Anima Poetae, 54 (vers
246 s. T. COLERIDGE.
deux espèces de bavards précise la physionomie de Goleridge à cette époque '.
(( Il y a, dit-il, ceux qui emploient cinq cents mots de plus qu'ils n'en faut pour exprimer une idée (ce n'est pas mon cas) et ceux qui emploient cinq cents fois plus d'idées, d'images et raisons qu'il n'en faut pour arriver à leur objet, si bien que le seul résultat qui soit finalement atteint c'est que l'auditeur est ébloui par des couleurs qui se succèdent si rapidement qu'elles ne laissent qu'une vague impression, l'impression qu'il y a eu un vaste déploiement de couleurs à propos de quelque chose. Ceci est mon cas, et c'est un grave défaut. Mes exemples noient ma thèse. Je suis avec trop d'intensité la présenqe de tout dans chaque partie, parlant comme Platon, ou parlant psychologiquement, les fibres de mon cerveau... ont une affinité trop générale avec toutes choses, et quoiqu'elles perçoivent les différences entre les choses, recherchent éternellement les ressemblances ou plutôt ce qui est commun entre elles.... A Malte, cependant on ne peut pas me reprocher tout cela. Je me suis universellement fait la réputation d'être un homme tranquille, plutôt banal en vérité, et qui croirait qu'il a jamais été un poète, cet homme! » 11 écrivait cependant ailleurs :
Il y a des moments où mes pensées — comme elles sont une musique! Oh si ces moments pouvaient revenir
1. Voir ce qu'a signalé M. Spenlé, dans son Novaîis (p. 131 et pass.), « faiblesse irritable de l'attention, qui rejette tout effort vers l'unité intellectuelle ». Les mêmes termes pourraient s'appliquer exactement à Goleridge.
Pour les analogies avec de Quincey, et par là la probabilité de l'influence de l'opium, voir Arvède Barine, Sévrosés, p. ill sq., 120; Japp, De Quincey, p. 340, fac-similé d'épreuves corrigées par Quincey, avec vingt lignes d'explication pour la correction d'un signe de ponctuation.
plus souvent! Mais comment cela serait-il, qUand je suis si désespéré et que pendant des mois j'ai été incessamment employé à des besognes officielles, des signatures, des examens, des serments à faire prêter, des vérifications de comptes et ainsi de suite *.
11 avait donc conscience de l'inutilité de sa vie. Il n'avait que trop conscience de l'inutilité de sa pensée. A la fin d'une note philosophique il a écrit :
Mon cher ami, n'aie jamais honte de faire des projets. Il n'y a pas plus de trois cents volumes à écrire sur ce. sujet, et comme tu en écris un tous les dix ans, tu as amplement le temps. Tu ne paux pas espérer vivre moins de -quatre mille ans, et cela suffirait presque à tes projets actuels. Sûrement, s'ils continuent à augmenter dans la même proportion, une légère difficulté se présente, mais ne fais pas attention, regarde toujours le bon côté des chQses, et meurs dtins un rêve ! Oh -!
C'est ainsi qu'il faut se figurer son existence à Malte, occupée tout le jour à des besognes ingrates, se retrouvant la nuit dans le silence et dans la solitude, dans l'agitation de la recherche, avec la manie presque maladive de prendre des notes sur tout, sur un paysage, sur Taspect du ciel ou sur celui de son feu, sur une hallucination qu'il a eue, sur un rêve qui l'a fait souffrir. 11 n'y a guère que la réalité qui l'entoure qui ne l'intéresse pas ou peu. S'il admire le ciel, la mer, et les fleurs, tout le reste semble lui répugner, surtout les cérémonies et le caractère extérieur et pittoresque de la religion catholique. A peine . s'il arrive dans ses pensées intimes un écho de la guerre au milieu de laquelle il vivait, si ce n'est peut-être dans son antipathie toujours croissante