Lettre du 5 janvier
la république des lettres qu'après avoir fait sa tragédie ou son poème épique.
Ce n'est pas chose facile, écrivit M. Turquety à son fils à, la fin de 1840 : sujet d'un grand intérêt, détails et épisodes, travail persévérant : en aurais-tu le courage ?
La vie de saint Bruno et la fondation de Tordre des Chartreux lui parurent offrir la première condition, celle d'un sujet intéressant : M me Swetchine y applaudit. Mais il fallait ensuite des études préliminaires approfondies, des voyages à la Chartreuse de Grenoble pour prendre des couleurs aux lieux mêmes où saint Bruno a vécu, arrêter la charpente de l'œuvre, esquisser les détails, puis écrire le poème. Cette grande tâche exigeait une puissance de travail et un assujettissement de la pensée âu-dessus'des forces physiques et des dispositions morales de Turquety : il recula parce qu'il se défiait de lui-même. M me Swetchine avait mieux auguré du courage de son ami : elle eut peine à admettre qu'il renonçât à traiter ce magnifique sujet : elle le jugeait en parfait rapport avec le caractère de son talent. De ce projet il n'est resté aucune ébauche écrite.
Ce n'est pas que les années qui ont suivi la publication de Primavera aient été stériles et infécondes : mais la plus grande partie de ce que Turquety a écrit durant cette période est encore inédit. Pourquoi a-t-il gardé dans ses cartons un
204 EDOUARD TURQUETY
poème vraiment remarquable, d'environ quatorze cents vers, Femand et Léa, qui date de cette époque? C'est une histoire d'amour, oh! comme Primavera est un livre d'amour; le sentiment y est pur, chaste, presque immatériel.
Fernand est un proscrit espagnol, d'abord réfugié à Saint-Malo, puis conduit au Mont Saint-Michel où la surveillance n'est pas assez active pour l'empêcher d'y connaître et d'aimer, presque sans la voir ; la fille d'un pécheur, Léa. Il meurt de maladie et la jeune fille, en traversant la plage, est saisie et emporté par le flot montant. Rien de plus simple que la trame ; mais sur ce léger tissu le poète a jeté toutes les fleurs de son imagination et de sa poésie. Il y a (Je belles descriptions, des morceaux pleins d'une grâce naïve et d'une exquise sensibilité ; si les limites de cette étude nous le permettaient, nous prouverions par quelques citations que ce poème est une œuvre distinguée : espérons qu'il sera publié tôt ou tard.
Puisque nous parlons des œuvres inédites du poète, ajoutons que Turquety s'essaya aussi au roman. Nous avons trouvé dans ses papiers deux manuscrits, d'une date difficile à préciser et malheureusement à l'état de brouillons en partie illisibles; il y manque des pages. Le premier en date de ces romans, Blanche de Trélan, est taillé dans les chroniques de Bretagne : c'est un épisode de l'histoire de cette province au commencement du
EDOUARD TURQUETY 205
XV e siècle, un des plus dramatiques de cette époque : les intrigues de la famille de Clisson et l'enlèvement du duc Jean V par les Penthièvre. L'imitation de W. Scott est flagrante : mais le sujet prête à des développements d'un vif intérêt. Ce que nous avons pu lire est écrit d'un style soigné et élégant, trop uniforme peut-être. La même observation s'applique à Henri de Kermor-, autre récit, très dramatique aussi, emprunté à l'histoire de la Terreur et du proconsulat de Garrier à Nantes. Il est également incomplet et c'est dommage.
Turquety sentait malgré tout, nous l'avons déjà dit, que sa vie, si remplie qu'elle fût de travaux, de hautes pensées et de rêveries qui se traduisaient en beaux vers, ne le menait à rien destable : aussi désirait-il vivement l'asseoir et trouver dans un emploi de son goût une situation indépendante. M me Swetchine aurait voulu le décider à accepter une place honorable, convenablement appointée et n'exigeant, pour des occupations absolument antilittéraires, il est vrai, qu'une assiduité journalière de quelques heures : Turquety ne put se décider, non pas à couper le bout de ses ailçs — on ne le lui demandait pas — mais à les replier chaque jour pendant le temps réglementaire, sauf à les déployer ensuite librement. C'était trop pour lui, du moment qu'il fallait consacrer une partie de ses journées à des travaux arides et maussades.
800 É80U4P9 TURQfJETY
Il voulait un poste de conservateur de bibliothèque : M°» Swetcbine intéressa à la cause de son protégé l'archevêque de Paris. M« r Affre, qui goûtait particulièrement le talent du poète breton, insista à plusieurs reprises près de M. Villemain, çlors ministre de l'instruction publique. M. de Montalembert l'appuya, autant que le lui permettait l'attitude qu'il avait prise dans la grande question de la liberté de l'enseignement.
M. Villemain fit entendre les paroles les plus sympathiques au poète et offrit de lui faciliter la carrière de l'enseignement supérieur. Cette carrière exige des aptitudes spéciales que Turque ty ne se reconnaissait pas ; il crut devoir décliner les offres du ministre. On sollicita pour lui, en attendant autre chose, une modeste pension littéraire et de ce côté, les démarches furent couronnées de succès. M. de Montalembert s'était vivement occupé de cette affaire : il en apprit la conclusion à Madère où l'appelait la santé de la comtesse. Voici ce qu'il écrivit à notre ami, en réponse à ses remerctments :
J'ai appris avec une bien douce surprise l'heureux résultat de l'intervention de Mgr l'archevêque de Paris auprès de M» Villemain en votre faveur. Je suis si accoutumé depuis que »je suis entré dans la vie publique à voir le vrai mérite méconnu, les âmes pures et délicates sacrifiées à l'intrigue et à la bassesse que je désespérais presque du succès d'une cause aussi complètement légitime que la vôtre.
EDOUARD TURQUETY 207
Je n'y voyais aucun de ces mauvais côtés où les succès de nos jours aiment à se rattacher. Mes prévisions ont été heureusement trompées et vos vœux exaucés. Il y a bien longtemps que M. Villemain n'a fait quelque chose d'aussi louable. Quant à la part que Mme Swetchine et vous, Monsieur, vous voulez bien m'attribuer dans cette affaire, je crains bien qu'elle ne soit singulièrement exagérée par votre bienveillance. Rien ne saurait me flatter davantage que la pensée d'avoir pu contribuer, en quoi que ce soit, à ce résultat, puisqu'il pourra rendre la» paix â un cœur que j'honore et la liberté à un talent que j'admire. C'est donc moi, Monsieur, qui serais votre obligé, comme je le suis déjà pour l'affectueuse sympathie que vous avez bien voulu me témoigner au sujet de mon voyage à Madère '.
C'était d un bon augure pour l'avenir : mais nous savons dès maintenant que les meilleures dispositions restèrent stériles, malgré tout ce que firent les amis du poète pour les rendre fructueuses.
1. Madère, 5 février 184B. — Les héritiers et exécuteurs testamentaires de M. le comte de Montalembert nous ont formellement autorisé à publier cette lettre, ainsi que celle que nous reproduisons plus loin.
Mort de M" Turquety. — Fleurs à Marie. — M. "Vinet. — Mort de M. Turquety. — Mariage.
Turquety pouvait mesurer déjà avec un certain orgueil le chemin parcouru depuis ses premiers essais : il s'était fait un nom. La religion le revendiquait comme son .poète d'élite; ses livres jouissaient d'une réputation méritée ; on lui signalait des retentissements lointains, des affinités mystérieuses qui semblaient à son amie, M™* Swetchine, la vraie récompense de son talent ; les salons les plus distingués lui étaient ouverts avec empressement ; Sainte-Beuve, Auguste Barbier, (l'auteur des ïambes, qu'il avait connu chez Brizeux), Brizeux et d'autres poètes moins célèbres échangeaient avec lui des vers louangeurs ; toute une génération de jeunes gens entrait dans la voie qu'il avait ouverte et cherchait, comme lui, son inspiration dans le livre du dogme et au pied de l'autel ; on l'imitait, on lui demandait de divers côtés l'autorisation de publier dans des recueils ses morceaux les plus
EDOUARD TURQUETY 209
remarquables ; des compositeurs lui réclamaient l'honneur de mettre en musique beaucoup de ses pièces qui se prêtaient admirablement à la mélodie ; on chantait ses plus belles hymnes dans plusieurs églises de France et de Belgique ; depuis longtemps, on faisait appel à son talent pour enrichir des keepsakes et des albums ; rien ne manquait à son succès, pas même la contrefaçon en Belgique, pas même les détracteurs. C'est à ce moment de sa carrière que sa digne mère, si fière de ses couronnes, lui fut enlevée.
On ne saurait pas assez quel fut le déchirement de son cœur si Ton ne connaissait l'intensité de l'amour du poète pour ses parents. Leur tendresse était sa vie : il frissonnait à la pensée que, suivant Tordre naturel, il devrait leur survivre. Il leur écrivait un jour de Paris :
Vous dites que vous ne pensez qu'à moi. Oh ! moi aussi, je ne pense qu'à vous. Je n'ai ici qu'un quart de mon âme, le reste *est avec vous deux. Je sais ce que c'est que la gloire et j'en fais peu de cas: Mais votre amour, comme il m'est cher ! Comme je vous le rends de mon côté, mes deux bien-aimés, âmes sœurs de mon âme ! Je vous envoie le baiser le plus tendre que j'aie pu trouver dans le fond de mon cœur *.
Et au # retour, voyant avec douleur quelques rides de plus sur le front de son père et les cheveux