‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 87 sur 194 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Invasion de la Suisse par les armées françaises. — VOde à la France de Goleridge. — Gomment son ralliement à la réaction s'explique par l'état de l'opinion publique. — La réaction en Angleterre. — Craintes d'invasion. — Les Craintes dans la Solitude, poème de Goleridge (1798). — Il songe à se faire prédicateur. — Rencontre de William Hazlilt. -^ Brouille avec Lamb. — Il décide de partir pour l'Allemagne. — Ce qui l'attire là-bas. — Rêve d'éducation encyclopédique.

L'Ode à la France parut dans le Morning Posi, le 16 avril 1798, sous le titre de Palinodie,

Le rédacteur du journal la fit précéder d'un petit préambule caractéristique : « L'excellente Ode qui suit sera à l'unisson des sentiments de tous les amis de la Liberté et de tous les ennemis de l'Oppression, de tous ceux qui, admirant la Révolution française, détestent et déplorent la conduite de la France vis-àvis de la Suisse.

(( Il est très satisfaisant de voir un avocat aussi zélé et aussi ferme de la Liberté que M. Goleridge s'unir à nous pour condamner la conduite de la France vis-à-vis des cantons suisses. En vérité le concours qu'il nous apporte ne nous étonne pas,

car nous ne connaissons pas d'Amis de la Liberté qui ne soit de son opinion, etc. »

Dans Topinion du journal comme dans celle de Goleridge lui-même, l'invasion de la Suisse par les armées du Directoire suffisait donc à motiver cette Palinodie, cette rupture définitive d'un agitateur connu avec ce qu'il avait adoré sous le nom de Révolution. La Révolution française faisait la guerre aux peuples libres après Tavoir faite aux Rois, elle mentait à son propre idéal, on pouvait la maudire tout en restant fidèle à cet idéal.

C'est le thème magnifiquement développé par Goleridge, dans cette Ode que Shelley trouvait, dit-on, la plus belle qui soit écrite en langue anglaise. Cette explication de sa Palinodie a été acceptée par tous ses biographes. Elle paraît rendre compte suffisamment d'une conversion qu'on trouve cependant « soudaine » et (( étrangement disproportionnée à l'importance du fait historique * ». Nous croyons qu'il faut remonter plus haut, ou aller plus profond dans l'histoire de cette âme singulière pour expliquer ce revirement. Le (( choc fatal » ne fit qu'amener à la surface, qu'à rendre conscients pour Goleridge lui-même des sentiments dont l'Angleterre prenait de plus en plus conscience autour de lui, une horreur de la Révolution qui était surtout une haine delà France, instinctive et irraisonnée.

Sans doute on a très bien montré que la Suisse était, aux yeux de l'Angleterre comme de toute l'Europe depuis Rousseau, l'Etat républicain idéal, un ancêtre sur lequel la Révolution française n'aurait jamais dû porter la main. Mais ce sentiment tout abstrait étaitil bien profond? Goleridge pouvait-il se passionner

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