Comparer Arvède Barine, Névrosés
sa famille, qui Tavait presque ignoré depuis son escapade au régiment en 1794, en dédiant la seconde édition de ses poèmes (mai 1797) à son frère aîné George^ le clergyman d'Ottery Saint-Mary. Cette dédicace en vers, encore un peu conventionnelle dans la forme, n'en est pas moins une des choses lès plus touchantes qu'il ait écrites, car on y sent qu'il avait un besoin véritable de ce milieu de famille qui lui avait toujours manqué, qui devait lui manquer encore pendant presqge toute sa vie. Parlant du bonheur de ses frères, restés unis dans la maison paternelle, il ajoute :
A moi la Sagesse Éternelle attribue Un sort différent, une âme encore plus différente Moi, trop tôt transplanté du sol Où je vis pour la première fois la lumière Avant que mon âme eût fixé ses amours familiales Et de là, dans la vie, à la 'chasse d'amitiés amenées par le
[hasard.
C'est un peu dur pour ses amis, et il n'avait pas
encore, il n'eut jamais de raisons d'ajouter qu'il avait
été, a empoisonné, comme par l'ombrage du mancenil-
lier, par des amitiés traîtresses * ». Mais c'était en toute
sincérité qu'il disait à son frère.
Quelquefois
Mon âme est triste, d'avoir erré dans la vie...
... Surtout quand je me souviens de toi, qui fus le pre-
[mier de mes amis,
Toi qui veillas sur mon enfance et mon adolescence,
Qui suivis mes égarements avec l'œil d'un père
Et, prévoyant le mal mais espérant toujours le bien,
Blâmas chaque faute, mais de tous mes malheurs
Souffris en silence.
1. Métaphore chérie de Coleridge et détestée de Lamb, qui lui écrivait : « Je vous appellerai des plus vilains noms, Mancenillier, et Je ne sais quoi encore ». Lamb*s Lellcrs, t. 1, p. 83.
iS4 S. T. COLERIDGE.
Il est sincère encore qaand il parle de cette « triste sagesse que la folie laisse après elle », à laquelle il se croit arrivé. Mais le volume de poèmes, quoique Tinfluence de Lamb eût suffi pour reléguer dans les limbes les» flamboyantes Visions de la Pucelle d'Orléans, publiées Tannée précédente dans la Jeanne d'Arc de Southey, quoique les sonnets les plus compromettants eussent été supprimés aussi, contenait encore trop d'idées subversives, surtout dans les Méditations religieuses, pour un honnête clergymaji de campagne, à cette époque où la réaction contre la Révolution française faisait rage en Angleterre.
Malgré toutes les bonnes intentions et les promesses d'amendement que contenait sa dédicace, Goleridge dut écrire quelque temps après sur son exemplaire des Poèmes : (( N. B. Si ce volume parvient jamais à sa destination, c'est-à-dire à la Postérité, qu'elle sache que le Révérend George Goleridge fut mécontent de cette Dédicace et crut qu'elle pourrait faire du tort à sa réputation M » ,
On comprend la mauvaise humeur de Goleridge, mais aussi celle de son frère aîné, qui se trouvait conférer le baptême, sans le vouloir, à un poète aussi suspect qqe l'ami du jacobin Thelwall. Il ne devait pas ignorer non plus que Goleridge était notoirement unitaire, ce qui, naturellement, pour un Anglican orthodoxe, était l'abomination de la désolation, presque pis que l'athéisme, car il y avait moins de chances de conversion.
Goleridge trouva donc peu d'encouragement du côté de sa famille et revint d'autant plus volontiers à ses amis que, dans la vitalité extraordinaire de ces années de poésie, il sentait qu'il exerçait une heureuse