'élévation morale. En môme temps, gagnant silencieusement sur les autres, les formes silencieuses et anonymes de la nature travaillaient en moi, comme une pensée tendre dans un homme qui est salué joyeusement par son ami au milieu de son travail et qui répond sur le même ton. Ceci est l'Afrique, ceci est l'Europe ! Là nous voyons une division, une limite exacte, un changement abrupt, et qu'est-ce que cela dans la nature ? Deux rivages montagneux qui font de la mer une noble rivière coulant entre eux, n'existant pas, n'agissant pas séparément, mais en même temps, ne faisant qu'un, pas de division, pas de changement, pas d'antithèse ! De tous les hommes que j'ai connus, sans en excepter même Wordsworth, c'est moi qui prends le moins de plaisir dans les choses contingentes et transitoires.
Ceci n'est peut-être pas suffisamment expliqué.
Ce n'est pas tant le contingent et le transitoire qui n'intéressent pas Coieridgc que ce qui est humain, ce qui a un caractère historique à quelque degré que ce soit. Un effet de lumière retiendra plus longtemps son regard qu'un monument, dont la signification garde toujours quelque chose délimité, de précis, qui ne peut jamais suggérer l'infini par l'indéfini^. Il