Lettre du 30 mars
2. L'Océan, édition de 1857 des Poésies complètes, p. 17.-— C'est ce que dit encore Turquety dans des strophes adressées à Souvestre, en mars 1833 (La Poésie, édition de 1857, p. 93):
Aa désert, au désert ! Car la tourbe insensée Au lieu de l'agrandir écrase la pensée :
Elle meurt ou tombe trop bas !
Au désert ! Oh I je veux, tant le monde me pèse, Briser l'obstacle et fuir cette ardente fournaise Qui dévore et n'épure paa.
Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'ils sont caractéristiques d'une époque, c'est qu'ils éclairent en même temps d'un jour vrai le cœur et l'âme du poète, c'est qu'on y saisit sur le vif l'inspiration à laquelle il a obéi et qui domine Amour et Foi.
Haute et noble inspiration, après tout! Nous l'avons analysée dans ses plus subtils éléments, pour la décrire avec vérité, mais non pour la rabaisser. S'il s'y mêle quelque chose de ce limon terrestre dont chaque homme est fait, il y règne un souffle ardent d'apôtre, un désir passionné de régénération : c'est par là que le recueil dont nous allons parler, non seulement conquit du premier jour bien des suffrages flatteurs, mais s'attacha en outre beaucoup d'âmes.
Turquety n'était plus en 1833 un poète inconnu : il avait fait ses preuves. Les pièces de vers qu'il publiait de loin en loin étaient lues avidement. On savait à Rennes qu'il préparait un recueil de poésies : quelle gloire pour la vieille ville bretonne ! La jeunesse surtout, la jeunesse, cette partie notable, ou au moins bruyante, de l'opinion publique, attendait avec impatience la publication annoncée et applaudissait d'avance à un succès dont elle ne doutait pas. Un libraire rennais, M. Molliex, partagea cette conviction et n'hésita pas à se faire l'éditeur du recueil : c'était de bon augure.
Turquety partit pour Paris au mois d'avril 1833 po«r surveiller l'impression de son livre et lui
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préparer un accueil favorable dans le monde litté- è raire. Nodier le reçut avec sa bonté ordinaire, si charmante et si aimable, qui avait laissé au cœur du jeune débutant de 1829 des souvenirs si doux. Il lut le manuscrit d'Amour et Foi et fut heureux de voir que son horoscope s'était réalisé. Ce que sa facile admiration exagérait quatre ans auparavant devenait une vérité : il put dire cette fois à Turquety avec une entière sincérité : « Mon cher ami, vous êtes un poète de haute inspiration et de vrai talent. »
Le suffrage de Nodier reporté à M. et à M me Turquety dissipa toutes leurs craintes à l'égard de leur fits:
Maintenant, mon bon ami, lui écrivit l'un d'eux, je veux te saluer du nom de poète ! Ce n'est pas par orgueil, mais j'éprouve néanmoins de l'amour-propre en t' appelant ainsi. Tu penses peut-être qu'il y a longtemps que j'aurais dû apprécier le talent que le bon Dieu t'a donné ; mais je te dirai franchement qu'il me fallait l'approbation ou plutôt le jugement de M. Nodier pour ma pleine conviction. Malgré tout ce qu'on te disait de flatteur à Rennes, il me restait toujours quelque crainte que je ne conserve plus actuellement '.
Ce séjour à Paris dura trois mois environ. Turquety revit la plupart de ses anciennes relations du cénacle et fit la connaissance de Soumet et de Brizeux, deux poètes qui n'ont jamais servi que la
. 1. Lettre de M. Turquety, 21 avril 1833.
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Muse et dont il conquit l'amitié 4 . 11 se lia en même temps avec les hommes qui personnifiaient alors, avec des nuances diverses, la presse et la propagande catholiques.
1. Nous trouvons la preuve de ces relations dans la correspondance de Turquety avec sa famille et dans quelques lettres de Brizeux: en voici une, entre plusieurs autres, que nous reproduisons en note pour ne pas retarder la marche de notre récit :
« Je dois, Monsieur, rester avec le tort inexcusable d'avoir laissé sans réponse une des plus chères lettres que j'aie reçues jamais, celle où vous me parliez d'une manière à me rendre heureux et fier des sentiments affectueux que vous aviez emportés de nos rares entrevues à Paris. Cette lettre, je l'ai gardée soigneusement, voulant toujours y répondre : pourtant je ne l'ai point fait, je ne le fais pas encore — il est trop tard pour réparer ma faute ; mais, à mon tour, ne puis-je le premier vous adresser l'assurance d'une amitié bien conservée depuis si longtemps ?
« Je l'espère aussi, votre bonne indulgence aura expliqué mes retards par tant d'accidents qui, depuis un an, m'ont forcé à une vie si agitée, et toute de voyages. Alors, croyez-le, je n'oubliais guère personne, mais de tous ceux auxquels j'avais pensé, bien peu le savaient.
« Souvent je me suis donc demandé où était monsieur Turquety; si sa douce ville de Rennes le tenait toujours et s'il rêvait pour la poésie ? Il y a de cela un mois, quelqu'un dans une voiture publique me cita son nom — c'était après une année d'absence, mais la façon dont cela me fut dit me poussa, par orgueil, à me dire ami de celui qu'on nommait. Ecrivez-moi, Monsieur, que je ne me suis pas trop avancé. » (Lettre du 8 novembre 1834.)
Brizeux envoyait en même temps pour la Revue de Bretagne son élégie sur Le Braz qui fut insérée dans ce recueil, tome V, p. 211 (n* de décembre 1834).
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Son œuvre, comme on Ta vu, avait pour but d'apporter à l'action commune le secours de ses forces et de son talent : on l'accepta avec empressement; rien n'était à dédaigner à cette époque. Un poète de mérite, animé d'une foi ardente, jetant à la face des sceptiques le grand cri du chrétien, Credo, ne prouvait-il pas que le Christ vit, qu'il commande et qu'il règne? Une religion morte ou en agonie, des dogmes qui finissent pouvaient-ils inspirer de tels accents, une conviction aussi profonde ?
Nous savons par des témoignages du temps que la personne même de Turquéty conquit très vite d'honorables sympathies. Ce jeune homme, d'une conduite irréprochable, au maintien modeste et réservé, eut un vrai succès. Le bruit en vint aux oreilles de ses parents : est-il besoin de dire que leurs cœurs en éprouvèrent une joie ineffable ?
Les lettres que leur fils leur adressait y ajoutaient encore ::
Que tu nous a fait de plaisir, lui écrivit Mme Turquéty, en nous disant avec ce ton de bonne foi que tu préférerais manquer la vocation de grand poète plutôt que de la devoir à une mauvaise conduite ! Je ne pense nullement comme ceux qui prétendent que pour arriver là, il faut avoir vécu... Quand l'âme est souillée, il est impossible de faire du beau 1 .
Et quelques semaines plus tard :
Avec quelle gratitude, nous remercions le Dieu de toute
i. Lettre du 6 juin 1833.
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bonté de nous avoir donné un fils qui fait le bonheur et la consolation de nos vieux jours 1 Quelle peine ne serait adoucie par ta tendresse * !
Ce fut un événement notable à Rennes que la publication d'Amour et Foi. Lorsque ce beau volume in-8° fit son apparition chez les libraires, on s'en arracha les premiers exemplaires. L'œuvre de Turquety protestait contre ce préjugé qu'on ne devenait un écrivain de talent qu'après avoir abandonné la province et s'être fixé à Paris. L'orgueil local se mit de la partie et pour faire ovation au jeune poète, on n'attendit pas que les aristarques parisiens lui eussent délivré son diplôme.
Il y eut unanimité de suffrages : les organes de la presse rennaise oublièrent leurs dissentiments pour acclamer Turquety. L'Auxiliaire, qui représentait le parti au pouvoir, ne s'exprima guère autrement que la Gazette de Bretagne. Le jeune poète en plaisanta dans une lettre à ses parents :
N'avez vous pas ri comme moi de cet accord extraordinaire entre les deux journaux de notre ville ? C'était la •première fois que l'un disait blanc sans que l'autre dît noir et c'est moi qui ai eu la gloire de rassembler ces deux frères ennemis : c'est moi qui ai courbé la tête au Sicambre! Ne devrais-je pas marcher tête levée après un pareil exploit ? Mais il faut que je m'humilie, car un haut fait pareil me donnerait trop d'orgueil 2 .