‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 46 sur 64 · Lettre du 8 janvier 1839. (Correspondance, I · texte numérisé non relu

Lettre du 8 janvier 1839. (Correspondance, I

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qui respirent un parfum d'élégie aussi tendre que les cœurs contrits peuvent en désirer », et reproduisit Domine non sum dignus et Dans sa cellule 1 .

Il fallait qu'on remarquât dans ce volume quelque chose de plus qu'une habileté de facture, il fallait que Turquety en eût écrit, au moins une partie, avec des larmes dans les yeux et une émotion sincère au cœur, puisque ces larmes et cette émotion se retrouvaient chez ses lecteurs. Brizeux, lisant chez le poète lui-même quelques-uns de ces morceaux, ne pouvait retenir ses pleurs. Mais ce n'était qu'un côté de son œuvre et les lecteurs chrétiens admiraient surtout ces belles odes où la poésie chantait, dans un doux langage, les grandes fêtes de l'église, son Dieu, ses saints et ses martyrs.

Parmi les suffrages qui lui vinrent de ces âmes

1, N* du 15 février 1839. — Premiers Lundis de Sainte- Beuve, II, 374. — Nous rejetons en note un passage un peu prosaïque de cet article : il a la valeur d'un renseignement: « La preuve que M. Turquety a bien consulté et rendu son inspiration secrète, c'est qu'il a trouvé dans d'autres cœurs une réponse. Il est du très petit nombre de poètes qui se vendent : ses beaux volumes magnifiquement imprimés ne le sont pas à ses frais. M. Turquety a un public ; en Bretagne, dans le Midi, à Toulouse, beaucoup de lecteurs fervents et fidèles le désirent. » Sainte-Beuve confirma plus tard ce détail à la Revue Suisse en août 1843: « Cet excellent Turquety pour ses premiers volumes de vers se vendait à Toulouse à un grand nombre d'exemplaires. » (Chroniques parisiennes, p. 94.)

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pieuses, aucun ne le toucha plus que celui de Jean Reboul. Le hasard amena à Nîmes, en janvier ou février 1839, un voyageur breton qui voulut voir le poète-boulanger : il fut question de poésie et d'art : « Tenez, lui dit Reboul, l'art n'a pas besoin de vague pour être poétique : voyez nos vieilles et sublimes cathédrales : quoi de plus positif ! Que disent-elles autre chose que religion et poésie selon la Bible et l'Église !... Il en est de même de la poésie : il n'y faut pas trop de vaporeux : les lignes de l'édifice sont plus belles tranchant sur le ciel bleu. Votre compatriote, M. Turquety, est une preuve complète de ce que j'avance. Il a créé ce que j'avais rêvé ; j'ai regretté, en le lisant, de n'être pas entré, comme lui, le premier dans cette belle et large voie qu'il a ouverte et où tant d'autres le suivront... — Que pensez-vous, lui dis-je, des Hymnes sacrées que vient de publier M. Turquety? — C'est une pierre de plus à l'édifice commencé, me répondit-il, mais une pierre qui ajoute à l'ornementation sévère et pure, que compléteront plus tard sans doute d'autres granits taillés et polis avec non moins de soin. Je pense que le talent de votre poète breton a grandi en poursuivant son œuvre. Ges nouvelles harmonies catholiques font revivre pour moi les admirables chœurs d'Athalie l . »

i. Publicateur des Côtes 'du-Nord, n B du samedi 23 février

M. de Genoude partageait l'avis de RebouL* et depuis longtemps il considérait Turquety comme un poète religieux de grand cœur et de grand talent. Après Tavoir chaudement recommandé à Lamartine, il lui ouvrit sa maison et les colonnes de la Gazette de France. Pendant plus de deux ans (du 15 mars' 1839 au 29 septembre 1841) le poète adressa à ce journal des études historiques et littéraires, parmi lesquelles une suite d'articles sur la légende et l'histoire des châteaux de Bretagne (Combourg , le Guildo , Josselin , Montmuran , Morlaix, Fougères, Lamballe, etc.) Turquety n'attachait pas une très grande importance à ces travaux, quoiqu'il y ait, notamment dans ces derniers, de charmants détails. Le château de Combourg lui fournit l'occasion de payer un juste tribut d'hommage à la grande personnalité de Chateaubriand : celui-ci l'en remercia. Parmi les ouvrages de littérature ou d'histoire dont il eut à rendre compte, il rencontra les œuvres de Nodier dont on commençait la réimpression, nouvelle occasion de s'acquitter d'une dette d'admiration et de reconnaissance.

Turquety avait du goût, de l'imagination, de la sensibilité et une culture très variée : il eût pu prendre un rang distingué comme critique ou comme écrivain fantaisiste ; il ne s'y sentit pas porté et ne publia plus rien en prose pendant bien des années. Dans sa poésie, il laissait volontiers la pensée un peu enveloppée et voilée, indiquant les contours

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plus qu'il ne les dessinait, ne demandant pas aux mots qu'il employait de rendre l'idée avec une précision rigoureuse : ce je ne sais quoi d'un peu vague suffit en vers, si l'oreille est en même temps satisfaite.

La prose a d'autres exigences. Pour y obéir, Turquety était obligé à un travail qui lui coûtait : il se défiait de sa plume et se donnait beaucoup de peine. Ce qu'on a de lui est du reste bien écrit. Pourquoi n'a-t-il pas abordé de front un ouvrage de longue haleine auquel il a pensé, dont il s'est préoccupé, Y Histoire de la poésie française au XIX e siècle ? Il eût apporté des documents curieux et intéressants. Cette histoire fut certainement en projet, puisque Sainte-Beuve lui en parle dans une de ses lettres (7 novembre 1850) et lui dit ailleurs :

J'attends votre Illustration de la poésie, 1850, trois siècles juste après celle de du Bellay, 1550 : voilà des anniversaires !

Il recula sans doute devant la difficulté du sujet et s'essaya dans d'autres genres, comme on le verra plus tard. Mais nous voici loin de la Gazette de France et des articles de Turquety. Comment et à quelle occasion ce dernier se sépara-t-il de M. de Genoude ? De qui vint la rupture ? Ce sont autant de questions auxquelles, faute de documents précis, il nous est impossible de répondre.

La poésie le consola facilement de la prose : il

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ne Tavait pas abandonnée, car un an après l'apparition des Hymnes sacrées, un nouveau recueil de vers, Primavera, vint s'étaler aux vitres des libraires, en décembre 1840, sous la date de 1841. A vrai dire, il n'y pvait que le titre d'absolument nouveau : la moitié à peu près du bel in-8° de 1840, reproduisait le petit in-16 de 1829, les Esquisses poétiques. Ce premier-né du poète était, nous le savons, loin de donner la mesure de son talent, et Turquety, après Amour et Foi, Poésie catholique et Hymnes sacrées, eût mieux servi les intérêts de sa renommée en ne réimprimant pas les Esquisses.

Pourquoi cette réimpression? Ce ne pouvait être pour se grandir comme poète, ou pour se donner la satisfaction bien rtaïve de voir ses premiers vers typographies dans un format plus magistral ou pour satisfaire aux demandes importunes du public. Que savons-nous ?

Nous serions tenté de croire qu'il y eut là un mystère et que la nouvelle édition très augmentée desEsquissesne fut qu'un passeport sous le couvert duquel un roman d'amour put librement se faire jour. L'auteur s'adressait évidemment à Yinconnue qui tient une si grande place dans la seconde partie du volume. Sainte-Beuve a dit de lui-même :

« Ecrire un roman, pour moi ce n'était qu'un moyen indirect d'aimer et de le dire. »

Pour Turquety, publier Primavera, ce fut certainement un moyen indirect de dire qu'il aimait, de

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faire connaître ou deviner les secrets de son cœur, son espoir et ses craintes, tout ce que sa réserve ordinaire lui interdisait de révéler ouvertement*

Il y a là, dans cette seconde partie, toute une suite de pièces, charmantes et gracieuses pour la plupart, d'un sentiment élevé, à la fois chaste et passionné ; on pourrait désirer plus de variété dans l'inspiration. C'est une oasis cherchée, désirée, qui n'apparaît que dans le mirage et qui recule toujours : le poète, lassé de cette course inutile, s'écrie à la fin :

mon cœur, sois plus fort, mon pauvre cœur, achève, Achève d'oublier puisque tu perds ton rêve, Puisque le doux flambeau de tes belles amours Se voile à ton regard, se voile pour toujours.

Ou plutôt, puisque rien ne saurait te guérir, • Mon cœur, mon pauvre cœur, achève de mourir *.

L'homme essaie de mourir et le chrétien reparaît :

Désabusé du monde et des chimères folles

Dont le siècle aime à s'enivrer, J'ai déserté la foule et brisé mes idoles :

A l'autel ! A l'autel ! Ce n'est qu'en vos paroles,

Seigneur, qu'il est doux d'espérer.

J'ai reconquis la vie en dégageant mon âme Du linceul des passions 3 !

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Turquety était-il encore aussi dégagé qu'il le croyait : nous n'avons pas eu à chercher longtemps dans ses poésies inédites pour y lire d'autres chants de ce poème qui semblait fini. Ah ! son cœur si facile à illusionner, si facile à blesser, eut de ces retours qui montrent combien l'homme est faible, même en face d'un rêve. Gar tout ce roman ne fut peut-être que cela, une illusion, un désir, le songe d'une nuit d'été, un regard ou un sourire pris pour un aveu. Les preuves abondent sous notre main : par exemple :

- jeune oiseleur qui vas dans la plaine, Semant tes filets, semant tes chansons, jeune oiseleur qui cours hors d'haleine Le long des buissons,

Dis-moi par pitié, car tu dois comprendre Toutes les douleurs de mon cœur craintif, Avec quel filet je pourrai reprendre Un cœur fugitif * !

Et bien des mois après :

Ah ! je suis las d'attendre une vaine apparence, Un incertain rayon toujours prêt à mourir !

Plus de rêve, ô mon âme ! Arrière, Pespérance, Moisson qu'un ciel mortel ne voit jamais mûrir !

1. Dans un poème inédit de cette époque, histoire d'amour d'environ trois cents vers, nous signalons le dernier qui nous semble significatif:

Heureux les cœurs qui peurent espérer I

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Enûn le cri du cœur désillusionné :

L'amour de la femme est un appui frêle Qui trompe la main !

Le rêve s'évanouissait : ce fut le dernier, semblet-il.

Primavera dérouta un peu les lecteurs habituels deTurquety: au lieu de pieux cantiques, des accents de passion et d'amour. C'est dire que le nouveau recueil fut très discuté et ne réussit pas comme ses aînés.

A cette occasion, un ennemi du poète, — il en eut quelques-uns, — un jaloux, dans une lettre qu'un journal religieux accueillit trop légèrement, rabaissa son talent, attaqua même son caractère, incrimina ses tendances morales et essaya de jeter un doute sur la sincérité de ses convictions. Il fit plus: il chercha, dans des tentatives répétées, à éloigner de Turquety quelques-uns des jeunes poètes chrétiens qui le nommaient leur maître. Un de ceux-ci, M. Hippolyte Yioleau, indigné de ces procédés et de ces calomnies, fatigué de cet acharnement, répondit de bonne encre au détracteur et le signala à Turquety : ce dernier le connaissait d'ancienne date et n'apprit rien, sinon qu'on l'avait chaudement défendu.

Un passage de la lettre de M. Yioleau donnera une idée des assauts que notre poète dut soutenir au sujet de Primavera :

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« Je crois de toutes les forces de mon âme et je pratique avec amour la religion de ma mère ; néanmoins, je viens de lire Primavera et, le croiriez-vous, je n'ai pas été scandalisé ! Je n'y ai rien trouvé qui rappelât les odieuses poésies dont parlait... Y Ami de la Religion. Je l'avoue, ce livre me plaît moins que vos autres ouvrages, mais, encore une fois, je me demande ce qu'on y peut trouver de si blessant pour la pudeur. Est-ce parce que vous y parlez souvent d'amour. Eh ! mon Dieu ! l'amour honnête n'est-il pas dans les desseins de la Providence? A moins d'être un libertin ou d'avoir un cœur de marbre, est-il possible d'arriver â l'âge de vingt-cinq ans, sans avoir éprouvé de cet enchantements qui finissent par des larmes ? Plus jeune que vous de plusieurs années, je me souviens avec quel ravissement je chantais autrefois une de vos pièces de vers, Rayons de printemps * : ces couplets enchanteurs me donnaient une douce rêverie, me tourmentaient peut-être- un peu, mais certes je ne leur dus aucune mauvaise pensée f .

Turquety ressentit très douloureusement le coup déloyal qui lui avait été porté, sans méconnaître que Primavera ajouterait peu à sa réputation: aussi pensa-t-il à compléter son œuvre sérieuse de poète catholique par un grand poème. Château* briand et quelques-uns de ses amis le lui conseillaient, en souvenir peut-être de cette vieille tradition en vertu de laquelle on n'était compté dans

1. Fait partie d'Amour et Foi, édition de 1857, p. 41. Le refrain qui revient à chaque strophe est celui-ci :

Réponds-moi, qu'es-tu donc, ti ta n'ei pu l'amour *

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