Nantes, 3 septembre
EDOUARD TURQOITY 89
commencé ou achevé plus d'une depuis mon départ, malgré les ordonnances du médecin. Continuez, mon cher Edouard (en ménagant votre santé toutefois, car il ne faut pas que je vous donne de mauvais conseils), et vous serez récompensé de votre travail par ceux qui aiment encore la vertu et la religion, et je serai heureux de dire que j'ai été le premier à voir vos ouvrages, le premier à les sentir, le premier à vous annoncer leur succès '...
Turquety avait réellement fait un grand pas.
Sa poésie, jusque-là pâle, incolore, d'une inspiration banale, d'une versification traînante et négligée, devenait expressive, plus colorée, d'un tissu plus ferme, sans cesser d'être tendre et émue. Le romantisme bruyant ne troublait pas encore le monde littéraire : l'école qui régnait et à laquelle se rattachait notre poète était celle de ce premier cénacle de la Muse Française où se réunissaient Victor Hugo, Emile Deschamps, Alexandre Guiraud, Jules de Rességuier, Alfred de Vigny, etc. 8 .
Il aimait aussi et admirait Chateaubriand, Lamartine et les classiques du XVII siècle. Son instinct lui révélait que s'il était nécessaire de renouveler l'inspiration littéraire qui se traînait dans les plus
J. Paris, 3 mars 1827.
2. Nous rappelons que la Muse Française était une revue littéraire paraissant mensuellement. Malgré le talent de ses rédacteurs, elle n'a fourni qu'une carrière très bornée : le premier numéro a paru en juillet 1823 et le dernier en juillet 1824»
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plates imitations, on pouvait le faire sans briser avec toutes les traditions françaises.
La forme de transition ou de transaction à laquelle il s'arrêta, qu'il modifia peu, tout en la perfectionnant, pure des exagérations romantiques qu'il ne goûta jamais complètement, resta un peu indécise, d'un dessin souvent trop vague, d'un relief peu accusé. Mais quelle douceur dans l'expression ! que de charmes et quelle grâce dans la pensée ! quelle harmonie dans la versification ! quelle pureté dans les accents même de la passion !
C'est par là que dès l'apparition de son premier recueil, Turquety prit place parmi les poètes d'avenir : c'est par là qu'il se fit aimer des âmes tendres et des cœurs souffrants, que sa réputation naissante s'étendit. Son succès fut complet lorsque, s'abandonnant à l'inspiration chrétienne, il chanta presque exclusivement les grandeurs et les beautés de la religion. On peut dire sans excéder les limites de la vérité, qu'il a été longtemps et qu'il est peutêtre encore le poète catholique de notre époque.
Souvestre fut-il le seul confident de Turquety ? Evariste Boulay-Paty, autre condisciple, eut sans doute part à ces épanchements si naturels à la jeunesse. Mais notre poète ne se contenta pas du suffrage de ses amis : il voulut avoir l'opinion de quelques-uns de ceux dont le nom parlait haut à son imagination. Il s'adressa d'abord à Chateaubriand, en lui envoyant une ode assez médiocre, qui
témoignait surtout d'une enthousiaste admiration : elle débutait ainsi :