‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 28 sur 64 · Le 11 décembre · texte numérisé non relu

Le 11 décembre

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Mais il éprouvait pour la société actuelle un dégoût et un mépris profond, dégoût et mépris dans lesquels il englobait la hiérarchie catholique. Il ne voyait que simonie et trahison là où l'Eglise cherchait dans des transactions nécessaires le modus Vivendi à Taide duquel elle continuait d'exercer, autant que les circonstances Le permettaient, sa haute autorité morale et spirituelle. Il apercevait, dans un avenir prochain, d'épouvantables cataclysmes et s'imaginait qu'il dépendait de l'Eglise de les éviter en rompant avec les gouvernements établis.

C'était sur ces points qu'il différait d'opinion avec Lacordaire. La Mennais n'admettait pas qu'on pût avoir autour de lui sur ces matières une manière de voir, non pas seulement autre, mais même plus modérée que la sienne et s'exprimait sans ménagements sur ces velléités d'indépendance. Le disciple, à bout de patience, comprenant qu'il n'y avait plus de place possible pour lui près d'un maître dont il admirait le génie, mais dont il ne partageait pas toutes les idées, s'était enfui. La Mennais, que ce départ furtif irrita profondément sans qu'il le laissât paraître, ressentait encore l'impression de cette brusque séparation, lorsque Turquety le vit pour la première fois.

Combien de jours le poète resta-t-il-sous le toit de La Mennais ? Nous ne le savons pas. Sa visite fut une fête pour les jeunes hôtes de la Chênaie. Turquety leur récita quelques-unes de ses pièces

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qui obtinrent un grand succès : on ne lui reprocha qu'un légjp accent rennais. Il vit là Elie de Kcrtanguy, Emile Ghavin, Mermet et Maurice de Guérin, tout nouvellement arrivé. Ce dernier appela peu son attention: pour Maurice, si facile alors à déconcerter, Turquety avait le malheur d'être précédé d'une réputation déjà faite : il Fécouta sans lui parler *.

La Mennais profita d'une belle journée pour promener son hôte autour de la Chênaie : la campagne y est monotone sans être triste : un peu plus loin, il y a des collines et des vallées. Ce qui resta dans les souvenirs de Turquety, ce fut moins le paysage qui se déroula sous ses yeux que sa conversation avec le grand écrivain.

L'abbé Gerbet étant resté en arrière avec quelques jeunes gens, il put à son aise interroger La Mennais sur sa jeunesse, sur son passé, sur ses croyances : celui-ci répondit ave bienveillance à ses questions : il affirma qu'il n'avait pas un instant perdu la foi : « Oh oui ! ajouta*-t-il d'une voix vibrante, en frappant la terre de son bâton, il a fallu avoir de

i.Tous ces détails sont authentiques. Nous les tenons en partie de M. du Breil de Pontbriand de Marzan : ce visiteur habituel de la Chênaie, cet ami dévoué de Maurice de Guérin et d'Hippolyte de la Morvonnais, n'était pas chez La Mennais lorsque Turquety y vint : mais quelques jours après le départ de celui-ci, ses jeunes camarades lui firent part des impressions que cette visite leur avait laissées.

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la foi pour souffrir tout ce que j'ai souffert! » Il parla ensuite des révolulions : « Les craignez-vous? demanda-t-il à Turquety. » Celui-ci ne lui cacha pas qu'elles lui inspiraient une vive horreur : « Ah ! reprit-il d'un accent profond, il en fallait : mais vous en verrez bien d'autres ! » Et il décrivit toutes les destructions qui se préparaient *.

Turquety réclamait une doctrine fortifiante pour s'affermir dans la lutte qu'il soutenait : il était venu se plonger dans une source de vie nouvelle : sous ce rapport, il avait été désillusionné. Au lieu d'un apôtre chrétien, d'un autre saint Jean, aux paroles de feu et de miel, il trouvait un esprit plein de lui-même, faisant un singulier mélange de la politique et delà religion, et moins préoccupé de gagner des âmes au Christ que de faire triompher ses idées personnelles, ses haines et ses antipathies. Sans doute La Mennais, qui n'avait pas perdu les apparences de l'orthodoxie, exerçait encore une grande séduction ; mais le moment approchait où ses plus fervents disciples allaient le quitter les uns après les autres.

Sans pouvoir, au mois de décembre 1832, prédire une chute aussi complète et aussi rapide, Turquety comprit que ce n'était pas là l'homme qu'il

1. Les notes qui nous fournissent ces derniers détails se bornent malheureusement à quelques lignes sans suite. Turquety seul aurait pu suppléer aux lacunes de notre récit.

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cherchait. Du moins il put lui soumettre ses vers, recevoir ses observations, et à ce point de vue, sa visite ne fut pas inutile.

— « Quel sera le titre de votre recueil? lui demanda La Mennais ? — J'ai l'intention de l'intituler Amour et Foi. — Pourquoi pas : Dieu et V homme ? — Oui, si j'étais La Mennais ! » Celui-ci ne se contenta pas d'indiquer des corrections, il soumit au jeune poète des sujets à traiter : « Il y aurait, lui dit-il, un magnifique thème à développer en vers : je voudrais peindre une scène de plaisir, une orgie, et entrecouper les chants de la fêle des sombres versets du Dies irœ : quel contraste saisissant * ! » Turquety s'empara avec empressement de cette pensée et en fit une de ses plus belles pièces, l'Hymne du siècle. 11 revint à Rennes, et. six mois après, la Bretagne acclamait l'auteur d'Amour et Foi.

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