‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 38 sur 64 · Lettre du 9 février · texte numérisé non relu

Lettre du 9 février

2. Nous trouvons dans les poésies inédites de Turquety une petite pièce datée du 11 janvier 1836 : le titre « Good night » nous indique suffisamment à qui s'adressait cette invocation. En voici deux strophes :

Dormez, 6 ma beauté ; le' sommeil vous réclame. Le sommeil vous attend ; dormez ; je prierai Dieu Pour que votre repos soit pur comme votre âme : Good night, mon ange ! Adieu !

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sa vie, l'espoir de réaliser de rêve et passa par bien des perplexités pour retomber peu après dans son isolement.

11 y avait peu de fortune des deux côtés: obstacle sérieux, mais plus facile à écarter que celui qui naissait de la différence de religion : la jeune fille était protestante ! Si entraîné qu'il fût par le charme de sa personne et les grâces de son esprit, Turque ty sentait qu'une telle union aurait difficilement le complet assentiment de ses parents et, dans sa conscience de catholique, se livraient des combats qui le rendaient le plus malheureux des hommes. Quelques amis l'encouragèrent à aller plus avant en lui faisant entrevoir dans un avenir prochain la conversion de sa femme ; il comprit instinctivement qu'il donnerait presque un démenti à son passé et à ses doctrines, et il hésita.

Ce mariage n'eut pas lieu : quelle qu'ait été l'objection définitive, on peut deviner ce que souffrit Turquety, si sensible, si impressionnable. Il embrassa plus ardemment ses chères croyances et leur demanda de le consoler : il ouvrit son livre et s'écria de nouveau :

Oh ! que d'arbrisseaux nus, que de roses feint'' s Dans le vallon de mes années !

Dormez et puisse un rêve, un de ceux qu'on délire Vous murmurer tout bas la fia de mon aveu !

Puisse-t'il ajouter ce que je n'ose dire !

Good night, m on ange ! Adieu !

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Espérances d'amour qui durèrent si peu, Moissons que j'attendais et qu'aujourd'hui je pleure,

Vous êtes mortes avant l'heure, Et mortes sans mûrir. — Mais il me reste Dieu 1 !

Revenons à Poésie catholique. Ce titre, Turquety le chercha peut-être longtemps. Dès qu'il l'eut trouvé, il s'y arrêta : aucun autre ne pouvait mieux indiquer son but et ses tendances.

Le jeune poète n'avait pas été oublié dans le cercle de ses amis de Paris. Le séjour de six mois qu'il fit dans cette ville, de janvier à juin 1836, pour surveiller l'impression de son nouveau recueil, raviva les anciennes relations et lui en créa de nouvelles. Parmi les premières, nommons, en passant, Brizeux, Nodier, toujours bon et charmant, Chateaubriand, qui fut plus qu'aimable pour son compatriote, La Mennais, qu'il alla voir une dernière fois pour lui montrer qu'il l'aimait encore et qui lui témoigna un affectueux empressement. Turquety en fut touché : mais il espérait plus de cette démarche inspirée par un sentiment élevé de foi et de charité. Nous avons dit plus haut qu'il ne rompit avec lui qu'après plusieurs années d'attente, étant de ceux qui avaient trop aimé et admiré ce prêtre de génie pour se décider à croire à sa chute définitive

i. Poésie Catholique (édition de 1857, Œuvres complètes, p. 292.)

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et sans retour. Sa visite, comme tant d'autres démarches, resta sans effet *.

Lamartine, le seul des grands écrivains de notre siècle que Turquety ne connût encore que par correspondance, était à Paris. Ce dernier avait un grand désir d'entrer en relation avec lui, non seulement parce qu'il serait heureux d'avoir vu de près l'auteur des Méditations et des Harmonies, mais aussi, parce que, dans sa haute situation, celui-ci pouvait aid^r au succès de Poésie catholique.

La conjoncture était délicate. Lamartine avait été dans ses premières œuvres le chantre éloquent d'une religion vague, serrant d'assez près le catholicisme pour plaire aux âmes pieuses. Mais ses derniers ouvrages, le Voyage en Orient et Jocelyn, venaient de soulever de vives controverses : le clergé les critiquait dans les termes les plus sévères, bien que l'auteur ne se fût pas posé en adversaire décidé du catholicisme. On jugeait notamment le nouveau poème d'autant plus dangereux, qu'à

d. Quelques personnes, à cette époque, croyaient que la rupture de La Mennais avec l'Eglise serait le signal d'un schisme. Voici ce qu'un des amis de Turquety lui écrivait en juin 1836 : « C'est un homme, selon moi, bien au dessus de Bossuet et de Fénelon : c'est lui qu'on peut appeler l'aigle du christianisme. Dieu veuille qu'on ne l'irrite pas jusqu'à engager avec la Cour de Rome une de ces luttes corps à corps, aussi terrible que celle de Luther et d'autant plus dangereuse que La Mennais possède une popularité plus grande que celle du réformateur allemand ! »

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côté do pages magnifiques dictées par un sentiment irréprochable, s'en trouvaient d'autres où il représentait les situations les plus périlleuses pour l'âme du prêtre comme innocentes et compatibles avec les austères devoirs de la vie sacerdotale.

De quel air, à la veille d'être censuré par l'Eglise, recevrait-il le jeune poète, scrupuleux serviteur de l'orthodoxie catholique ? Turquety ne cachait pas ses inquiétudes et ses parents se demandaient s'il se déciderait à faire cette visite. Avant de se présenter chez Lamartine, il lui écrivit pour lui demander son heure : la réponse qu'il reçut le rassura pleinement sur les dispositions de celui-ci :

Votre nom, Monsieur, ^st une bonne nouvelle pour un homme qui a tant goûté vos vers et vos sentiments. Si je n'étais pas malade, j'irais vous chercher, mais si vous voulez venir ce soir entre sept et neuf ou vendredi à la même heure, vous me trouverez heureux de vous recevoir ot aimé d'avance par celui qui vous admira un des premiers.

Turquety trouva Lamartine plus cordial encore et plus affectueux qu'il ne s'y attendait : M. de Genoude, qui s'était pris pour lui d'une vive amitié, avait parlé du jeune Breton dans les termes les plus enthousiastes. La conversalion fut ce qu'elle devait être, un dialogue assez décousu, presque un monologue où l'homme célèbre domina son interlocuteur de toute sa hauteur de grand poète et de grand orateur. On parlait beaucoup de son dernier

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discours sur la réduction des rentes prononcé à la Chambre, quinze jours auparavant (5 février 1836): en réponse aux félicitations de Turquety, il lui récita une partie de ce discours :

— « Jamais, lui dit-il ensuite, je n'ai si bien parlé : moi seul puis en avoir conscience : sans cela on ne m'aurait pas compris/Mais venons à vous : Vous avez raison de faire des poésies purement catholiques. Oh ! il y a là une place à prendre: elle vous convient à vous qui avez la foi. Moi, j'ai refusé d'entrer dans celte voie parce que je trouve les dogmes contestables. Persistez : vous aurez un succès fabuleux: quarante mille exemplaires! deux cent mille francs à gagner ! Voyez -vous, le- clergé m'en veut : il vous aime et vous poussera d'autant plus. L'abbé de Genoude m'a parlé de vous comme d'un Dieu. Vous serez fort de l'antipathie quej'inspire et porté aux nues par les trente journaux religieux que dévorent les abonnés des paroisses. On me jettera voire nom à la tête... »

Ici le jeune poète dut essayer quelques protestations contre les paroles de Lamartine : celui-ci passa à un autre thème :

— « J'ai toujours mené le positif de front avec la poésie. Gela tient à une faculté que je possède : pouvez-vous renvoyer l'inspiration à un autre moment ?

— « Malheureusement non !

— « Eh bien ! moi, je l'ai, cette faculté. Lors-

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qu'une affaire m'occupe, je donne rendez-vous à l'inspiration pour le soir ou le lendemain et jamais elle ne manque à l'appel. A propos, écoutez donc ces vers qu'on vient de m'adresser sur Jocelyn. » Et après les avoir lus : « Ils n'ont ni rime ni raison, n'est-ce pas ? Je suis convaincu qu'ils sont d'une cuisinière... Cela ne fait rien, mon poème a un succès inouï ; c'est magnifique ! Je ne m'y attendais pas : mon libraire me dit que je gagnerai quatre cent mille francs. Oh ! dans trois ou quatre ans, Jocelyn m'aura rendu populaire. Je viens de vendre très avantageusement un autre poème *. »

La conversation porta sur d'autres sujets. Turquety ne dissimula pas que malgré la douleur qu'il avait éprouvée des échecs électoraux du grand poète, il l'avait vu avec peine se mettre sur les rangs pour entrer à la Chambre : il lui dit qu'à ses yeux, l'influence politique qu'il pourrait acquérir serait bien inférieure au prestige qu'il exerçait depuis longtemps par son génie poétique et par ses œuvres. Lamartine ne fut certainement pas de cet avis : comme beaucoup d'écrivains et de savants, il se croyait appelé à jouer un rôle considérable dans les affaires publiques et à peser d'un grand poids sur les destinées de la France*.

1 . La Chute d'un ange. On disait alors que Lamartine avait vendu ce poème cent mille francs.

2, Noies inédites.

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Quoi qu'il en soit, notre ami se réjouit d'avoir été accueilli aussi cordialement et de trouver des encouragements là où il redoutait la froideur. Invité à dîner chez Lamartine, il devint pendant son séjour à Paris un des hôtes de ce salon où l'on aimait à le voir. M m8 de Lamartine se montra particulièrement gracieuse pour le poète breton qui proclamait si hautement sa foi religieuse et dont elle goûtait beaucoup le talent et les idées : elle était, nous dit un de ses amis de 1836, le côté droit et chrétien de son mari.

Turquety ne fut dans ce salon fréquenté par tant d'illustrations qu'un passant bientôt oublié de la plupart de ceux qui l'y rencontraient. Oublié ! de beaucoup peut-être, mais pas de tous : il laissa chez quelques-uns, sinon des souvenirs précis, au moins des impressions. En voici que nous avons été heureux de recueillir :

Jeune alors et dans toute la fraîcheur de l'âme, nous écrit-on, il n'avait pas l'aspect physique de la jeunesse. Il semblait dès lors délicat et comme fatigué par le travail de la pensée : son teint était pâle, son attitude et l'expression de son visage calmes. Ce qui dominait dans sa physionomie, c'était l'intelligence unie à une grande douceur. On sentait vite en lui un cœur sérieux et tendre, un esprit droit, sincère, convaincu, enthousiaste du bien, une foi ferme et, pour ainsi dire, toujours émue *.

1. Ces détails trop laconiques nous ont été adressés par M. le comte de Jouenne d'Esgrigny, qui a été un des hôtes assidus du salon de Lamartine à cotte époque.

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Gomme ce portrait rappelle celui que Souvestre traçait en 1829 dans le Lycée armoricain I Notre correspondant ajoute :

Si ma mémoire était plus fidèle, je pourrais probablement vous donner quelques détails qui ne manqueraient pas d'intérêt ; et ce serait une joie véritable de vous aider à mettra en lumière une âme poétique et noble qui, à travers tant d'années, m'apparaît comme si aimable.

Poésie catholique parut. Malgré le mouvement qui entraînait les jeunes générations vers une sorte de restauration religieuse, publier un recueil de vers corn oie celui-là, en 1836, était quelque chose d'assez hardi, même après Amour et foi : Turquety ne l'ignorait pas. Il sacrifiait à sa vocation de puissants éléments de succès qui eussent été à sa disposition s'il eût suivi une ligne religieuse moins tranchée. Il savait pertinemment, on nous l'assure du moins, qu'il n'aurait pas le concours si recherché de Sainte-Beuve. Le critique lui eût prêté volonliers l'appui de son patronage littéraire, s'il eût pu le donner au poète dont il estimait le talent sans en faire profiler ses doctrines â .

Il y a de beaux morceaux dans ce recueil. Citons : Chute de Satan, le Prêtre, le Deux novembre, Judas, Marie, le Suicide, Expiation, Et homo factus est, Consommatum est, Que dit la fleur, Effusion , Dernière larme, tous empreints d'un

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