‹ La vie d'un poète: ColeridgeChapitre 88 sur 194 · Legouis, p. 386; Gestre, p. 357 et suiv · texte numérisé non relu

Legouis, p. 386; Gestre, p. 357 et suiv

pour un symbole en Suisse, alors qu'en France il ne l'avait que craintivement admiré, redoutant plutôt en lui Texpression de la volonté divine, le fléau de Dieu, qu'il n'y voyait Tœuvre des volontés humaines. Il y a longtemps déjà, nous semble-t-il, que Coleridge n'était plus républicain, s'il l'avait jamais été, mais il commençait seulement de se sentir patriote. Or la Suisse était inofifensive, et la France était redoutable. Il fallait donc exalter la Suisse et se joindre à la guerre contre la France sur ce prétexte qu'elle trahissait un idéal qui n'avait plus guère de sens pour celui même qui le défendait encore.

A qui Coleridge fait-il appel dans cette Ode véhémente?

Va-t-il opposer l'exemple de la Révolution anglaise à la Révolution française, opposer l'anarchie française et la liberté anglaise, parler de ses martyrs anciens, ou des nouveaux réformateurs, des déportés d'hier qu'il admirait naguère? Non, l'Ode est un hymne à la Liberté, mais à cette liberté métaphysique qui n'a jamais « inspiré de son âme les formes du pouvoir humain », cette liberté que le poète mystique, « possédant toutes choses dans l'amour le plus intime », sent seulement dans la Nature, dans les vents errants, dans les vagues, dans les nuages auxquels il adresse ses invocations. Si Ton ne craignait de paraître faire une épigramme, on dirait que la liberté dans . les nuages est bien celle dont se contente alors Coleridge, dans cet esprit d'anarchie où nous l'avons vu, maudissant tous les gouvernements, mais n'espérant en changer aucun. h'Ode sur la France^ c'est l'abandon de la France, mais c'est aussi l'abandon d'un idéal de liberté humaine que le poète n'avait que vaguement antrevu, et qui était précisément celui de la Révolution. Elle, terriblement pratique,

ne se contentait pas que l'Univers physique fut l'œuvre de Dieu, et exprimât la seule Liberté que nous puissions connaître en elle, la soumission à la nécessité divine.

Mais si la liberté est ainsi Teffet d'une révélation individuelle, et ne saurait résider dans aucune forme politique, 11 suit nécessairement que toute Révolution est immorale, et en particulier la Révolution française, parce que « les Sensuels et les Aveugles se révoltent en vain, esclaves d'eux-mêmes * ». Quand la libération s'est faite dans les âmes, toute Révolution est inutile, elle est faite d'avance, car elle ne saurait se faire en dehors des âmes.

Cette très noble philosophie a pour conséquence pratique la réaction contre toute révolution, puisque le peuple qui se soulève violemment montre par là qu'il est encore esclave de ses passions. Coleridge rejoignait par une voie. détournée la majorité de ses compatriotes : les Français étaient incapables de liberté, et indignes d'elle. Il ne lui restait plus qu'à se persuader que l'Angleterre avait toute la liberté nécessaire, qu'elle avait le sens et l'usage de la liberté possible, pour en être arrivé au même point que Burke, à l'optimisme qui est le complément naturel d'un patriotisme robuste et agressif.

Cette nouvelle étape de la conversion au patriotisme est marquée dans le poème composé deux mois après ïOde sur la France et appelé Craintes dans la Soli-^ tude. Le problème moral posé n'a plus rien de théorique, c'est celui-ci : L'Angleterr»! va être envahie peut-être par la France. Faut-il aimer sa patrie, faut-il la défendre?

L'année précédente. Coleridge se réjouissait encore

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