‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 54 sur 64 · De Lausanne, 6 juin · texte numérisé non relu

De Lausanne, 6 juin

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lis, Monsieur, plus j'en trouve d'admirer votre talent. Vous m'en fournissez de nouvelles en m'envoyant votre volume ; car jusqu'ici je ne vous connaissais que par quelques morceaux isolés, et ce n'est pas moi qui ai eu le plaisir de rendre compte de vos ouvrages dans le Semeur.

Votre délicatesse, Monsieur, vous a fait craindre que quelques morceaux de votre recueil ne me fissent de la peine. Ils m'en ont fait sans doute, mais non pas celle que vous pensez. Mon regret est d'une nature toute spirituelle et il est très affectueux. Je souffre de voir un esprit à la fois si élevé et si candide accorder quelque chose à des préventions que de lui-même il n'eût jamais conçues. Je ne me sens pas la moindre tentation d'idéaliser les caractères des réformateurs du XVI« siècle ; la vérité serait plus forte que moi ; je sais d'ailleurs qu'ils étaient hommes, qu'ils portaient le trésor divin dans des vases déterre dont je vois très bien les fêlures ; je les distingue de leur mission. J'envisage à part l'une de l'autre leur pensée et leur vie, et, si j'avais à retracer leur caractère, à faire leur portrait, je ne leur ferais pas grâce d'une rousseur. Je suis, là dessus, sans aucun effort, d'une tranquillité absolue. Je dirai plus : je ne conçois pas l'intérêt que mettent certainement bien des gens à ne pas montrer, à ne pas même voir les défauts de leurs héros : en définitive et au total, l'erreur est toujours inutile, et l'ami de la vérité n'a point de héros. Mais il ne faut pas non plus les noircir, et les écrivains de votre communion noircissent étrangement Luther. Ah ! Monsieur, si vous vouliez bien ne vous en rapporter qu'à vous et le connaître par vous-même, combien, en faisant peut-être une large paît à la critique, combien vous aimeriez ce grand personnage! Je ne veux ajouter qu'un mot, mais ce mot importe. On a fait de Luther (et quand je dis on, je parle de plusieurs de ses amis encore plus que de ses ennemis) le héros du libre examen, et rien que cela. Il n'a mérité

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pourtant ni cet excès d'honneur ni cette indignité. Les lettres intimes que, longtemps avant de rien entreprendre, avant de croire à la nécessité d'une révolution religieuse, il écrivait de sa cellule, sont pleines de l'idée théologique qui est au centre du protestantisme religieux: le salut par l'œuvre intérieure de la foi en opposition au salut par les œuvres extérieures de la loi : et la foi, pour lui, implique la réforme intime, la régénération du cœur, mais d'abord l'humble abandon de notre sort entre les mains de la grâce divine. Voilà, Monsieur, j'ose vous le certifi *r, le point de départ de Luther et de la réforme. C'est dans le besoin le plus élevé dont le cœur humain soit capable que la réforme a pris sa source. Le fleuve ensuite a dû traverser, cela va bien sans dire, le terrain fangeux dâ notre humanité.

Le croiriez-vous, Monsieur, les beaux vers que vous fulminez contre un grand homme, mais enfin contre un homme, me font bien moins de peine que les hommages que vous rendez à une créature humaine, à une femme que l'Evangile avait suffisamment honorée en annonçant que tous les âges l'appelleraient bienheureuse.

Après quelques objections bien connues contre le culte rendu par l'Eglise romaine à la sainte Vierge, et une appréciation élogieuse des poésies de Turquety, « où respire surtout, dans tous les sujets, l'amour de ce qui seul est digne d'être aimé, a M. Vinet termine ainsi :

Permettez-moi seulement d'ajouter avec quel plaisir j'ai trouvé dans votre lettre et dans vos poésies deux noms qui me sont bien chers, celui de M. Sainte-Beuve et celui de M. Souvestre 4 . Vous savez déjà que M. Sainte-Beuve

l.Turquety s'était autorisé pour écrire à M. Vinet des en-

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m'honore de son amitié ; mais peut-être ignorez- vous que j'ai, depuis plusieurs années, le bonheur de connaître M. Souvestre et que j ai reçu de lui les preuves les plus précieuses de bienveillance. Comme écrivain, il est bien distingué ; il est bien profond, comme moraliste ; comme homme, il vaut mieux encore. J'apprends avec un singulier plaisir qu'il est votre ami.

Je vous remercie encore une fois, Monsieur, de la preuve si aimable d'attention que vous avez bien voulu me donner et que je recueille précieusement. Conservez-moi une bienveillance qui m'honore et veuillez me compter désormais non seulement au nombre des admirateurs de votre talent, mais au rang de ceux qui vous respectent et qui vous aiment.

Turquety releva le gant : dans sa réplique, (dont M me V e Vinet a eu l'obligeance de nous adresser une copie), il repoussa énergiquement, en ce qui touche Lulher, l'idée que le réformateur eût une mission d'en haut et nia qu'il fût un de ceux qui ont porté le trésor divin dans des vases de terre. Il discuta ensuite les objections de M. Vinet contre le culte de Marie et ajouta :

Le culte de la Vierge est si naturel que je ne conçois pas comment les protestants ont pu le rejeter. Quoi de plus simple que de s'adresser à la mère pour avoir des grâces du fils ? C'est le. même sentiment qui nous fait invoquer ceux qui uous ont aimés et qui ne sont plus, quand nous avons besoin de consolation et de secours. C'est une con-

couragements de Sainte-Beuve. — Voir Correspondance de S.-B., I, p. 132.

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séquence toute naturelle, ce me semble, de la croyance à l'immortalité de l'ame. Puis, dans le culte de la Vierge, il y a quelque chose de si particulièrement touchant ! C'est une femme, c'est une mère : que de motifs de confiance ! En qui espérer plutôt qu'en ce cœur doublement tendre, doublement porté à soulager l'infortune ? Si cette lettre n'était déjà b aucoup trop longue, je vous citerais un fragment ravissant d'une lettre que notre bon Souvestre m'écrivait à ce sujet et qui commençait par ces mots : « Au-dessus de tous les systèmes philosophiques, il y a le culte de l'a' jour 1 .»

Et Turquety continue en citant cette lettre, que n< us avons citée nous-même à l'occasion des F °urs à Marie. Il ne convainquit probablement pas M Vinet, mais nous savons par un témoignage non suspect, celui de M me Vinet, que l'écrivain vaudois, sitôt après enlevé à sa tendresse, conserva au poète un souvenir de sympathique estime.

La réputation du poète s'affermissait : la nouvelle édition de ses œuvres trouvait des lecteurs. Chateaubriand, le grand électeur de l'Académie française, dont le patronage était de plus en plus efficace, lui annonçait et répétait à d'autres qu'il serait un jour un des Quarante; le nouveau ministre de l'instruction publique, M. de Salvandy, accueillait avec bienveillance ses protecteurs et, en attendant des témoignages plus complets, lui

1. Rennes, 1» juillet 1846. — M. Vinet est mort moins d'un an après, 5 mai 1847.

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faisait conférer la décoration de la Légion d'honneur (5 mai 1847). La révolution de 1848 et, quelques mois plus tard, la mort de Chateaubriand firent évanouir ces espérances.

L'avènement d'un nouveau régime ne changea rien aux habitudes paisibles du poète: il continua sa vie de travail' et de méditations à côté de son vieux père, dont l'existence était si intimement liée à la sienne, plus intimement que jamais depuis J la mort de M me Turquety. Sans se désintéresser d * la politique, il resta du nombre de ceux qui n'y joéont aucun rôle actif. Son père avait été très effrayé du mot république : il fut le premier à le rassu^ëV, quoique les mouvements populaires lui inspirass&t à lui-môme une sorte d'épouvante. Uf

Il ne sortit de sa retraite que pour aller à Saitàt- Malo rendre les derniers devoirs à Ghâteaubriaritl. Officiellement invité par la municipalité malouine à la fête funèbre du 19 juillet 1848, il fut désigné pour y accompagner dans le cortège des membres de la famille de l'illustre défunt. C'était une belle cérémonie et un grand spectacle : il n'a pas été souvent donné de contempler une scène aussi sublime et aussi harmonieuse : l'imagination môme de Chateaubriand ne l'aurait pas autrement conçue. Il est inutile de dire que Turquety en sentit puissamment toute la beauté :

C'est là, écrivit-il quelques jours après, une de ces journées qui laissent de longs souvenirs dans l'âme : c'était

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en action un aussi beau poème que René ou Velléda 1 .

Faire à la suite d'Ampère, sous la direction de son ami H. de la Morvonnais, un pèlerinage à Plancoet et à Gombourg eût été pour Turquety une bonne fortune 3 . Il fut instamment prié de se joindre à l'èminent académicien, qui écrivait, le 20 juillet, à M me Récamier: « Je vais quitter Saint- Malo, mais je ne m'éloigne pas encore tout à fait de celui que j'y laisse. »

tyais un motif de piété filiale le rappela à Rennes par la voie la plus directe: il s'inquiétait de laisser son père seul plus longtemps, qu'il l'avait annoncé.

M. Turquety n'avait encore que soixante-treize ans : mais sa santé commençait à décliner visiblement. Son état s'aggrava bientôt : de cruelles souffrances éprouvèrent son inaltérable patience, et, pendant des mois, son fils vécut dans la crainte d'un événement fatal, toujours imminent. Sa foi et les encouragements de quelques amis le soutinrent dans sa tâche douloureuse. M me Swetchine l'exhorta au courage, tout en lui disant que si elle était près de lui, elle ne lui en parlerait pas, parce qu'elle en aurait pour l'empêcher d'en manquer : elle voulut être tenue au courant des phases de cette longue épreuve. Voici une de ses lettres :

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