Linès to a Friend^ P. W., 52o
Il est vrai que Coleridge se reproche un peu plus loin de s'égarer en revenant sur cette route malsaine (( cueillant le fruit empoisonné du mal qu'on se fait . à soi-même ». Mais quand on relit après ces vers passionnés, d*une éloquence si désespérée, les pages où Wordswortli a exprimé l'optimisme inébranlable de celui qui a trouvé en lui-même la source du bonheur, on comprend assez que l'ami, adoré encore comme un Dieu, ne pouvait plus être d'un grand secours à cette âme blessée profondément.
Sans doute, dans cette espèce d'apologie qu'est au fond et en toute innocence de ctcur le Prélude, Wordsworth ne se donnait pas en exemple à Coleridge. Mais Coleridge ne pouvait s'empêcher sans doute de sentir le spectacle de ce bonheur, comme un reproche à ses plaintes.
Coleridge dut se trouver plus seul, après avoir mis Wordsworth si haut, trop haut pour qu'il pût lui porter un secours qu'il lui aurait enseigné d'ailleurs à n'attendre que de lui-même.
La dernière note d u poème de Coleridge es t religieuse, et ce n'est pas Wordsworth qui l'a inspirée. L'appel à la prière n'a pas de sens dans l'âme de Wordsworth; qui attend, plutôt qu'elle ne cherche, la Divinité. Mais la prière peut venir avant la foi dans une âme malade et solitaire, car c'est une émotion avant d'être une idée. Psychologiquement, cette élévation de l'âme, qu'elle soit d'ailleurs poétique, religieuse ou philosophique dans sa forme, vers un idéal, est un signe et un auxiliaire de la guérison.
A défaut d'un c(X3ur à qui parler, on a trouvé ainsi le moyen de rompre le silence qui prépare et cause beaucoup de troubles mentaux, quand on a appris à se procurer ces moments d'exaltation qu'on appellera si l'on veut des prières.
Mais, d'ailleurs, nous savons que dès cette époque Colerîdgc était arrivé à des idées mystiques plus définies que celles de Wordsworth, et plus profondes que le sentiment qui l'avait amené lui-même à se séparer de l'unitarianisme. Dans une longue lettre à Cottle, véritable confession théologique, écrite en 1807, nous avons le résumé et le résultat de ses méditations religieuses à Malte, où il n'était pas encore arrivé jusqu'à l'orthodoxie'. Depuis, il a découvert un des théologiens qui devaient avoir le plus d'influence sur lui, jusqu'à la fin de sa vie, l'archevêque Leighton. Pour lui, dès à présent, Jésus ne peut pas être seulement un homme. Quant au dogme de la Trinité, il déclare avec Leighton qu'il est l'objet de la foi et non de la démonstration, ou du moins seulement d'une démonstration morale, qui s'appuie sur la foi en la Révélation. On n'en peut donner que des illustrations tirées du monde sensible, non des explications.
Il y a donc dès à présent dans la philosophie de , Goleridge un élément mystique et irrationnel, quoiqu'il ne se l'avoue pas à lui-même, puisqu'il déclare que si on doute de la Révélation, on doit douter de tout et arriver au scepticisme universel, tant l'authenticité et la coliérence de la tradition lui paraissent indiscutables! La profondeur de ses recherches philosophiques peut être mesurée d'ailleurs à l'assertion suivante, telle, qu'on se demande si on a affaire à un texte authentique.
Malgré les arguments de Spinoza et de Descartes et des autres défenseurs de la philosophie matérialiste ou, pour parler plus correctement, de la philosophie athée, il est
1. ColUe's Réminiscences y p. 314 sq., ou Gilimajin, p. 225 sq.; Cf. note de 1805 dans Gillmann, p. 160.
admis par tous les hommes sans préjugés et sans parti pris sceptique que l'esprit est distinct de la matière *.
Mais le peu de souci qu'il y a là de la philosophie et de l'histoire de la philosophie ne s'accorde-t-il pas avec le besoin de religion qu'éprouvait Coleridge à cette époque? 11 commençait à se refaire une foi et ne voulait pas voir trop d'obstacles sur la route. On a voulu faire de lui un philosophe, mais il est bien plutôt un apologiste qui a lu les philosophies. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cet esprit essentiellement théologique ne pouvait concevoir sa religion qu'en termes abstraits, alors qu'on l'aurait cru plus porté à la religion du sentiment. Le mysticisme était chez lui surtout dans son intelligence, avide d'infini. Si la philosophie est la recherche désintéressée du vrai, Coleridge ne fut jamais philosophe, car il ne cherchait pas tant la vérité que la paix, et il aimait le mystère pour lui même, et sans grand espoir de le réduire à l'intelligible. C'est un état d'esprit dont il y a beaucoup d'exemples, mais plutôt parmi les poètes que parmi les philosophes.
Ce qui a pu faire illusion sur la nature de ce seul principe d'unité dans la pensée de Coleridge, le mysticisme chrétien, c'est la variété infinie des formes dont il a voulu le revêtir, des doctrines qu'il a voulu y incorporer. Comme il le dit quelque part, ses explications noient sa thèse, et ses illustrations font perdre de vue le texte. Coleridge avait trop le sens
1. Cotlle, p. 320. Gotlle a souvent altéré le texte des lettres de Coleridge qu'il a publiées, mais plus ordinairement par suppression que par addition. Le passage est reproduit sans commentaires par Gillmann, p. 233.-D'aiileurs, en ce qui concerne Spinoza, Coleridge n'a jamais pu se mettre d'accord avec lui-même: voir H. C. Robinson's, Diary, 1. 1, p. 208-9 (1812), et les notes manuscrites de Coleridge à Spinoza (Ex. de Robinson à Manchester Collège, Oxford), dans VAlhenaeum, 1897, p. 680.
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de la complexité, et trop peu le sens de l'exclusion logique des idées les unes par les autres, pour s'interdire rien de ce qui lui paraissait pouvoir entrer dajis un système, qui n'existait plus, à force d'être compréhensif.
De même que, dans la conversation, il perdait de vue le sujet initial à force de digressions, il a souvent laissé caché son but apologétique à force d'éclectisme. Mais, au point de vue sentimental, le mysticisme chrétien était la seule source de vie qu'il connût, la seule doctrine qui lui inspirât foi et amour, et toutes ses autres pensées n'étaient que les esclaves de celle-là.
Mais quoi qu'il y eût dès lors en lui un principe dominateur qui devait peu à peu s'annexer toutes les parties de son intelligence, le .plus grand désordre allait régner encore pendant près de dix ans dans sa vie extérieure et visible. Le corps était trop faible pour agir comme aurait voulu l'esprit, ou, pour parler plus exactement, la volonté n'existait plus. A Malte, nous avons vu s'indiquer les premières atteintes à la fonction volontaire de l'intelligence, l'attention. Tandis que ces symptômes ne firent que s'accentuer, le caractère même fut moditié, pendant quelques-unes de ces années de 1806 à 1816, au point de faire croire parfois à ses amis qu'ils ne reverraient plus jamais le Goleridge qu'ils avaient connu. Nous sommes obligés de reconnaître que c'est autour d'une idée religieuse que se fit la reconstruction de cet esprit et que probablement aucune autre idée n'aurait pu l'opérer.
Vers la fin de 1807, nous trouvons Coleridge en meilleure santé qu'à son retour de Malte, après un séjour à Stowey chez Poole, où il était venu passer une quinzaine, et où il resta plusieurs mois. Mais il a toujours autant de peine à travailler, il ne peut se résigner à apporter sa contribution à un volume
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consacré à la mémoire de son bienfaiteur Wedgwood, mort pendant son séjour à Malte. Il donne des réponses évasives à sir Humphrey Davy qui dès 1806 lui avait proposé de donner h Londres des conférences publiques, manière nouvelle pour lui de s'exprimer, et où il devait se montrer d'une façon si caractéristique. C'étaient alors « les principes de la poésie » qui devaient être le sujet. Shakespeare, Spencer, Chaucer, Milton, Dryden et Pope devaient fournir les illustrations. A ce moment il est déterminé à (( ne pas donner une seule conférence avant d'avoir mis au net par écrit au moins la moitié de la série entière )). On voit qu il se défiait de lui-même, et avec raison. Il s'engagerait volontiers à commencer la préparation immédiatement, s'il n'était « entouré d'embarras ». La promesse finale ne pourra être donnée (( avant la fin du mois » *. .
Ces embarras étaient surtout des embarras d'argent. Mais à ce moment apparut dans sa vie comme une providence généreuse un homme qui devait y jouer un rôle étrange, et devenir son mauvais génie après sa mort, après avoir été son bienfaiteur pendant sa vie, un des esprits les plus énigmatiques de l'Angleterre de ce temps, le Mangeur d'opium, Thomas de Quincey, qui n'était encore qu'un jeune homme de vingt-deux ans. Il manquerait quelque chose à la vie deColeridge si de Quincey ne l'avait pas connu, il lui manquerait une partie de sa légende. Il y aurait une énigme de moins à résoudre dans l'histoire de cette vie, si de Quincey ne nous avait donné sur lui des impressions, des souvenirs, et des appréciations pleines de cet esprit pénétrant, mais perversement ennemi de la
1. Campbell, Introd., p. lxxii; Leiters, p. olo. Le projet datait de 1804 {Memorials of Coleorton, t. I, p. -iG).
vérité qui était le sien, tel qu'il était devenu, déformé par l'opium. L'histoire d'un esclave de l'opium, par un autre esclave de l'opium, voilà le document, passionnant et décevant, que nous avons à utiliser dans ces articles d^ Quincey sur Goleridge, où on trouve presque tout, sauf de la vérité, du moins de la vérité de fait, car la vérité morale y est souvent. Mais les illusions de Quincey sont un composé trop complexe pour qu'on' puisse toujours faire la part du vrai et du faux*.
De Quincey venait de quitter Oxford, où, comme Goleridge à Cambridge, il avait passé trois ans occupé des études les plus diverses mais sans prendre de grade, arrêté au dernier moment par une hésitation incompréhensible, alors qu'il avait déjà passé avec succès la moitié de l'examen^. Les rêves de son enfance, les misères noires de son adolescence, ses aventures à Londres et dans le pays de Galles, le Mangeur d'Opium les a racontées dans une autobiographie trop célèbre pour qu'on puisse faire autre chose que d'y renvoyef le lecteur ^
Dès 1799, après la publication des Ballades Lyriques, auxquelles il attribua le développement de son propre esprit, le jeune homme s'était senti attiré vers Goleridge par une sympathie extraordinaire. Plus tard, en 1804 ou 1805, nous dit il, il avait appris que Goleridge s'était absorbé tout entier dans la métaphy-
1. Voir De Quincey par Alexander Japp; l'admirable chapitre d'Arvède Barine, dans Névrosés; Confessions of an English Opium Ealer (première édition, réimprimée avec notes par Richard Garnett); Complète Wor^ks, éd. David Masson, 14 vol.