‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 160 sur 194 · Voir l'allusion à Voltaire dans Lectures^ p · texte numérisé non relu

Voir l'allusion à Voltaire dans Lectures^ p

3. Lessing, Dramaturgie (même édit., t. X), xi, p. 53; xv, p. 71; Lxxiii, p. 329; lxxiv et suiv.

les opinions coïncidant avec ceux que j'ai exprimés dans mes conférences (de 1808) à l'Institut Royal». Coleridge continue en faisant l'éloge des étrangers, qui les premiers ont apprécié le puissant génie de Shakespeare à sa juste valeur- Mais s'il professe n'avoir lu qu'une petite partie du livre de Schlegel, il y a peut-être là une rçslriction mentale, car il a lu certainement le chapitre xii, sur Shakespeare, qui l'intéressait particulièrement pour ses conférences, et il a fait deux emprunts manifestes à Schlegel sans le citer. C'est bien à lui qu'il emprunte la comparaison du drame grec avec la sculpture et du drame Shakespearien avec la peinture, et c'est lui aussi sans doute qui a attiré son attention sur le poème anonyme qu'il attribue à Milton et qui se trouve imprimé dans le second folio de Shakespeare. Mais s'il ne cite pas Schlegel, nous croyons que c'est par négligence plutôt qu'avec l'intention de tromper *.

Sur d'autres points de détail on ne penserait même pas que Coleridge a pu emprunter des idées à Schlegel, sans le citer, si on ne savait qu'il venait de le lire,' et il avait raison de soutenir qu'il n'avait pas eu besoin de Schlegel pour connaître et comprendre Shakespeare. Son désir de se justifier l'a du reste entraîné trop loin, car il a été, dans son incertitude habituelle sur les dates de sa vie', jusqu'à affirmer qu'il avait exposé toutes les idées de Schlegel deux ans avant la publication de ses leçons de Vienne (1808), ce qui a fait croire à Texistence de conférences publiques de Coleridge, en 1806, qui n'ont jamais été faites ^.

il Schlegel, Lecture XII, p. 144-147 (Coll. Kûrschmer); Coleridge, Lectures, éd. Ashe, p. 121, 127-9, 142 v.

2. Voir éd. Ashe, p. 30-32. Cf. note de Coleridge 'en tôte des observations sur Uamtet, p. 342-3, et encore une autre théorie qui placerait ces lectures imaginaires en 1801-2, p. 127.

Mais nous savons qu'à Malte il était très préoccupé de Shakespeare, et qu*en 1804 il en avait commencé une étude approfondie, et avait déjà sa théorie sur le caractère d'Hamlet. Mais s'il paraît bien qu'il est arrivé à sa conception indépendamment de Schlegel, il peut avoir connu l'analyse de Gœthe dans H ilkelm Meister (1796), comme Robinson le remarquait déjà en 1810. Mais pour tout ce qui n'est pas question de fait, comment apprécier s'il y a eu influence ou rencontre des esprits? Du moment qu'on applique au caractère d'Hamlet une méthode d'analyse psychologique et morale, les résultats doivent nécessairement concorder en quelques points.

Et il était bien capable de trouver dans lui-même tout ce qu'il a dit à'Hamlet^ et de le trouver dans son propre caractère * .

D'ailleurs ces questions d'influence et d'imitation qu'on ne peut pas appeler du nom de plagiat, nous intéressent surtout au point de vue psychologique. Quel sentiment pouvait pousser Goleridge à se servir ainsi des travaux de ses prédécesseurs sans leur en attribuer suffisamment le mérite? Il y avait là à la fois de l'insouciance et de Tinconscience, et ce désir de se faire illusion à lui même sur la richesse de son propre esprit, qui^st au fond de son éclectisme philosophique, Avec ses habitudes d'improvisation il fallait souvent (( boucher des trous », et Goleridge le faisait tantôt avec des répétitions, tantôt avec des digressions, tantôt avec des emprunts faits aux critiques allemands, qu'il aurait signalés peut-être s'il avait publié ses conférences, mais qui lui paraissaient de peu d'importance.

1. Memorials of Coleorlon, t. I, p. 44-46 (janvier 1804); Robinson, Diary^ t. 1, p. 162; Ashe, -p. 27-28, Table Talk, 15 juin 1827.

Ce sont les conférences sur Shakespeare qui nous ont été le plus exactement conservées, et ce sont aussi les plus originales, parce que c'était Shakespeare que Coleridge connaissait le mieux de tous les grands poètes, et qu'il pouvait en parler d'abondance. Et la subtilité shakespearienne, où Ton peut tout retrouver, convenait merveilleusement à son esprit.

Les conférences sur les autres grands dramaturges de la Renaissance, Beaumont et Fletcher, Ben Jon«on, Massinger, qui sont de 1818, sont moins intéressantes. Coleridge les rabaisse devant Shakespeare d'une façon exagérée et bien souvent ne comprend pas bien leurs qualités particulières, surtout celles de Beaumont et Fletcher. Il y a du pédantisme dans son désir de trouver de la philosophie dans ces œuvres légères et faciles. L'infériorité de son appréciation des comédies de Shakespeare par rapport à ses tragédies se retrouve ici sous une autre forme. Il est impossible de ne pas sentir la supériorité de Charles Lamb, à la fois comme goût et comme connaissance de l'époque. S'il avait voulu se laisser guider par les Spécimens des poètes dramatiques de rage d*Elizabeth, publiés par Lamb en 1808, Coleridge aurait pu mieux saisir l'esprit du temps de Shakespeare qu'il ne l'a fait\ Ainsi il ne parle pas de Ford, de Webster, de Marlovve, de ceux qui nous paraissent aujourd'hui les plus grands. Nous trouvons quelque part cette singulière affirmation que de tous les contemporains de Shakespeare, Ben Jonson est (( le seul qui n'ait pas été directement

i. Coleridge s'élait cependant adressé à Lamb pour avoir communication de son travail même avant la publication. Voir sa lettre de février 1808, dans De Quincey Memorials, t. 1, p. 138-9.

294 s. T. COLERIDGE.

produit ou modifié par lui' ». Coieridge, dans toute cette époque, n'a vu que Shakespeare.

"Dans sa critique de Chaucer, deSpenseretdeMilton, Coieridge fut beaucoup plus remarquable. Après Tyrwhilt, Warton et Godwin on ne peut pas dire que Chaucer fût inconnu ou négligé, mais Coieridge Ta admirablement compris. Ce sont ces notes sur Chaucer qui pourraient faire croire qu/un malentendu seulement le séparait de tant d'esprits qu'il détestait. De Spenser, il n'y a pas grand'chose à dire, car Coieridge ne fit que suivre le mouvement qui avait ramené à lui tous les romantiques anglais. Mais il a noté avec précision l'immatérialité essentielle du grand poète de Taliégorie.

Les lectures sur Milton sont perdues, mais il est évident d'après toutes les notes conservées qu'elles furent des meilleures. Il y avait dans l'austérité et l'unité de la vie de Milton quelque chose qui séduisait particulièrement Coieridge, parce que c'était Tidéal qu'il aurait voulu réaliser. La simplicité et la largeur d'effets du poème, son langage « exquisement artificiel », la caractéristique de Milton, musicale et non pittoresque, tout l'essentiel a été dit par Coieridge et parfois avec un bonheur d'expression singulier. Parlant de la personnalité de Milton toujours présentedans son œuvre, il dit « l'égotisme d'un tel homme est une révélation de l'Esprit ^ ».

Mais l'auteur que Coieridge contribua le plus à faire connaître ce fut Dante, qu'il lisait souvent depuis son séjour à Malte ^ En 1814 venait de paraître, après plusieurs traductions médiocres, celle de H. F. Cary,

Page 1