‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 50 sur 194 · Conciones ad Populum, p · texte numérisé non relu

Conciones ad Populum, p

leur compréhension, par ses préceptes il dirigera leur conduite, par tous les motifs d'action qu'il renferme il assurera leur obéissance. »

Coleridge avait raison d'affirmer plus tard qu'il n'avait pas changé de politique et que, au moment même où il était accusé des plus grands excès de jacobinisme, il était déjà conservateur et chrétien, à sa manière. Cette première conférence renferme tout un évangile de christianisme social, tel que l'ont entendu plus tard les Garlyle et les Kingsley. Là où il est le plus convaincant, c'est qiiand il montre qu'il y a quelque chose à faire' pour améliorer des conditions matérielles qui pèsent sur la condition morale de la majorité, qu'il y a hypocrisie à parler prudence, raison et même morale à ceux qui vivent au jour le jour [from hand io mouth).

Mais c'est une idée à peine indiquée, et il ne faut pas se dissimuler que c'est surtout le renoncement que Coleridge veut prêcher et dont il veut donner l'exemple. Il ne se fait pas d'illusions sur l'avenir, il semble croire une révolution générale possible et même probable, quoique inopportune. Le rôle du philosophe sera d'en atténuer les horreurs en cultivant en lui-même les sentiments de bienveillance, en se libérant autant que possible de la tyrannie des associations d'idées qui créent les préjugés, enfln en se faisant « une foi pratique dans la doctrine de la nécessité, ». Ces principes doivent passer dans la pratique, dans la vie de tous les jours, de Tintelligence à la sensibilité. « Soyez forts et cependant faites toutes choses dans un esprit d'amour. » Ainsi se termine, sur un texte religieux, la première conférence adressée par Coleridge aux artisans et aux commerçants de la ville de Bristol K

. 1. Conciones ad Populum, p. 24-28.

C'est une belle profession de foi que celle de ce rêveur, tout animé d'un effort naïf pour passer de l'idée à la pratique. Nous allons voir comment il s'efforçait d'appliqjjer ces principes à la discussion d'une question alors brûlante. Fallait-il continuer la guerre avec la France? L'Angleterre s'en était lassée. La guerre coûtait cher, elle ny était plus habituée, elle l'aurait voulue au moins glorieuse. A rintjérieur, la suspension de la loi d*ffabeas Corpus avait paru peu justifiée, mesure d'état de siège qu'il fallait faire cesser au plus tôt. Sheridari, Fox, Wilberforce aux Communes, Stanhope et Lansdowne aux Lords étaient pour la paix, mais leurs efforts avaient été vains, ils venaient d'être battus dans les deux Chambres sur l'intervention personnelle de Pitt.

L'opinion publique n'avait pas compris la politique de ce dernier, quoiqu'elle fût exclusivement nationale. On le croyait hostile à la Révolution française tandis qu'il n'était hostile qu'à la^ France. Pourvu qu'elle fût faible, peu lui importait qu'elle fût monarchie ou République. On se doutait peu que, prêt à se retourner quand l'intérêt de son pays le voudrait, au moment niême où il déclarait sa résolution de combattre jusqu'à l'extrémité, il essayait de négocier en Suisse avec le parti constitutionnel français K Coleridge n'était pas mieux informé, et, chose curieuse, le Pitt des Conciones ad Popuium, celui qu'il a flétri dans le sonnet flamboyant que nous avons cité, c'est beaucoup plus le Pitt qu'on se figurait en France du temps de « Pitt et Cobourg », le Pitt du Mémorial de Sainte-Hélène, que celui de l'histoire. Le personnage est resté mystérieux de son vivant et

1. Voir Sorel, t. IV, p. 240 et suiv., et A. Lebon, V Angleterre et Vémigration, chap. i.

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dans l'incertitude on lui attribuait tous les crimes et toutes les fautes. Du reste, les deux conférences où Coleridge apprécie la politique extérieure et intérieure du mi;iistère et dénonce le complot, sont éloquentes et bien raisonnées, étant admise Tignorance où il était de la marche réelle des événements.

Toute discussion est impossible avec les aristocrates qui s'appuient sur le préjugé. Il faut s'adresser seulement aux hommes qui pensent, et prouver qu'il n'y a pas de raison valable pour faire la guerre à la France. « La guerre aurait probablement pu être évitée par des négociations. On n'a jamais essayé de négocier. On ne peut donc pas prouver que la guerre était nécessaire, et par conséquent elle n'est pas juste K )) On dit qu'on ne peut pas entamer de négodations honorables avec des criminels atroces, des ennemis avoués de la religion comme les chefs de la Révolution française. Mais les Français ne sont pas plus cruels que les souverains d'Europe, que Catherine de Russie, que le roi de Prusse, et pas plus mécréants que le dey d'Alger. Ils ont un gouvernement régulier. Et quelle est d'ailleurs cette nation qui se refuse à traiter avec eux? Une nation qui a employé les sauvages en Amérique, contre ses propres citoyens et qui fait gémir les deux hémisphères par son intolérable iniquité *!

Coleridge a ici quelques pages très hautes en couleur sur la guerre d'Amérique. Est-il vrai que des généraux anglais aient convié des sauvages à se repaître de sang [to banquet on blood), que les scalps d'Américains aient été payés, à prix tarifé, aux Peaux- Rouges? On ne voit pas bien comment il a été si bien

\. Goncioncs ad Populum : On the Présent War^ p. 30-33* 2. On the Présent War, p. 33-37.

renseigné. En tous cas, avait-il tort de dire que les Anglais du xvnr siècle, s'ils n'étaient pas athées en théorie, se conduisaient en pratique comme des athées (au sens où Ton entendait alors)? Cette note de prophétisme, de sincère critique de la nation du point de vue de l'humanité et d^ la morale est unique, et dissonante au milieu du puissant concert d'optimisme national. Il faut la retenir comme l'effort le plus sérieux de l'âme de Coleridge à cette époque. •

La guerre en elle-même, continue-t-il , est une monstruosité. Un million d'hommes ont déjà péri (?). L'Angleterre a perdu son bon renom national, un système d'espionnage s'est établi, une démoralisation générale a permis la suspension du Bill d'Habeas Corpus et a fait croire aux prétendues conspirations contre l'ordre public. La nation s'en remet pour être conduite à un Pitt, qui n'a ni génie ni vertu, à un Burke qu'on peut admirer comme l'Hercule fou (Hercules furens) de l'art oratoire, mais qui fait frémir par ses excès.

Ce William Pittqui s'efforce d'amener une panique parmi les riches et les pauvres, ce Sylla qui prépare peut-être la venue d'un César, est-ce bien le même qui parlait il y a quelques années en faveur de la paix avec l'Amérique et décrivait alors tous les malheurs de la guerre? (( Oh! Judas Iscariote a été calomhié! »

Le haut clergé, les partisans de la religion à dixhuit mille livres de rente, tous les évêques, sauf un, ont voté pour la continuation de la guerre. Coleridge s'enflamme et prédit la venue de la véritable religion qui n'aura pas de ' grands-prêtres (de ces grandsprêtres qui ont crucifié Jésus), mais où chaque chrétien véritable sera prêtre, où le cœur de chacun sera l'autel, et l'univers le temple.

C'est tout à fait l'inspiration des Méditations reli-

gieuses où nous avons vu la haine des prêtres (la concurrence, aurait dit peut-être Lamb) s'unir au christianisme le plus ardent. Mais c'est avant tout à la simple humanité que Goleridge fait appeL II plaint le peuple, ces misérables obligés de s^engager « pour couper la gorge de leurs frèçes » parce qu'ils sont Jacobins. C'est la faim qui les fait agir, et qui les excuse. « Imbéciles, commettre des vols et se faire pendre, quand on peut commettre des meurtres avec impunité, et recevoir six pence par jour par-dessus le marché * ! )) Qu'est-ce, en effet, que ces prétendues guerres nationales? On enrôlait de force en Allemagne pendant la guerre d'Amérique, on enrôle encore aujourd'hui de force les marins ^. « Le régiment irlandais qui a récemment débarqué à Pill, près ' de notre cité, en est un triste exemple [des résultats de ces enrôlements forcés]. Par suite de leur longue détention et de leur saleté, ces soldats avaient presque cessé de ressembler à des hommes. Mes frères! Nous qui autorisons de telles énormités ou qui en sommes complices, nous ressemblons encore moins à des hommes! »

Enfin la dernière calamité causée par la guerre et non la moindre, c'est la Terreur, ce sont tous les excès de la Révolution française qui sont produits par l'effet, sur le peuple français et ses chefs, du péril national, de ce cas d' « extrême nécessité qui, suivant

1. Tel est le texte de l'édition originale, p. 61. Dans les Essays on his Own Times^ t. 1, p. 50, on a pris au sérieux TErratum ironique, et on a imprimé au lieu de Murder mih impunily — Fight for his King and Country.

2. 11 est sans doute inutile de rappeler que la presse des matelots existait encore. La pratique appelée crimping (p. 51) consistait à séquestrer les matelots à leur retour de voyage pour leur faire dépenser leur solde en boissons, etc., les endetter et leur faire contracter de force de nouveaux engagements. Voir W. C. Sydney, Early Days of the XW Century, p. 135.

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l'archidiacre Paley, dénoue les liens ordinaires de la moralité ». Là-dessus Coleridge cite, après le grave théologien Paley, son propre ouvrage, la Chute de Robespierre, où il a voulu expliquer, non excuser, rétat d'esprit qui a produit la Terreur.

Ainsi Pitt est responsable de la Terreur, etTAngleterre, qui se laisse diriger par lui, aura à rendre un compte terrible de tous les crimes que la France a commis, de toutes les misères qu'elle a souffertes. (( Ne sommes-nous pas des hommes, des hommes libres et raisonnables, continuerons-nous cette guerre sauvage et menée par les prêtres {ihis wild and priesthj ivar) contre la Raison, contre la Liberté, contre la nature humaine? » Telle est la conclusion de la deuxième conférence, nous allions dire du deuxième sermon, tant le ton théologique s'y allie à la véhémence politique. Il avait foi en sa mission, et malgré les extravagances et les inexactitudes de ce plaidoyer, on peut en aimer Tardeur juvénile, non encore enveloppée de réticences, et en préférer le pessimisme exagéré à l'optimisme féroce de la plupart des contemporains. Il y eut là quelques vérités dites, qui furent peu répétées.

Ce qull y avait en lui de Tutopiste, c'était la hardiesse avec laquelle il faisait la critique de son pays.

Il évitait autant que possible d'apprécier la Révolution française, pour éviter en même temps l'accusation terrible de complicité avec l'étranger. Mais la critique de l'Angleterre, dans sa guerre avec la France, n'était-elle pas indirectement une apologie de celte France détestée? Coleridge avait pris ainsi une position extrême qu'il lui était difficile de maintenir sans déployer une force de caractère qu'il n'avait pas. Ces conférences de Bristol, on l'a très bien vu, sont en harmonie parfaite avec sa. poésie prophé-

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tique ^ Lamb, qui les appelait, « la plus éloquente politique qu'il eût jamais lue », lui conseilla même, non sans malice peut-être, de les mettre en vers \

Mais l'intensité même de cet effort pour se libérer du préjugé, pour penser tout seul, montre qu'il ne pourra être durable. Quand Coleridge faisait ces conférences il espérait encore aller fonder ailleurs une société meilleure. C'était son testament à l'Angleterre, qu'il pouvait écrire sans ménagement, peu incfuiet d'être rejeté comme un fils ingrat par une patrie qu'il allait quitter. Il avait dît toute sa pensée, mais il ne pouvait pas conserver son attitude en vivant en Angleterre. S'il ne s'exilait pas, il fallait qu'il se modérât, qu'une âme aussi mobile et aussi avide de sympathie et d'admiration revînt à des idées plus généralement répandues. Par le christianisme, il se rattachait déjà à quelques maîtres admirés, comme Pries tley, il devait. arriver nécessairement à chercher à se joindre par le patriotisme à la majorité de ceux avec qui il devait vivre. Pour ne pas tomber dans les compromis il fallait partir et partir immédiatement. On n'est pas prophète en son pays, dit on. . On pourrait ajouter qu'on ne peut pas vivre à Jérusalem en prédisant toujours sa perte, et en dénonçant son iniquité. La voie qu'avait prise Coleridge menait à l'exil, ou bien à un retour au sens commun, « dans le rang ».

Du moins n'eùt-il jamais honte, comme tant d'autres, de ses rêves fous de jeunesse, et il s'est expliqué là-dessus admirablement.

Qu'est-ce donc qui fait la beauté de la jeunesse? N'estce pas ceci — savoir ce qui est bien dans Tabstrait, par

\. Voir Gestre, les Poètes anglais, p. 143.

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