Poésies, édit. de 1857, p
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l'absence, je me retourne toujours avec attendrissement vers 1» s années où nous vivions côte à côte, nous communiquant des rêves que nous avons réalisés comme nous avons pu et des espérances qui sont en grande partie effeuillées. Puisse votre vie les reprendre, comme les arbres reprennent les feuilles au retour des belles journées. — A vous !
En ouvrant un gracieux volume de vers, les Poésies intimes de M. Eugène Goubert, ami de notre poète, nous y avons trouvé quelques strophes adressées à Turquety le jour de son mariage :
Quand je lisais tes vers où s'épanche ton âme,
Je cherchais quelle muse inspirait ces beaux chants.
• Enfin voici ta muse, il n'est plus de mystère. Qu'elle inspire toujours tes chants harmonieux, Ami, mais qu'elle soit pour toi sur cette terre L'ange consolateur qui rappelle les Cieux * !
La pensée est aimable, le fait inexact. Aucun des rôves qui ont troublé le cœur de Turquety pendant sa jeunesse ne s'est réalisé : le bonheur était à côté de lui sans qu'il le vît. Il a encore su le saisir à temps.
Quelques mois auparavant, un grand événement politique avait lancé le vaisseau de la France dans une direction nouvelle et divisé profondément' les catholiques. Les uns se déclaraient nettement les
\. Poésie* intimes, Rennes, 1872, in-12. p. 109.
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adversaires du coup d'Etat ; les autres l'acceptaient ou même l'acclamaient comme un acte sauveur.
Turquety fut de ces derniers: qu'on ne s'en étonne pas. Comme nous l'avons déjà dit, les troubles populaires l'effrayaient : le spectre rouge que l'échéance de 1852 agitait devant ses yeux lui causait une véritable terreur. Avec sa passion, son culte de Tordre et du respect, la pensée que le désordre et l'anarchie pussent régner même temporairement lui était cruellement douloureuse.
Le succès du coup d'Etat le rassura et Téblouit: aussi s'empressa-t-il de féliciter M. de Montalembert qui, consulté sur le vote à émettre le 20 décembre 4831, avait exprimé une opinion favorable au pouvoir nouveau, mais sans approuver le passé ni surtout garantir l'avenir. Celui-ci lui répondit le 26 décembre :
Je suis vivement touché de la sympathie et de la précieuse adhésion que vous avez bien voulu m'apporter par votre lettre du 18 de ce mois. Le suffrage de quelques hommes de cœur et de bien me soutient au milieu des difficultés et des contradictions dont je suis assailli : il m'est doux d'avoir à vous remercier du vôtre...
Jusqu'ici Turquety n'aurait commis qu'une erreur de jugement en matière politique : s'il se trompait, c'était en nombreuse compagnie. Il eût dû s'arrêter là. Malheureusement son goût pour l'absolu le rendit bien autrement aveugle. Convaincu que l'acte du 2 décembre sauvait le pays d'un péril
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immense, il ne put admettre que des hommes considérables, dont il connaissait les lumières et la rectitude, eussent vraiment sur la situation et les événements du jour une opinion autre que la sienne. Il se persuada qu'au fond ils pensaient comme lui, mais que l'esprit de parti, leurs précédents et une sorte de point d'honneur les entraînaient à faire à l'élu du peuple une opposition puérile et mesquine : à ses yeux, ils n'étaient plus des vaincus à qui on devait des égards, mais des brouillons dont on pouvait rire. Cette idée en fit germer une autre qu'il ne communiqua à personne.
Après quelques mois d'un travail mystérieux, il partit pour Paris à la fin d'avril 1852, et ses amis apprirent avec stupéfaction qu'il publiait un poème héroï-comique, dans le genre du Lutrin, sur les événements de décembre : Les représentants en déroute. On comprendra facilement quel éclat produisit cette nouvelle dans le cercle des anciennes relations du poète, surtout à Rennes : un journal de la localité fulmina contre lui un article sanglant. Lorsque la fièvre d'imagination sous l'empire de laquelle Turquety avait écrit ce poème fut calmée, il s'aperçut de sa faute et, dès ce moment, ne parla plus du malencontreux ouvrage. Mais le mal était fait : il n'y eut d'ailleurs de blessé que le poètç qui s'aliéna pour un temps ses meilleurs et ses plus sûrs amis.
Eh bien ! la main sur la conscience, nous pouvons
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affirmer qu'il n'y eut chez lui aucun bas calcul. Il obéit à un élan spontané, à une conviction irréfléchie. Si son père, d'un bon sens si délicat, avait vécu, soyons-en certain, les conseils du vieillard l'eussent détourné de publier ce poème médiocre, qui passa pour une mauvaise action et qui ne fut — c'était déjà trop — qu'une grave erreur d'iuspiration. Nous aurions voulu ne pas avoir à en parler : mais le fait a eu lieu et où serait la sincérité de notre récit, si nous faisions grâce au poète d'une rousseur, pour parler comme Vinet.
Dernières années. — Les séparations. — Vieux
livres et vieux poètes. — Un acte de Foi. — Mort
d'Edouard Turquety. — Adieux.
Avec le départ de Turquety pour Paris, commence la dernière phase de sa vie. Cette période de quinze ans fut aussi heureuse et aussi calme qu? le permirent l'imagination du poète, les graves maladies dont il fut assailli et les vides que la mort creusa successivement dans le cercle de sa famille et de ses vieux amis.
Il n'avait plus qu'un proche parent, M.Guillaume Turquety, frère aîné de son père, qui mourut à Rennes, le 9 octobre 1862, à l'âge de quatre-vingts ans *. Quoiqu'il fût peu lié avec son oncle, il ne le vit pas disparaître sans tristesse :
Vous avez dû, lui écrivit Evariste Boulay-Paty, être bien
i. M Guillaume- André-Marin Turquety était né à Vitré le 3 juin 1773: il vivait seul dans un petit appartement de la place Sainte-Anne et n'avait jamais été marié.
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malheureux de la perte de votre vieil oucle. C'est un dernier représentant de votre passé qui s'en est allé, un dernier anneau qui s'est brisé de la chaîne de vos chers pareuts. Il vous a laissé la vie déserte de ceux dont il restait en lui quelque chose. Quelle douleur, qu 4 isolement que le présent, quand le passé n'y est plus! C'est ce que je frémis d'éprouver quand ma sœur ne sera plus là, visible, pour me faire encore revivre en elle tout le cher passé, de la jeunesse et de la famille. mon Dieu! que vous dégagez bien la vieillesse de cette terre !
La plupart de ses amis disparurent aussi les uns après les autres: Souvestre en 1854, M me Swelchine en 1857, Brizeux en 1858, Boulay-Paty en d864.
De toutes ces morts, aucune ne déchira son cœur autant que celle de M me Swetchine. Il eut la force d'aller au convoi ; mais il se plaça dans un coin de l'église, ne se sentant pas maî re de lui-môme et craignant d'éclater en sanglots. Il essaya en vain de raisonner avec sa douleur et de se dire que celle qu'il pleurait était dans le sein de Dieu :
Je ne pouvais pas oublier que je perdais en e le une seconde mère, celle pour qui, je le sais, j'aurais douué dix fois ma vie, et que le monde était privé d'une des plus admirables créatures qu'il ait été donné aux hommes de connaître *.
Pendant un certain temps, il ne put parler d'autre chose que de la perte qu'il avait laite :
1, Lettre du 15 décembre 1857, citée par M. de Falloux dans la Vie de Jk m ° Swetchine,
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Je ne connais rien, écrivit-il plus d'une année après, de plus touchant, de plus sublime que cette existence et les pages qui y survivront. Son affection pour moi, — car elle m'aimait comme un filB, — est une des choses dont j'ai été a la fois le plus heureux et le plus fier. Son salon a été pendant trente ans le rendez-vous de toutes les célébrités de l'Europe. Vous comprenez toute ma douleur quand elle m'a quitté pour un meilleur monde. Jamais on n'a pu appliquer avec plus de raison ces paroles tant de fois profanées que l'ange est retourné à sa vraie patrie. Mme Swetchin j faisait l'effet d'un être d'une nature supérieure qui avait revêtu la forme humaine pour instruire l'homme et le consoler *.
Le souvenir de celte mère adoptive lui resta cher et douloureux comme celui de ses parents.
Nous savons tout ce que Souvestre, son plus intime ami, emporta avec lui dans la tombe du passé de Turquety. Brizeux mourut quatre ans après : notre poète l'avait beaucoup moins connu ; mais il existait entre eux, grâce à des points de contact, une très étroite liaison. Leur amitié — que s'était-il passé ? — subit un refroidissement momentané : mais il y eut explication, réconciliation et tout fut dit. Voici de Brizeux, dont nous avons déjà cité quelques lignes, une autre lettre sans date qui monlre à quel degré d'intimité étaient venus les deux poètes:
Mon cher Turquety, dans ce peu de lignes voyez beaucoup 1. Lettre à M. Eugène Goubert, 1838 ou 1839.
d'amitié » toute celle que je vous porte et que vous méritez. Et dans ma négligence à vous répondre, ne voy i z aussi que de la négligence On avait dit, mon ami, que vous arriviez dans ce pays [Lorient]. Ceci me rassurait ; je me disais : Je l'embrasserai et tout sera dit. Que n'êtes-vous venu? Alors vous étiez triste, et vous savez que parfois je vous console. A présent, que ne venez-vous? C'est moi, mon ami, qui vous demanderai quelques paroles d'encouragement, Ulles qu'il en sort de votre bon cœur. Mais, ceci entre nous, Turquety, ne montrons nos douleurs qu'à nos amis et à Dieu. la poésie ! le faible écho ! Les hommes en sont émus : que serait-ce si elle rendait toutes nos joies et surtout nos souffrances, mais, n'est-il pas vrai, en nous se fait le grand concert ; en nous l'orage gronde. Le monde n'en reçoit qu'un vague murmure, ou bien quelques bouffées, mais bien vite arrêtées, qui foroent malgré nous les portes de notre âme. Mon cher Turquety, que n'êtes-vous donc ici ? . . . Cette Bretagne aussi m'écrase : et pourtant ce Paris que vous regrettiez, il y a deux mois, ne m'attire plus. Je regarde l'Italie ; mais de là, j'en suis sûr, je retournerai les yeux sur cette triste, mais, hélas ! mélancolique Bretagne. — Turquety, aimons-nous bien, car nous nous sommes connus trop tard et nous avons perdu beaucoup de temps pour l'amitié : mais nos cœurs, nous pouvons le dire, sont francs et jeunes, et, après Dieu, le grand et sûr asile, ils nous offrent un refuge où tous deux nous pouvons nous consoler. — A vous. Bx.
Lorsque Turquety apprit la fin prématurée de son compatriote, il se rappela que l'auteur de Marie lui avait, en riant, parlé de leur vieillesse, un jour qu'ils se promenaient ensemble : « Ecoulez donc, Turquety : lorsque nous serons vieux, on dira en nous voyant passer : Tiens, voilà le bonhomme
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Turquety et le bonhomme Brizeux : eux aussi ont eu leur temps ! » En notant ces paroles sur un de ses cahiers, il soupira Iristement et ajouta : « Il n'a pas vu ces années-là : il est mort ! »
Le poète Evariste Boulay-Paty, de trois ans plus âgé que Turquety, mourut trois ans avant lui : les deux compatriotes s'étaient revus à Paris et se visitaient avec bonheur. Ils avaient tant de souvenirs communs de famille et de jeunesse î D'ailleurs, Boulay-Paty, l'auteur échevelé HE lie Mariaker, et l'auteur d'Amour et Foi se rencontraient enfin sur le terrain des mômes croyances. Voici en quels termes ce dernier nous fit part de ce nouveau deuil :
Je viens de perdre un ami et un bien cher ami, un compagnon de jeunesse, d'études, de tout enfin ; mais j'ai eu le bonheur de le voir ces dernières années embrasser à deux bras l'autel et il est mort comme un saint. Vous concevez combien j'en ai été heureux, malgré toute la douleur que m'a causée la séparation ; mais elle n'est que de quelques années et j'ai l'intime espoir que nous nous retrouverons ailleurs l .
Nous avons oublié de nommer Béranger dans le cercle des relations littéraires que Turquety noua ou renoua depuis 1832. Oui, Béranger! C'est moins étrange» que cela ne paraît : il le connaissait depuis quelques années. Le chansonnier estimait beaucoup