Morlaix, 30 juin
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Et quelques mois après :
Il faut que je vous écrive pour vous dire que j'ai su que vous étiez triste et que cela m'a retenti au cœur, pour vous répéter que je vous aime de loin, que je cause de vous. Si tout cela pouvait vous consoler, je serais si heureux de le redire sjms cesse 1 Que faites-vous ? L'étude est une mer où il faut se plonger la tête la première quand le cœur fait mal *.
Turquety continuait à produire. Les pièces de vers que publiaient quelques journaux de Bretagne ou de Paris attiraient l'attention sur son nom et mettaient le poète en relation avec ceux que passionnait encore la poésie. Déjà de plus jeunes que lui réclamaient ses conseils et son approbation : il commençait à prendre rang. Son portefeuille grossissait : encore quelques mois et un nouveau recueil allait paraître, — un premier recueil, dirionsnous volontiers, car les Esquisses poétiques, nées à la veille des grands orages politiques de 1830, étaient déjà oubliées.
Avant de livrer son manuscrit à l'impression, Turquety voulut avoir l'avis de l'homme qu'il considérait comme un des grands génies de l'époque : le goût littéraire de l'abbé de la Mennais lui inspirait confiance. Et qui pouvait mieux que lui l'éclairer sur la valeur religieuse de celte œuvre nouvelle pour laquelle il ambitionnait un rôle sérieux
. 1. Morlaix, 13 septembre 1832.
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dans le grand combat de la foi contre l'indifférence et l'impiété modernes ! Encouragé par une dernière lettre de LaMennais,il lui écrivit le 1 er décembre 1832 :
Je vous envoie deux pièces de vers extraites d'un recueil que je compte aller faire imprimer à Paris au printemps. J'ai pris la liberté de vous dédier l'une d'elles, le Credo : c'est un épanchement sorti tout entier du plus profond de mon cœur : c'est une profession de foi composée les larmes dans les yeux et que je désirerais moins imparfaite quand je songe au nom illustre que j'ai eu la hardiesse de mettre en tête. — Oh ! vous me le pardonnerez, Monsieur ; vous savez depuis longtemps combien je vous admire et je vous aime, vous, le dernier défenseur du Temple, vous que Dieu nous donna pour arrêter le torrent qui entraîne toutes les croyances! — Puis, je n'ai pas oublié ces paroles si douces, si bienveillantes, que je retrouve dans votre lettre : Mon cœur est à vous.
Je regrette vivement de n'avoir pu vous voir quand vous passâtes dernièrement à Rennes avec MM. Gerbet et Lacordaire, ces deux beaux talents, deux aiglons couvés sous votre aile puissante. Offrez-leur, je vous prie, mon amitié : elle leur est acquise depuis longtemps et je souhaite fort qu'il y ait réciprocité quelque jour. Je vous prierai de leur montrer mes deux pièces de vers, car je tiens beaucoup à leur opinion. Oserai-je ajouter, Monsieur, que je désirerais que vous ne les montrassiez qu'à eux deux? Je le désire parce que lé recueil ne doit paraître que dans quelques mois et je préfère que ces morceaux soient inconnus jusqu'à l'instant de la publication.
Il m'a semblé que le très petit nombre de poètes catholiques qui nous restent se bornaient, sauf deux ou trois pièces spéciales, à de brillantes divagations sur le Créateur :
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leur poésie se rapproche autant du mysticisme de Platon que de la religion chrétienne. J'ai voulu en abordant des sujets de religion resserrer ma poésie dans un catholicisme rigoureux : j'ai cherché à montrer ce que Ton croit. Je n'ai pas reculé devant cette vérité formidable de l'enfer, la Géhenne de feu. J'attends votre parole pour continuer mon œuvre : découragé, souffrant, tourmenté par une fièvre de tête qui m'épuise, je voudrais vous entendre parler du Christ... Mon imagination est venue à un tel point d'effervescence ! Mon père, je souffre et je vous tends les bras : — vous ne me fermerez pas les vôtres !
La Mennais reçut à la Chênaie cette lettre où l'on trouve si nettement indiquée la pensée qui a inspiré toute l'œuvre principale du poète. L'abbé Gerbet et lui professaient une réelle estime pour Turquety : cette Vision où apparaissaient Job, Isaïe, Ezécbiel et où Ton voyait
avec son regard sombre,
Dante, le vieux poète à la plume de fer, Immobile et posant la main sur son enfer,
avait conquis les suffrages de tout le cénacle de V Avenir, L'abbé de la Mennais la citait sans cesse dans ces temps de lutte intérieure et de crépuscule où sa foi vacillait déjà, où son âme commençait à ressentir les atteintes desséchantes du doute. Mais à cette époque, il se croyait encore catholique : il prit la plume et répondit :
La Chênaie, 4 décembre 1832.
Ce que vous ressentez, mon cher enfant, tous le ressentent,
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plus ou moins, à cette époque de ténèbres et de douleurs. Quiconque a encore dans l'âme quelque chose de vivant, éprouve au fond de cette âme je ne sais quelle inexprimable angoisse : ingemiscit et parturit omnis creatura. Ainsi nous devons tous nous appuyer, nous consoler les uns les autres dans la foi de ce qui ne change point, dans l'espérance d'un meilleur avenir et dans l'amour de celui qui a promis cet avenir à l'homme. Venez passer ici quelques jours avec nous et nous tâcherons de nous fortifier, de nous ranimer ensemble. Nous causerons aussi de vos poésies qui sont pleines de beautés et prouvent un vrai talent, mais un talent qui demande encore, pour se former, quelque travail. L'élan intérieur, la pensée, l'imagination, le sentiment, la vie en un mot, vous l'avez : seulement, je crois voir quelquefois que vous n'êtes pas assez maître de la langue ; de là des sacrifices faits à la rime, des mots impropres et quelques autres taches qui disparaîtront au moyen du labor improbus du poète. Vous êtes trop capable du mieux pour vous contenter du moins bien. Je vous exprime ici, avec mon jugement, celui de MM. Gerbet et Lacordaire qui me chargent de vous dire mille choses affectueuses et se joignent â moi pour vous demander un petit voyage dans notre solitude. En prenant la diligence de Rennes à Saint-Malo jusqu'à Saint-Pierre, vous vous trouverez là à une demi -lieue de la Chênaie dont tout le monde vous indiquera la route et où vous trouverez l'accueil simple et cordial d'une vraie affection.
Tout à vous de cœur, mon cher enfant,