Anima Poelae, p
PRÉDICA^TIONS. 295
qui est restée classique. Mais c'est surtout aux encouragements et aux éloges publics de Coleridgedans ses lectures que Gary dut le succès *.
A partir de ce moment Dante devait avoir une profonde influence sur la poésie anglaise et auasi'sur la peinture des préraphaélites. Déjà des chercheurs mystiques comme Blake, des classiques comme Flaxman avaient entrepris de le faire connaître par leurs illus* trations. Mais Goleridge, en faisant lire la traduction de Gary, en donnant la véritable signification de Dante comme « lien vivant entre la religion et la phi losophîe)), c'est-à dire comme poète du Christianisme médiéval, eut plus de mérite. Naturellement (étant donnée son opinion du catholicisme), il préférait Milton à Dante, du moins dans la combinaison des doctrines avec la poésie, mais il osait trouver Dante supérieur dans le style. C'était une révolution dans le goût « insulaire » de l'Angleterre. Un autre exemple de cette large ouverture d'esprit, c'est Tadmiration de Goleridge pour Cervantes et Rabelais, à propos desquels il essaya de préciser la distinction entre Tesprit et rhumour, qu'il ramenait à sa théorie de l'imagination et de. la fantaisie ^ Don Quichotte avait été populaire en Angleterre au xvm® siècle^ SmoUett l'avait traduit et Fielding l'avait imité, mais c'était surtout comme un amusant roman d'aventures qu'il était apprécié et c'est Goleridge qui, le premier,
1. Sur la traduction anglaise de Dante avant Gary, voir H. -A. Beers, Romanlicism in the X/X"' Century, p. 95 sq.; Cary's InfemOy 1805; Commedia^ 1814. Voir Lelters^ p. 676 aq. et n., et Coleridge on Cary's Dante, Athenaeum, 7 janvier 1888. Goleridge ne parle que de TEnfer, mais il est exagéré d'en conclure, comme l'a fait Lowell, qu'il n'avait pas été plus loin dans sa lecture.
2. MiscellanieSf p. 111. Sur Rabelais, ibid.y p. 127, et Table Talk, 15 juin 1830. La conférence sur Ratrelais est dans le Tatler de Leigh Hunt, t. Il (non cité dans Haney).
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croyons-nous, a cherché une signification à l'œuvre. Sûrement sa méthode d'interprétation philosophique est un peu lourde. Don Quichotte, est-ce bien « la raison sans Tentendement », et Sancho, a Tentendement sans la raison »?
Nous nous défions un peu de retrouver Kant en cette affaire, surtout quand nous apprenons encore que dans Rabelais, Pantagruel est la raison et Panurge l'entendement. Ce qui explique tout n'explique rien. Mais Coleridge a eu le grand mérite d'aimer ces deux exprits si différents du sien et d'être, entre tant d'autres choses, un humoriste. Il a seulement oublié de nous expliquer comment Rabelais pouvait être Français, en le classant parmi les plus grands esprits créateurs du monde, avec Shakespeare, Dante et Cervantes.
Nous ne pouvons donner ici qu'une idée superficielle des conférences de Coleridge. Ce n'est pas trop de dire que ce fut une révélation à l'Angleterre d'une grande partie de la littérature européenne, vue par un esprit singulièrement original et libre de préjugés, quoique trop entêté de philosophie et d'idées générales .
Plusieurs des contemporains de Coleridge connaissaient mieux que lui telle ou telle période, J^amb avait plus de goût et Hazlitt plus d'éclat. Coleridge est parfois au-dessou« de son temps comme érudition, et notamment^en ce qui concerne le Moyen Age, où il n'est pas à la hauteur d'un Hallam, par exemple. Si on le note ici, c'est seulement parce qu'on a voulu lui attribuer la science universelle.
Mais il n'y eut pas de son temps un esprit plus passionné de la littérature, plus ouvert à son véritable sens. A sa manière nonchalante, il ouvrait des horizons infinis, et si la littérature anglaise a profondément subi, au xix*' siècle, l'influence de la litté-
rature continentale, c'est en partie à Coleridge qu'on le doit. Il faut aussi attribuer une grande importance à ses notes sur le style des écrivains, ou plutôt sur la psychologie de leur style, car le côté technique, grammaire, versification, étymologie, échappait à sa critique purement subjective, qui pouvait seulement décider des questions de. goût. Sa critique verbale est sans valeur, mais son interprétation des détails de style ou de versification est souvent excellente, et c'était une nouveauté en Angleterre que cette attention qu'il y portait.
Coleridge, plus que personne en Angleterre, devait contribuer à préciser cette idée du style et il commença dans ses Lectures l'œuvre de la Biographia Literaria,
Un autre sujet que Coleridge a été l'un des premiers à traiter dans ses Lectures^ c'est l'esthétique proprement dite. Il attachait une extrême importance aux conférences sur les beaux-arts qu'il donna à Bristol en 1814. Malheureusement il en perdit le texte et négligea de les récrire, avec sa paresse habituelle, de sorte que nous n'en avons que des fragments ou plutôt des analyses, parues alors dans un journal de Bristol, assez décevantes, quoique les idées portent bien la marque de Coleridge.
Celle de l'unité de l'art est la plus importante, et vraisemblablen^ent elle venait de l'Allemagne, probablement de Schelling, dont ces Essais semblent avoir subi l'influence. Ce que Coleridge appelle poesy c'est Vart, au sens où Racine et Shakespeare sont des artistes aussi bien que Michel-Ange ou Léonard de Vinci. La notion n'était pas anglaise.
Quoiqu'il y eût une idée claire de l'art dans la littérature, depuis la Renaissance, on ne songeait pas à le rapprocher des arts plastiques, et Coleridge lui même, après avoir établi cette identité fondamentale de la
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faculté artistique dans ses divers moyens d'expression, ne voulut traiter que de la peinture et de la sculpture qui sont la poésie universelle, non confinée dans le domaine d'une langue*.
Mais il n'y en avait pus moins là une idée nouvelle en Angleterre, que ni les Discours de Reynolds, ni Vissai sur le sublime el le beau de Burke, qui constituaient à peu près toute la littérature esthétique de l'Angleterre, n'avaient précisée.
Quant à la définition du beau que donne Coleridge, la multiplicité dans l'unité, elle a la valeur qu'ont toutes les définitions de ce genre. C'est le commentaire par l'étude des œuvres qui serait important, et Coleridge ne l'a pas donné. Ce qui est intéressant pour l'étude de son esprit, c'est de voir que, quoique la définition soit empruntée à Scheiling, Coleridge essaie de la rattacher aux néo-platoniciens, à ce Plotin qu'il avait tant admiré. La série des articles donnés à ce journal de province se termine par une citation de Plotin et annonce la suite, pour plus tard « dans un mode d'esprit plus élevé, sur un sujet plus noble, pour une audience plus appropriée, plus avertie intérieurement et extérieurement que c'est une profanation que de parler de ces mystères ».
N'est-ce pas un curieux exemple d'inadaptation à la vie? A ce moment Coleridge avait complètement oublié qu'il écrivait pour un journal, et que son but était de rendre service à son ami Allston, en prenant prétexte de son exposition de peinture à Bristol pour discourir sur les principes de l'art. Mais ce n'est pas la seule trace du trouble d'esprit où se trouvait alors Coleridge que renferment ces obscurs Essais. Il faut toujours en revenir là, ce ne sont que les ruines d'une
\. Miscellaniesy p. 6-7, 20. Cf. Brandi, p. 3BT sq.
pensée que nous trouvons dans tout ce qu*a fait Coleridge sous Tinfluence de Topium.
L'honnête auditoire de Bristol, dont ce Tattention ne se relâcha pas un instant », ne se doutait guère, sans doute, de ce qui se passait dans cette âme ardente, si abondamment prodiguée en paroles : (( les grands yeux noirs de Coleridge et sa physionomie toute brillante d'intelligence, quand il était dajis un état d'excitation, le prédisposaient en sa faveur ».
Mais son vieil ami Cottle en savait plus long. Coleridge lui avait fait une' confession complète, qull crut devoir publier après sa mort, comme Coleridge en avait exprimé plusieurs fois le désir, pour que son exemple servît d'avertissement. Il faut se rappeler que le cas de Coleridge n'était pas exceptionnel. C'était un vice du temps que ce goût de l'opium. Les ouvrier^ même on prenaient, à ce que rapportent des témoins plus dignes de foi que Quincey. Après la pfemière série de conférences à Bristol, le vertueux libraire et mauvais poète Cottle écrivait donc à Coleridge, « avec la conscience d'être animé des motifs les plus purs », un sermon en règle où il lui montrait comme un miroir implacable « ses yeux égarés, sa physionomie blême, sa démarche hésitante,' sa main tremblante, et son corps en déroute ». Et Coleridge ne veut pas entendre parler de danger, ni se souvenir qu'il est chrétien, et qu'il a une famille, qui vit en partie aux dépens de son ami Southey. Jusque-là on pouvait penser que Coleridge vivait comme dans un rêve, sans avoir la notion bien claire du chemin parcouru. Mais, dans sa réponse à Cottle, il affirme qu'il a lutté pendant dix ans, avec une conscience claire de sa faute, un pareil aveu n'implique-t-il pas qu'il aurait eu la force de résister au début? Nous n'en savons rien. Il dit qu'il était pousséuniquement
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par le désir d'éviter la souffrance et non pas de trouver une sensation agréable. Plus longtemps il s'abstenait d'opîuiîi et plus il était heureux et tranquille. Tout ce que nous voulons retenir de ces aveux, c'est que Coleridge n'a pas chanté comme Quincey « les plaisirs de l'opium * ».
Il faut lire, en même temps que cette lettre, celle que Southey écrivit alors à Cottle, et qui donne àpcu près les seuls détails précis qu'on ait sur la quantité d*opium prise par Coleridge, variant, dit-il, de deux quarts par semaine à une pinte par jour. Southey ajoutait cruellement que, « pour la plus grande partie, infiniment la plus grande, ses habitudes étaient dues à l'inclination et à la sensualité ».
Il est difficile d'évaluer les responsabilités dans un cas de cette nature. Plus tard, c'est peut-être, comnae le dit Southey, pour échapper au remords que Coleridge prenait du laudanum, avec remords.
C'est cette déchéance qui faisait « rire horriblement » ce démon de Quincey.
Après avoir fait son sermon, le brave Cottle essaya encore une fois de ramener Coleridge dans la bonne voie en proposant à Southey de faire appel à ses amis pour lui faire une pension, car les soucis d'argent étaient une des causes de sa faibiessCr Mais Southey répondit qu'on n'en était pas encore à cette humiliante extrémité, que d'ailleurs Coleridge avait eu l'avantage de cette pension pendant des années et n'avait rien fait. Il était l'homme juste, pour qui la faiblesse est incompréhensible. Mais si Coleridge exagérait sa propre faiblesse, Southey exagérait aussi la paresse et l'inactivité de Coleridge, qui ne cessa jamais de travailler.