Japp, p. 81; Confessions, éd. Garnett, p. 220, sq
3. Les Confessions d'un mangeur d'opium ont été traduites en français par Alfred de Musset en 1823 (réimpr. 1878) et par V. Descreux (sur les dernières éditions), l'Autobiographie et les Suspiria de Profundis, par A. Savinc*.
sique. Nouvelle séduction pour le rêveur dont c'était l'étude favorite, et qui lui aussi avait voulu apprendre Tallemand pour lire Kant et trouver une solution à rénigme du monde. Il avait appris que Coleridge était à Malte et songeait presque à faire le voyage, uniquement pour le connaître. Comme Hazlitt en 1799, mais sans même avoir vu Coleridge, il était fasciné par ce qu'il entendait raconter plutôt que par ce qu'il lisait, car les poèmes de Coleridge, sauf le Vieux Marin^ Tavaient déçu. A dix-neuf ans il avait commencé à prendre de Topium, comme Coleridge, pour éviter la souffrance! On sait comment presque toute sa vie il devait lutter contre cette habitude, s'y complaisant en même temps infiniment plus que Coleridge, s'en faisant presque gloire, et adoptant comme un titre le nom de l'Anglais mangeur d'opium quand il publia, en 1821, ses Confessions,
Ce sont les souvenirs écrits trente ou quarante ans après les événements par un homme déjà déséquilibré quand il connut Coleridge, qui ont créé la légende de ce dernier. Les illusions et lès mensonges involontaires se rencontrent à chaque page écrite par cet humoriste démoniaque. Mais certains de ces souvenirs ont un accent indicible de vie et de vérité. Le passage où de Quincey décrit sa première entrevue avec Coleridge est suggestif ^ :
On m'avait indiqué le chemin de la maison où Coleridge était alors en visite et passant à cheval dans une des rues principales de Bridgewater, je remarquai une porte correspondant à la description qu'on m'avait faite. Appuyé à cette porte se tenait debout, regardant devant lui, l'homme que je vais décrire. Sa taille semblait être de cinq pieds huit pouces (il avait en réalité un pouce et
i. Sajnuel Taylov Coleridge, p. 150 sq. {Works, t. N.)
demi de plus, mais sa stature était de celles qui font paraître moins grand qu'on n'est), sa personne était solide et massive, et tendait môme à la corpulence, son teint était clair... mais ses cheveux noirs. Ses yeux grands avaient une expression douce, et c'est à leur apparence particulière, au brouillard de rêverie qui se mêlait à leur éclat, que je reconnus celui que je cherchais. C'était Goleridge. Je le regardai fixement pendant une minute ou davantage et je fus frappé de voir qu'il ne m'apercevait pas, ni moi, ni rien autre chose dans la rue. 11 était dans une rêverie profonde. Ce fut le son de ma voix, annonçant mon nom, qui le réveilla. Il eut un sursaut et pendant un moment ne sembla comprendre ni ce que je voulais, ni sa propre situation, car il répéta rapidement des paroles qui n'avaient aticun rapport avec l'un ou l'autre de nous. U n'y avait aucune mauvaise honte dans son attitude, mais simplement de la perplexité, et une difficulté apparente à reprendre sa situation parmi les réalités du grand jour. Cette petite scène finie, il me reçut avec une amabilité si marquée qu'on aurait pu l'appeler de la grâce.
Avons-nous là une scène imaginée ou vraie, il est impossible de le dire, mais c'est bien ainsi que nous nous figurons Goleridge dans ses moments de rêverie. Tout au plus pourrait-on noter une disposition à exagérer son apparence visionnaire. C'est la note constante des souvenirs de Quincey sur Goleridge. Mangeur d'opium il était, et mangeur d'opium il devait rester. Tout en le proclamant un génie, un génie supérieur, et qui durera plus que Uœthe \ il voulu t toujours montrer en lui, et plus absolue encore qu'elle n'était, l'impuissance où se trouvait Goleridge comme Quincey lui-même, de réaliser ses rêves en œuvres. Goleridge a cependant une œuvre, une œuvre poétique et aussi une œuvre morale qui commençait à s'ébaucher
\. Même article, p. 225.
dans /M mi quand Quincey le connut. Si on l'en croyait, il n'aurait été qu'un causeur de génie. Quincey prête à Coleridge beaucoup de sa propre personnalité et c'est ce qui rend illusoire la recherche de ce qu'il y a de vérité exacte dans son portrait.
Coleridge, dit Quincey, lui fit dès la première entrevue la confession de son esclavage. Quelle invraisemblance manifeste, alors que les meilleurs amis de Coleridge ignoraient encore son malheur, qu'il fit cette confidence à un jeune homme qui ne lui avait pas avoué qu'il connaissait, lui aussi, la « maudite drogue » * .
Nous retrouverons les histoires de Quincey quand nous aurons à parler do ce qu'on a appelé les plagiats de Coleridge. C'est son humble admirateur de Quincey qui a porté un des premiers cette accusation, excusant le fait comme il excusait tout, par l'habitude de l'opium. A mesure qu'il a vieilli, Quincey est devenu plus extravagant sur le sujet de Coleridge, inventant sans doute à mesure qu'il oubliait. L'article sur Coleridge et l'opium, publié dix ans après la mort de Coleridge, est un tissu de fantaisies plus extraordinaires encore que celui dont nous venons de parler^. C'est un compte rendu de la Vie de Coleridge, par son médecin et ami Gillmann. Quincey y attaque sans aucune raison la véracité de cet honnête homme, nous apprend que Coleridge Ta converti à l'opium, alors qu'il était.venu chez lui pour s'en guérir. « Ceci est curieux, dit-il, et nous fait rire horriblement. » Nous apprenons encore que Coleridge avait des antipathies de maniaque (comme Quincey) et des prédilections absurdes, par exemple pour « l'infernal »