Lettre du 16 mai
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Le poète rennais fut de ceux qui encouragèrent M. Carrière à mener jusqu'au bout et à publier le Curé de Valneige, ce poème que la presse catholique accueillit favorablement, mais que la génération contemporaine n'est plus à même d'apprécier. Rappelons, pour ceux qui l'ignorent, que le poète lorrain, attristé de voir Lamartine montrer, dans Jocelyn, V homme et ses romanesques passions plus que le prêtre, eut l'idée de compléter le tableau et de peindre, dans Jocelyn, le prêtre, le pasteur , le curé tel qu'il le comprenait : grande pensée ! Mais on peut croire que si M. Carrière n'avait pas dû, pour exécuter son plan, se conformer à une fiction qu'il n'avait pas créée et y faire entrer son prêtre, son héros, au lieu de créer luimême sa fiction, il eût développé plus librement ses qualités réelles de poète. Son œuvre, dégagée de cette entrave, eût peut-être conquis un succès plus complet et plus durable. Quoi qu'il en soit, elle resta, après avoir été publiée en 1845, une de ses préoccupations : il la soumit à une révision sévère au fond et dans la forme, et nul doute que dans une seconde édition, elle n'eût satisfait les juges les plus exi-% géants.
Turquety et M. Carrière n'ont pas quitté cette terre sans se serrer la main. Tous deux exprimaient le désir de se connaître : le poète lorrain aspirait au moment de cette rencontre qui se fît
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attendre bien des années et le poêle breton lui répondait en formulant le môme vœu :
Il y a réciprocité bien vive de ma part pour le désir de me voir dont vous me parlez : j'espère toujours que ce moment arrivera et je pense que ce sera à, Paris. Quel plaisir j'aurai à vous presser contre mon sein! En vérité, c'est chose providentielle que ces sympathies d'&mes, ces rapprochements de cœur entre hommes qui ne se sont jamais connus ni môme vus. Comme vous le dites, il y a un centre, un rendez-vous commun dans celte foi catholique à laquelle je suis voué et qui est votre ardente conviction à vous-même. Le Christ ! voilà notre lien le plus fort : tout amour n'est-il pas renfermé dans ce seul nom * ?
Ce fut à Paris qu'ils se renconlrèrent, le 3 mai 4845. Laissons M. Carrière, alors marié depuis moins d'un an, raconter à sa femme cet incident de son voyage ;
Je suis allé voir un poète de mes amis, Edouard Turquety, avec lequel j'avais été en correspondance autrefois et que je n'avais jamais vu. J'ai eu un véritable bonheur : nous avons passé de délicieuses heures ensemble : j'ai déjeuné avec lui. Il m'a parlé de son isolement : moi, je lui ai parlé de mon bonheur; il enviait mon sort. Je l'ai décidé à se marier : mais il n'espère pas rencontrer une Iponne petite femme comme celle dont je lui parlais.
Les deux poètes ne devaient plus se revoir : le plus jeune des deux, celui dont Turquety enviait
t. Lettre du 16 mai 1835.
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la destinée, qui parlait de son bonheur domestique avec une si touchante effusion, n'en jouit plus que sept années, partagées entre les joies de la famille, les œuvres chrétiennes et les âpres douceurs de l'étude : il mourut à peine âgé de quarante ans. Il y a eu de plus grands poètes; il n'y a pas eu de plus belles âmes '.
Nous avons peut- être trop longuement parlé des relations de Turquety avec M. Carrière : mais à qui n'est-il pas arrivé, en examinant une grande toile où le peintre a rassemblé beaucoup de personnages, de s'arrêter à une figure accessoire, de la contempler avec sympathie et de s'en détacher à regret ? C'est ce que nous avons fait lorsque la suite de notre récit a amené sous notre plume le nom du poète lorrain. Qu'on nous le pardonne !
1. M. Carrière, né à Nancy le 12 février 1813, est mort à Mirecourt le mai 1853. Nous devons à la confiance de sa digne veuve la communication des lettres de Turquety et quelques précieux détails : qu'elle trouve ici notre souvenir le plus reconnaissant. M m « Carrière a bien voulu nous favoriser d'un volume d'Œuvres choisies (1853-1855, in-12, avec portrait), imprimé pour quelques amis et enrichi d'une intéressante notice. Le Curé de Valneige, avec les corrections de l'auteur et quelques coupures, y tient la plaça d honneur, à côté de poésies diverses et de morceaux de prose. Userait désirable que tant de belles pages fussent connues d'un public plus nombreux.
Poésie catholique. — M. de Lamartine. — Le marquis de la Gervaisais. — M. Brifaut.
M m « Swetohine.
Amour et Foi venait à peine de paraître que le jeune poète songeait déjà à développer sa pensée dominante dans un nouveau livre qui vit le jour en 4836, sous le titre de Poésie catholique *. Le succès de son second recueil, l'encouragement des hommes les plus compétents à ses yeux et, mieux encore, l'ardente conviction qui l'animait lui montraient la voie qu'il devait suivre.
Il lui sembla même que sa sublime vocation, —
1. Rappelons qu'Amour et Foi eut une 2* édition en 1835. Elle parut avec quatre pièces inédites et une appréciation très louangeuse de Charles Nodier. — Le succès de ce recueil s'affirma d'une façon très originale : le lieutenantcolonel d'un régiment d'artillerie, qui était alors en garnison à Rennes, réunit un jour ses officiers *»t leur lut Amour et Foi : la lecture dura cinq heures. La chronique ajoute que tous les assistants furent enchantés. Y-a-t-il beaucoup d'autres exemples d'un livre de poésie ainsi lu militairement?
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cet appel d'en haut — ne lui permettait plus de répandre au dehors que les invocations de la prière et les enseignements austères de la Foi. Sans doute pendant ces années de préparation traversées par bien des souffrances physiques et morales, il connut encore ces espoirs et ces troubles qu'il avait déjà chantés. Pour oublier un passé dont le souvenir remuait son âme, il cherchait à rencontrer enfin dans une affection bénie ce repos et ce calme dont son cœur fatigué d'attendre était avide : le port le fuyait à mesure qu'il croyait y toucher.
Ces alternatives nouvelles se traduisirent en stances plaintives et tendres ; mais ces vers, d'un tour charmant, pleins de grâce et d'un sentiment passionné, il les sacrifia sans hésiter au devoir supérieur de l'Apostolat : il garda dans ses portefeuilles tout ce qui lui parut être une dissonance dans ce concert de voix célestes qu'il méditait de faire entendre. N'avait-il pas déjà, croyait-il, fait quelque bien, consolé et raffermi plus d'une âme en plantant sur la brèche avec hardiesse le drapeau du Catholicisme ? Un nouvel effort lui parut nécessaire et cette fois, il décida que le Christ et l'Église auraient seuls place dans son livre.
Il ne se cachait à personne des tendances de ce futur recueil. Jusque-là, Turquety, poète personnel, laissait tomber de son âma et publiait tout ce que la Muse lui inspirait : sa poésie reflétait fidèlement ses joies et ses tristesses. Il ne voulut plus, pour
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quelque temps au moins, parler à ses lecteurs que des ardeurs de sa foi et des sévères beautés du Christianisme : à peine permit-il à son cœur d'exhaler quelques plaintes mystérieuses :
Mon but, écrivit-il à Souvestre, est toujours de faire de la poésie rigoureusement catholique et non pas de cette poésie vaguement religieuse qui est à l'ordre du jour. Nos convictions peuvent différer en quelques points, mon cher ami, mais elles sont les mêmes sur bien des choses essentielles. Nous tendons tous les deux à une amélioration sociale, et c'est là en effet le terrain où doivent marcher maintenant tous ceux qui sentent la vie battre dans leur cœur '•
Le jeune poète trouvait trop de consolations dans sa foi pour ne pas être sincère ! Nous venons de parler de ces alternatives qui le torturaient : soyons plus explicite. Turquety, dans ces années qui séparent Amour et Foi de Poésie catholique, s'était lié avec une famille anglaise : une gracieuse jeune fille éveilla en lui des sympathies qui prirent bientôt un autre caractère 2 -: il eut le désir de l'associer à