Lettre du 22 mai
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Aujourd'hui tous deux sont réunis dans le repos de la tombe... Nous n'en dirons pas plus : nos lecteurs se rappellent peut-être Dans sa cellule et A celle qui ne lira pas ces vers '. Qu'ils nous permettent de citer en outre quelques strophes d'une pièce inédite où le poète réveille encore le sacré souvenir:
Et je l'ai vue enfin la tranquille chapelle
Où vous priez, ma sœur, Où votre ange descend comme un gardien Adèle... Et j'ai cru l'entre voir, j'ai cru sentir son aile
Palpiter sur mon cœur.
C'était lui, n'est-ce pas ? Ce vague et doux murmure,
Semblable au bruit des vents, Ce n'était pas l'écho de la grande nature.
C'était votre ange à vous ; de sa voix tendre et pure
C'étaient quelques accents.
Non, non ! Je ne dois pas gémir comme naguère
Sur mon isolement.
Il me reste une sœur, une sœur douce et chère, Un ange descendu de la céleste sphère
Pour bercer mon tourment.
Et le pâle arbrisseau dont le feuillage tombe
Retrouve sa fraîcheur.
Oh ! je me souviendrai de vous jusqu'à la tombe : N'ai -je pas sous votre aile, ô ma blanche colombe,
Rêvé paix et bonheur ?
1. Dans sa cellule (p. 384, éd. de 1857 des Œuvres complètes). L'autre pièce termine la nouvelle édition des Esquisses (voir Primavera, p. 207).
La Révolution de 1830. — Nouvelle inspiration. I/abbé de la Mennais. — La Chênaie en 1832.
L'avènement du pouvoir nouveau ne substituait pas seulement une royauté élue à une monarchie séculaire, il coïncidait avec l'explosion de haines antireligieuses et donnait la liberté à toutes les doctrines. Il semblait que la vieille société allait se désagréger et que de ses ruines devaient sortir des institutions et des religions nouvelles.
Le mouvement de rénovation qui s'était fait sentir dans la littérature s'étendait à la politique, à la philosophie et aux sciences sociales. Le gouvernement, issu de l'émeute, manquait d'autorité morale, comme de moyens légaux, pour forcer au silence ses embarrassants alliés de la veille, devenus pour la plupart ses ennemis du lendemain. Les journaux régnaient en maîtres ; ce qui permettait à toutes les . revendications de se faire jour, à toutes les utopies de demander leur place.au soleil.
Les souvenirs de la première Révolution étaieut
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encore vivants à cette époque : ils furent ravivés par les événements. Les vainqueurs de juillet les évoquaient avec orgueil, les vaincus avec terreur. On voyait la France lancée sur la pente qui l'avait menée si rapidement du 14 juillet 1789 au 21 janvier
Le pouvoir, obligé de compter avec ses alliés et de lutter avec eux en môme temps qu'avec ses adversaires naturels, paraissait incapable de résister longtemps : on prévoyait sa chute prochaine et l'on prédisait le retour d'une Convention. On ne doutait pas dans ce cas d'une nouvelle persécution religieuse : et comment en douter, lorsque retentissaient de toutes parts des cris de haine contre le catholicisme et contre ses ministres? Les administrations nées de la Révolution ne déguisaient pas leur hostilité : on proscrivait, dans beaucoup de localités, les manifestations et les signes extérieurs du culte, en attendant, pensait-on, que le culte luimôme fût de nouveau proscrit,
Edouard Turquety avait une nature trop impressionnable pour ne pas épouser toutes les craintes qui s'exprimaient autour de lui. Mais s'il crut à l'imminence d'une proscription religieuse, il n'admit pas qu'on dût l'attendre en silence et sans combattre.
La foi ne sommeillait pas dans son âme : il était resté fidèle aux pratiques pieuses dont ses parents lui donnaient hautement l'exemple ; seulement sa muse, entraînée vers d'autres horizons, avait surtout
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prêté un langage et des accents à une passion juvénile, à un sentiment terrestre, quoique pur et chaste. Cette foi, qu'il professait et respectait comme la règle de sa vie, il l'embrassa avec ferveur, il l'aima d'un ardent amour lorsqu'il la vit publiquement insultée et menacée, il s'y attacha comme à la dernière planche de salut de la société qui s'effondrait. Tous ceux qui croient, se dit-il, ont le devoir de protester contre les insulteurs et de défendre le Christ avec toutes les armes dont ils peuvent disposer : il chanta.
Le moment était-il bien choisi pour faire de la poésie l'auxiliaire de l'apologétique chrétienne? il ne se le demanda pas. Il chanta parce qu'une lièvre généreuse s'emparait de lui et que son âme ne pouvait plus contenir le flot de son indignation : il put dire avec le prophète : Credidi, propter quod locutus sum. Il parla, non plus au nom de je ne sais quelle vague inspiration religieuse, mais au nom du dogme catholique, dans toute sa vérité la plus orthodoxe et la moins déguisée.
D'ailleurs, de toutes parts on luttait. A côté des anciens et fidèles défenseurs du trône et de l'autel, qui combattaient péniblement quoiqu'avec courage, parce qu'ils se sentaient impopulaires, s'était formée une jeune armée de soldats enthousiastes et audacieux, conduite par un homme de génie.
L'abbé de la Mennais, répudiant les doctriftes politiques de ses premiers ouvrages, déclarait haute-
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mont que le temps de l'alliance du pouvoir spirituel et du bras séculier était passé ; il réclama impérieusement la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mêlant ses nouvelles utopies aux affirmations catholiques les plus formelles, il attira à lui une portion du clergé et de la jeunesse chrétienne.
Son journal l'Avenir, que rédigeaient avec lui Lacordaire, Gerbet* et Montalembert, devint une éloquente tribune : les principaux articles, écrits dans un style entraînant et animés comme d'un souffled'apôtre, passionnaient l'opinion et divisaient les esprits. L'autorité du nom, la magie du talent, la nouveauté apparente des idées, tout contribuait au succès de l'œuvre et à la diffusion des théories mennaisiennes.
Turquety admirait depuis longtemps l'Essai sur V indifférence : trouvant dans les pages brûlantes de V Avenir un écho de ses propres ardeurs religieuses et sans rechercher si les opinions politiques qu'on y exprimait cadraient avec les siennes, il voulut compter parmi les soldats de cette phalange.
En mars 1831, l'exaltation poétique et chrétienne, qui était alors son état habituel, lui inspira une de ses plus belles pièces, Vision, écrite tout d'un trait, qui commence ainsi :
C'était la grande nuit, c'était la douzième heure,
cette pièce où, s'inspirant des prophètes et particulièrement d'Ezéchiel, il montre à l'homme, si frêle
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et cependant révolté contre Dieu, la grande scène de la fin du monde :
Alors tout finira, la terre et l'homme, — et Dieu Apparaîtra debout sur la nuée en feu *.
Il l'envoya à La Mennais, qui s'empressa de lui répondre *j
Je vous remercie mille fois, Monsieur, du plaisir que vous m'avez procuré. Ce ne sont pas là seulement des vers bien faits, c'est de la vraie poésie. Je ne saurais vous exprimer combien je me réjouis que ce soit notre chère Bretagne qui ait produit un si beau talent. Si vous le permettez, on insérera votre Vision dans V Avenir. Dites-moi seulement si rien n'empêche de mettre au bas votre nom. Quant au mien, disposez-en, il est à vous comme mon cœur.
Maintenant permettez-moi deux légères observations : au lieu de :
Et plongés dans de faux délices, il faudrait, ce me semble,
Plongés dans de fausses délices.
Je désirerais aussi que dans cet autre vers :
Ce roseau gonflé de chimères,
vous changeassiez soit le mot roseau, soit le mot de chimère. Si je ne me trompe, le dernier vient trop pour la rime et il en résulte une image peu nette. Pardon, Monsieur, de nies vétilleuses remarques : ce sont un ou deux grains de poussière que j'ai cru découvrir sur un admirable tableau 3 .
i. Poésies complètes (éd. de 1857;, p. 139.