‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 43 sur 64 · Outre cette lithographie, il existe deux médaillons de · texte numérisé non relu

Outre cette lithographie, il existe deux médaillons de

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Laissons s'écouler les semaines et les mois, laissons le poète goûter les joies du succès et s'attrister des sévérités ou des injustices de la critique, laissons le préparer lentement, à ses jours et à ses heures, et terminer enfin ses belles Hymnes sacrées dont nous parlerons bientôt. Arrivons avec lui au mois d'août 1838, à la veille d'un nouveau départ pour Paris: il reçut à Rennes, à celte époque, une visile qui le surprit étrangement, celle du marquis de la Gervaisais, l'une des plus bizarres personnalités de ce siècle. Voici en quels termes il note le souvenir de cet incident :

« C'était en 1838. -- J'étais à Rennes, en famille, et nous prolongions à table une de ces bonnes conversations qui paraissent mille fois plus douces après les tristesses de l'absence. Soudain la porte s'ouvre et je vois apparaître un homme d'un âge déjà avancé et, bien que la vieillesse tendît un peu à l'affaisser, il se tenait encore presque aussi ferme,

Turquety, l'un de Jehan Dusseigneur, le sculpteur catholique, et l'autre de Gayrard. Son buste on bronze par Barré, artiste rennais, est au musée de Rennes : nous connaissons aussi de lui un beau portrait peiut à l'huile eu 18">. r > par M. Louis Tremblay et légué au même musée où il prendra place après la mort de M*° Turquety.

Nous aurions aimé à reproduire les traits de Turquety on tète de ce volume ; la digne veuve nous ayant fait connaître que son mari avait exprimé un désir contraire, nous nous sommes incliné à regret mais avec respect devant cette défense du poète.

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aussi droit que s'il n'eût eu que quarante ans. Tout en lui avait quelque chose qui saisissait et retenait l'âme et le regard : ses yeux étaient vifs et perçants, ses traits fortement ridés mais d'une énergie caractéristique. Je ne savais qui s'offrait ainsi à moi: l'inconnu se nomma et j'appris que j'avais l'honneur de recevoir le marquis de la Gervaisais.

« Je ne le connaissais nullement. J'avais lu, je ne sais où, tout un fatras politique signé de ce nom et je l'avais à peu près oublié, quand l'auteur se mit à ma poursuite. Le mot est exact, car je n'ai jamais connu homme plus persécuteur que cet homme quand il désirait quelque chose. C'était l'obstination incarnée. M. de la Gervaisais voulait publier un livre ; or il lui fallait un préambule et il s'était mis dans la tête de me le faire écrire. Je refusais, il s'obstinait; j'eus beau me débattre, force me fut de lui donner des vers, sinon de la prose: j'obtins la paix à ce prix: il m'accorda de plus son amitié. »

Si obscur qu'il soit resté, ce n'était pas le premier venu que le marquis de la Gervaisais, auteur d'une quantité innombrable de brochures politiques dans lesquelles, de 1789 à 1838, il avait apprécié les événements et semé quantité de prédictions dont quelques-unes se sont réalisées. On le jugeait très diversement; les uns, parmi lesquels ses proches que de fâcheux procès avaient irrités contre lui, n'hésitaient pas à dire que c'était

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un fou désagréable et un maniaque; les autres, — Bail anche et Turquety étaient de ce nombre, — le considéraient comme doué d'une intelligence supérieure et d'une perspicacité prodigieuse qui lui servait à prédire les événements futurs.

S'il eût dû sortir de Pobscurité, ce n'eût pas été comme auteur de ces cent quatre-vingts brochures aussitôt oubliées que parues, mais comme éditeur d'un livre trop peu connu: Lettres écrites en 1786 et 1787 *. Cette correspondance est celle d'une princesse de sang royal : un roman !

Louise-Adélaïde de Bourbon, fille du prince de Condé, vint aux eaux de Bourbon-rArchambaut en 1786: elle distingua, au milieu de la société qui se réunissait autour d'elle, un lieutenant des carabiniers de Monsieur, à peine âgé de 21 ans : c'était le marquis de la Gervaisais. Attirée et bientôt séduite par l'esprit original et fantasque de ce jeune Breton, par ses brusques boutades et ses reparties piquantes, elle devina en lui un esprit supérieur et se laissa aller au charme d'un amour

1. Au moment où nous écrivions ces lignes, on publiait une nouvelle édition des Lettres écrites en 4786 et 4*187. Notre récit, emprunté aux documents les plus authentiques, ne nous parait pas perdre de son intérêt à cause de cette publication. Il y a là une coïncidence que nous étions loin de prévoir. D'ailleurs, les détails que nous donnons sur la préparation de l'édition de 1838, sont restés inconnus de M. Paul Violet, l'éditeur des Lettres intimes de Mademoiselle de Condé,

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trop chaste pour que sa pureté s'en émut: est-il besoin de dire que cette passion fut partagée? A la fin de la saison, les deux jeunes gens, plus séparés encore par le rang que par la distance, convinrent de tromper l'absence par une correspondance active. Pendant trois mois, pas plus, des lettres furent échangées entre eux, lettres où Louise- Adélaïde exprima tout ce que la tendresse la plus pure peut dicter à une âme vraiment céleste. Mais les scrupules de la princesse l'éclairèrent un jour sur les périls de cette liaison mystérieuse, et rompant avec le marquis, elle eut le courage de détruire les lettres qu'elle avait reçues de lui. Elle lit plus : reportant tout entier vers Dieu ce cœur qu'elle se reprochait d'avoir donné à une créature, elle mit sa faiblesse sous la sauvegarde du sanctuaire : on sait qu'elle mourut à Paris, en 1824, supérieure d'un couvent de Bénédictines.

Les lettres de Louise-Adélaïde de Gondé étaient restées aux mains du marquis. Ballanche les lut et les admira: il désira qu'elles fussent publiées et écrivit la préface. Le livre parut en 1834.

Quatre ans plus tard, le marquis voulut en faire une nouvelle édition avec le concours de Turquety: son insistance triompha des répugnances de celuici. Jl le visita, lui adressa épîtres sur épîtres et lui fit des offres de service et de recommandation pour prix desquelles il ne demanda pas moins au poète qu'un double travail :

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OEuvre de résignation, œuvre d'inspiration, lui écrivitil, Tune pour corriger les épreuves des lettres, l'autre pour les orner d'un petit poème, voilà ce que je requiers, ce que j'attends de vous, deux œuvres dans lesquelles nul autre que vous ne peut vous remplacer.

Et six semaines plus tard :

La nouvelle édition avance, il faut qu'elle paraisse avant quinze jours. Dieu veuille qu'un bon accès de fièvre de poète vous soit surs r enu et que j'obtienne ainsi une de vos inspirations si vraies et si vives... Mille aimables et tendres choses *.

Turquety s'échauffa enfin à la lecture des lettres de la princesse de Condé : il chanta et voici les premières de ces strophes qui tombèrent de son cœur dans un accès de cette fièvre tant désirée par l'original vieillard :

Comme le cygne errant de rivage en rivage Et que l'instinct ramène au séjour éthéré, Sème en quittant la terre un peu de son plumage Sur le lac azuré ;

Ainsi prête à s'enfuir au seul lieu digne d'elle, L'angélique beauté qui n'apparut qu'un jour, Nous laisse pour adieu ces lettres, pur modèle D'un ineffable amour ;

De cet amour de cœur par qui l'homme s'élève, Amour aussi profond que l'a jamais conçu Le plus chaste poète en son plus chaste rêve De grâce et de vertu.

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