Lettre à M. Chèvremont —juillet
2. Dans la Correspondance d'Ampère, II, p 169, l'imprimeur et Ampère aidant, le nom du poète Hippolyte de la Morvonnais est devenu celui de M. Morvouet.
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Est-il possible qu'après de si alarmantes nouvelles vous ne m'ayez plus rien dit? J'ai attendu tout hier ; ce matin, le courrier ne m'a rien apporté et, une fois l'éveil donné, tout ce qu'on ignore tourne en inquiétude. Je ne vous demande que deux lignes.
Si le moment d'un douloureux sacrifice était venu, j'ai tout espoir que la force de le supporter ne vous manquera pas. Vous savez trop pour cela où on la puise.
Adieu ! Tâchez de regarder surtout au delà de cette pauvre vie si misérable.
Celle lettre est du 12 octobre 1849: M. Turquety était mort depuis le 9. Dès qu'elle apprit que tout était fini et que le poète restait seul sur la terre, elle se hâ tarde lui écrire :
Hélas ! mon cher ami, vous saviez bien que je n'espérais pas ! Et pourtant ce n'est pas sans une impression vive que j'ai appris votre malheur consommé. Il y a une surprise dont n'affranchit jamais même la prévision. Que voulezvous, mon cher ami, vous avez la douleur et, en même temps, les seules consolations qu'elle comporte. Que de pauvres cœurs qui n'en peuvent dire autant 1 D'une part tout ce que la piété pput donner d'espérance, et de l'autre toute la paix que portent en eux-mêmes des devoirs religieusement remplis. A présent vous n'en avez plus que visà-vis vous-même : pour ceux-là, je suis moins rassurée ; mais, tous vos amis et moi, nous y veillerons. Vous étiez trop divisé en vous-même; mais, aujourdhui. je suis certaine que le courage, la résignation ne vous manqueront pas. Dites-moi ce que vous comptez faire de votre pauvre vie : dites-moi, non pas seulement vos pensé -s arrêtées, mais toutes celles qui travers, nt votre esprit, pour que nous puissions les étudier et les discuter ensemble ; mais surtout ne précipitez rien ! Un état d'affliction est le pire de tous
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pour se consulter soi-même : il faut se récuser, quand on se sent si malade. . .
Adieu ! Que Dieu vous soutienne ! Je le lui demande plus instamment que jamais.
Ce qu'était M. Turquety, nous avons déjà essayé de le dire : on trouvait chez lui, avec un sentiment profond du devoir, la bonté la plus exquise et une tendresse presque féminine pour son fils.
Il t'aime tant, écrivait un jour Mme Turquety à Edouard : on peut dire qu'il a pour toi le cœur d'une mère *.
Nous le peindrons mieux encore en empruntant quelques lignes à Tune des lettres qu'il écrivait au poète :
Tu me dis que ton premier mouvement en recevant une lettre de moi fut de la porter à tes lèvres : eh bien ! il en fut ainsi lorsque ta première lettre me parvint, je baisai la signature: Ubi Edouard, ibi benè! Oui, c'est toujours auprès de toi que je veux être, pour t'entouror de toute ma tendresse et te prodiguer K j s soins qu'il me serait possible de te donner jusqu'à mon dernier moment.
Si nous écrivions la vie de M. Turquety, nous aurions à relater avec bonheur les témoignages d'estime qui furent déposés sur son cercueil. Les journaux de toute nuance n'eurent qu'une voix pour rendre hommage à la mémoire de cet homme de bien, tant a d'empire la vertu, quand elle est
i. Lettre du 4 avril 1836.
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humble et aimable. Les paroles que celui des amis de son fils qu'il aimait le mieux, M. J.-B. Tarot, prononça, le 11 octobre, sur sa tombe, eurent de l'écho dans tous les cœurs : il put dire avec l'assentiment unanime : « Il [Dieu] a jugé votre vie suffisamment pleine de bonnes œuvres : depuis longtemps votre couronne était prête. De longs jours de douleurs et d'angoisse supportés avec une angélique patience vous en ont enfin approché. Elle repose éternellement sur votre front, près de Dieu dont vous avez été une des plus parfaites créatures ici-bas *. »
Le cœur du poète fut remué jusqu'au fond par ces preuves de sympathie et ces témoignages de vénération. Après avoir lu le discours de M. Tarot, il lui écrivit, dans un élan de reconnaissance :
Je relis les admirables paroles sur la tombe de mon pauvre père et je sens le besoin de vous en remercier de nouveau. Ah ! mon ami ! comme il vous aimait ! Je crois voir encore l'éclair joyeux qui se répandait sur son visage, quand vous paraissiez devant lui. J'aime à vous le rappeler et je suis sûr que ce souvenir vous touchera. Oui, votre présence lui causait uq bonheur qu'il n'éprouvait au même degré pour aucun autre. . .
Cette pensée vous sera douce, mon ami, car nous avons un appui, un recours de plus dans le Ciel. Je n'ai pas pu prier pour lui : qu'a-t-il besoin de prières ? mais je le prie, je l'invoque comme un des êtres qui ont le plus honoré
1. Voir le Conciliateur du 11 octobre 1849, le Journal de Rennes du 12 et le Progrès du 13.
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l'humanité. Oui, c'est encore vrai, et ma tendresse filiale ne m'aveugle pas, vous avez eu raison de le dire : une des plus parfaites créatures d'ici-bas ! Je n'ai jamais rien connu comme lui. C'était la justice, la probité, la vertu incarnées: on respirait à ses côtés je ne sais quej parfum céleste. — Je peux dire que le spectacle de ses vertus a été pour moi un des principaux motifs de croyance, — indépendamment de toutes les autres preuves. Comment ne pas croire à une religion qui produit de pareilles âmes ? Le Christ seul, mon ami, peut faire des hommes pareils. . .
Merci, mon ami, merci une fois de plus. Cette triste circonstance vous eût encore mis plus en avant dails mon cœur, si cela eût été possible. Mais non ! Tout à vous, donc : je vous embrasse avec les bras et avec l'âme.
Turquety ne put s'abîmer dans sa douleur autant qu'il l'aurait voulu : il lui fallait songer à lui-même et prendre un parti. M me Swelchine lui avait posé la question qu'il s'adressait au premier jour de ce deuil : qu'allait-il faire de sa pauvre vie ? Morne et sans force, il se le demanda longtemps, si longtemps qu'il resta trois ans à Rennes, avant d'aller habiter Paris où il désirait se fixer depuis quinze ans.
S'il eût pu amener dans la grande ville son père et sa mère, il eût quitté Rennes, dès ses premiers succès. Sa carrière eût peut-être été tout autre : rien ne lui nuisit plus que ces disparitions qui duraient quelquefois trois et quatre ans. 11 lui fallait, à chaque retour, reprendre langue dans ce monde parisien où tout change si rapidement et où Ton
est si vite oublié. Il le sentait, on le lui disait : mais comment faire autrement ? Après la mort de M me Turquety, il crut possible de s'établir à Paris avec son père : M me Swetchine lui montra les notables et frappants avantages que lui présenterait cet établissement, sans lui dissimuler la gravité d'un déplacement qui fait affronter des commencements toujours difficiles. M. Turquety, sans cesse prêt à se dévouer pour son fils, ne se refusa pas à examiner la question : les années s'écoulèrent ; le vieillard tomba malade et ce ne fut qu'en devenant orphelin que Turquety eut la liberté de choisir sa résidence, sans sacrifier aucun devoir.
Le poète n'aimait pas Rennes, quoiqu'il y fût aimé et apprécié. Il se figurait y avoir des ennemis et, son imagination aidant, il s'autorisait d'un mot dit en l'air, d'une plaisanterie, d'un bruit insignifiant pour se croire en butte à des commentaires haineux, à desimputations calomnieuses. Néanmoins il reculait à la pensée d'arriver seul à Paris : il y avait trop souffert de l'isolement pour l'affronter de nouveau, maintenant qu'il ne sentait plus près de son cœur le cœur de ses chers bien-aimés. La vie de famille lui était nécessaire : il lui-fallait les affections du foyer domestique, les soins et la tendresse d'une femme.
Son choix tomba sur M lle de Gâcon, fille d'un sous-préfet de la Restauration et de peu d'années plus jeune que lui. Elle habitait Rennes depuis
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longtemps * : M. et M me Turquety l'avaient connue et aimée ; leur fils savait qu'elle lui apporterait un cœur dévoué, une intelligence distinguée et une âme forte : elle était digne d'être la compagne d'un poète chrétien. Le mariage fut célébré à Rennes le 23 juin 1852 et, quelques semaines après, les deux époux s'établissaient à Passy. Le poète avait dit adieu à la Bretagne.
Disons tout de suite qu'il trouva dans l'affection de M mc Turquety tout ce qu'il en attendait de consolation et de bonheur. Lorsqu'il se sentait plus calme et plus heureux qu'il ne l'avait jamais été, il l'en remerciait. Avec quelle joie émue et quelles larmes dans les yeux, elle lut un jour des stances adressées A toi:
A toi, chère âme, à toi, compagne aimable et tendre Que le Ciel me donna dans sa pitié pour moi, A toi ces faibles vers qui sauront trop peu rendre Ce que je sens pour toi.
A toi, dernier espoir, dernier appui qui reste A mon cœur las du monde et de lui-même, hélas ! Depuis que j'ai vu fuir vers la sphère céleste Mon bonheur d'ici-bas ;
Depuis que, dédaignant mes ferventes prières, La mort, l'affreuse mort a dévasté mes jours ; Depuis que j'ai perdu les deux âmes si chères Que je pleure toujours !
LM^Zéciélie-Caroline-Marie de Gâcon avait perdu son père en 1827 et sa mère en 1831 : elle vivait à Rennes avec ses Bœurs,
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A toi donc, ô ma vie ! A toi l'hymne élancée D'un cœar sauvé par toi de tant d'amers dégoûts ! A toi, dont le nom seul éveille en ma pensée % Des souvenirs si doux * !
Des lettres de. félicitations que lui valut l'annonce de son mariage, Turquety n'en conserva qu'une, celle qu'il reçut de Souvestre, la dernière de cette longue correspondance qui commence par les rêves de la jeunesse et qui se termine par les graves pensées de la maturité. La voici :
Je vous remercie de m'avoir fait connaître votre changement de position. Voilà si longtemps que je n'entendais plus parler de vous directement et que j'apprenais par de tierces personnes vos actes et vos voyages, que j'ai été bien agréablement surpris par votre lettre. Elle m'arrivait au moment où j'allais moi-même compléter ma vie de famille par le mariage de ma fille aînée Noémie. — Vous commencez l'existence que je suis près de finir, mon cher ami: vous allez passer par des joies, peut-être par des épr uves qui ne .sont plus pour moi qu'un souvenir. — Puissiez-vous trouver dans ce poème du foyer tout ce que Dieu y a mis de paix et de contentement. L'union de deux êtres qui se sont choisis est la plus douce et la plus grande ehos • qui puisse s'accomplir ici-bas. Dieu n'a pas été plus souverainement puissant quand il a dit : Que la lumière soit ! que lorsqu'il a dit à l'homme et à la femme : Ne soyez qu'un !
Puissent, mon ami, ces deux unions qui se font en même temps être une date heureuse pour vous et pour ma fille : j'ai été touché de ce rapprochement inattendu. - Malgré le temps, la distance, les langueurs de mémoire qu'entraîne