‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 27 sur 64 · F. DE LA MENNAIS · texte numérisé non relu

F. DE LA MENNAIS

Turquety désirait sans doute depuis longtemps faire ce voyage, ce pèlerinage faudrait-il dire ; il n'hésita plus. Avec quelle émotion il se mit en

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route ! Combien son cœur devait battre avec violence à la pensée de vivre pendant quelques jours sous le tott du grand écrivain catholique ! Le poète raconte lui même ses premières impressions:

« J'ai dit l'état d'effervescence où je me trouvais alors ; c'était un mélange inexprimable de délire poétique et d'exaltation religieuse ; mais cette dernière l'emportait de beaucoup. La lettre de M. de la Mennais m'enchanta. Je me livrai avec ravissement à l'idée de causer familièrement avec lui : j'allais donc enfin voir un homme dont l'âme palpitait à l'unisson de mon âme! je pourrais donc enfin dévoiler mon cœur et verser dans un sein ami ces ivresses, ces extases que j'étais contraint de cacher à la tourbe qui m'environnait ! Cet homme devait aimer le Christ comme je l'aimais moi-môme : ses ouvrages l'attestaient. Lui seul me parlerait du Christ comme j'avais besoin qu'on m'en parlât : son amour comprendrait le mien. Je partis sous cette impression.

« C'était au mois de décembre 1832. Le ciel était voilé, la campagne aride et dénudée. Ce deuil me plaisait: n'étais-je pas en deuil moi-même? Je laissai la voiture à la hauteur de Saint-Pierre de Plesguen et m'enfonçai dans des sentiers abandonnés. Je marchai au bruit d'un vent mélancolique ; ma tête s'exaltait de plus on plus. Je murmurai des vers, j'étais dans un des plus singuliers paroxysmes où puisse tomber l'âme humaine. Je disais aux vents et

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aux nuages : Vous êtes moins tristes-et moins rapides que ma pensée.

« J'arrivai en face de la Chênaie. Je trouvai une maison modeste et dont la solitude faisait tout le charme : l'excellent abbé Gerbet se présenta au seuil. Il m'accueillit avec la cordialité d'un ancien ami et m'entraîna de suite vers le célèbre écrivain. Je m'avançai avec émotion : M. de la Mennais m'ouvrit les bras : je m'y précipitai. Mes larmes coulaient et il fallut un peu de temps pour que je pusse me rendre compte de la scène qui s'offrit à mes regards.

« Je vis un vieillard d'une taille au-dessous de la moyenne : figure maigre et ridée, front austère et jauni comme le front d'un trappiste. Mais ce qui me frappa le plus, c'étaient ses yeux, luisants comme deux escarboucles. Il était vêtu d'une méchante redingote, et pendant qu'il me faisait asseoir, il s'asseyait lui-même sur un vieux fauteuil usé. Nous étions dans un cabinet de travail, chambre antique et de bas en haut tapissée de livres ; il n'y avait guère de meubles que la table où il écrivait, le lit où il reposait : l'instant d'après, on nous laissa seuls.

« Je ne saurais répéter ce que je lui dis. Je me rappelle le sens, mais les paroles m'échappent. Pour retrouver ce langage de passion, il faudrait retrouver la jeunesse, il faudrait rentrer dans des années à jamais disparues. Je me souviens seule-*

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melit que je lui parlai de ma foi et de l'atmosphère glaciale où je vivais ; je lui dis mes souffrances, mon abattement au milieu d'un monde où le christianisme semblait s'éteindre : j'avais besoin de sympathie et je n'en trouvais pas, d'épanchements et je me heurtais contre une immense incrédulité ; je lui dévoilai enfin mon âme tout entière. Il m'écouta avec bonté : il murmura des paroles de consolation ; mais je fus frappé d^bord de la sécheresse de son accent quand il abordait la question religieuse. Ses expressions ne répondaient pas aux miennes : au lieu de paroles émouvantes, abondantes, je n'entendais que des phrases sèches, écourtées. Evidemment, ce n'était pas là l'homme que j'espérais : mon voyage resterait stérile; je m'étais trompé une fois de plus.

«La nuit était arrivée : on apporta une lumière ; puis on nous laissa encore seuls. Malgré mon désappointement, j'éprouvai des sensations bizarres à la vue de cette chambre sombre et de la clarté lugubre qui vacillait sur ce front cénobitique. Mon imagination travailla : il me sembla un instant que j'étais transporté au moyen âge dans le laboratoire d'un astronome ou d'un alchimiste ; mais le sentiment de la réalité me ressaisit bientôt. Qu'elle avait à ce moment de tristesse ! Tout ce que j'avais ouï dire de défavorable à ce grand génie me revenait à la fois. Je contemplais curieusement ce visage pâle, je l'interrogeais avec une anxiété navrante,

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avec un doute plein de terreur. Qu'était cet homme que je voyais là devant moi ? Etait-ce Bossuet ? était-ce Luther ?

« Telle fut ' l'impression de la première soirée :je ne le quittai que tard : j'avais le cœur serré : à côté de ce prêtre encore incertain, je croyais voir un abîme. Je ne pus dormir de la nuit '. »

Turquety arrivait au moment où une lutte violente, d'autant plus douloureuse qu'elle se concentrait au dedans, agitait l'âme de La Mennais. La situation extérieure de celui-ci ne laissait rien à désirer et, comme venait de le lui écrire Lacordaire en le quittant quelques jours auparavant f , il était tranquille du côté de l'Eglise, plus élevé dans l'opinion qu'il ne l'avait jamais été ; — la démarche du jeune poète le prouvait assez.

i*. Notes inédites. — Turquety a rappelé cette première soirée dans une pièce de ses Poésies complètes (édition de 1857, p. 267, Scènes (^autrefois) ; il a un peu idéalisé La Mennais : le portrait est moins ressemblant, le souvenir moins exact, mais l'impression dernière est la même :

Puis tout à coup ravi par sa parole ardente,

Un songe m'emportait : je voyais en lui Dante.

O prodige ! Il semblait dans mon trouble profond

Que des langues de feu descendaient sur son front;

L'orage le nommait en heurtant sa fenêtre,

Les forêts trtssaillaient et saluaient leur maître,

Et dans la vision où s'égarait mon cœur,

Je ne l'envisageais qu'avec doute et terreur ! (P. 270.)

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