‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 6 sur 64 · Paris, 5 juillet · texte numérisé non relu

Paris, 5 juillet

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de ses meilleures poésies. La réponse de Nodier ne se fit pas attendre ; nous n'en retrancherons rien. La bienveillance aimable, unie au bon sens, a rarement parlé un meilleur langage :

Monsieur, je n'ai jamais publié une ligne sans gémir sur ma mauvaise fortune qui me forçait à imprimer ce qui ne vaut pas la peine d'être écrit. Maintenant je lui rendrai grâce, puisque mes faibles ouvrages sont parvenus jusqu'à vous et m'ont obtenu quelque place dans votre estime. Je lui dois enfin un succès si vous les aimez, et je leur dois un plaisir plus précieux encore, celui de vous avoir lu.

Vous n'avez plus besoin de conseils, Monsieur, vous êtes poète ; — et il serait inutile de vous détourner d'une carrière qui est rarement celle du bonheur. Je vous engage au contraire à la parcourir, si votre position est assez indépendante pour vous permettre le choix d'une vocation. Dans le cas contraire, l'avenir vous prouvera souvent qu'il n'y a rien de plus solide, de plus honorable et de plus conforme à la destination de l'homme qu'un métier utile exercé en conscience.

Quoique mon organisation fort prosaïque me rende peu propre à jouir du charme des vers, j'ai souvent relu les vôtres depuis que je les ai reçus et il y a peu de mes amis à qui je n'aie fait partager ma satisfaction. S'ils étaient sur le point d'être livrés à la presse, je vous prouverais la sincérité de mes éloges par quelques critiques de détails qui ne portent que sur des mots. Ainsi dans cette touchante et délicieuse élégie de la Cloche, je n'aime pas :

Pourraient-ils voir sans trouble et sans rougeur.

Rougeur n'est certainement pas le mot propre. La rougeur est bien un des symptômes de l'émotion, comme de la pudeur, comme de la honte ; mais prise dans un sens

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absolu, cette expression est trop vague. Je vois bien qu'elle a été adoptée de préférence à tout équivalent pour cette riche euphonie delà rime, que vous ne négligez nulle part. Je vous en sais un gré infini, car je ne vois dans des vers mal rîmes qu'une prose prétentieuse ; mais avec cet intérêt, il faut concilier celui du sens.

Et encore une fois, Monsieur, recevez tous mesremercîments et réservez-moi ces dispositions à m'aimer qui me flattent mille fois plus que les éloges. Ce que je comprends de plus doux au monde, c'est d'être compté pour quelque chose dans un noble cœur ouvert à de nobles pensées, et de devoir cet avantage à des rapports de sentiment que ne déterminent ni les combinaisons de l'intérêt ni les convenances de la société : c'est la seule idée qui puisse me consoler d'avoir été, tantôt par nécessité, tantôt par hasard, ce qu'on appelle un auteur *.

Les éloges et les encouragements de Nodier cachaient d'utiles leçons: Turquety n'avait pas assez vécu pour les comprendre et apprécier les conseils que l'expérience dictait à son bienveillant correspondant. Il en reconnut plus d'une fois la sagesse dans le cours de sa vie, mais en 1827, pouvait-il voir autre chose , dans cette gracieuse réponse, qu'une invitation à persister? Il persista

1. Paris, 16 décembre 1827.— La pièce dont parle Nodier se trouve dans les Esquisses poétiques (p. 11). Turquety a déféré à l'observation qui lui était faite et a sacrifié à la propriété du mot la richesse de la rime :

Auraient-ils vu sans trouble et pourtant sans bonheur L'arbre de la patrie et l'oiseau voyageur ?

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et dès ce moment caressa le projet de publier un volume de vers.

Ce n'était pas seulement par amour-propre littéraire que Turquety voulait se faire connaître et tenter les hasards de la publicité, la gloire qu'il enviait devait le grandir à des yeux dont le suffrage lui devenait plus précieux 'que les plus brillantes couronnes. Le moment est venu de parler avec quelques détails de l'incident qui a exercé sur la vie de notre poète une influence si marquée : il nous y autorise lui-même puisque, dans ses Notes inédites, il a évoqué ce souvenir, vieux aujourd'hui de près de soixante ans. Nous soulèverons donc ces voiles, nous ferons sortir de l'ombre et du silence ces choses du passé, ùiais il ne tombera rien de notre plume qui puisse blesser de respectables susceptibilités.

Souvestre était frappé depuis quelque temps du ton mélancolique des lettres de son ami.

Votre lettre m'avait attristé, lui écrivait-il de Morlaix, le 17 octobre 1827: je voyais que vous n'étiez pas heureux non plus.... Vous, du moins, vos tristesses d'âme tiennent seulement à votre imagination vive et à votre sensibilité profonde. Si un mot dur les fait naître, une parole caressante peut les dissiper... Vous êtes bien par instants sur la croix de douleurs avec la couronne d'épines, mais ce n'est qu'un rêve et en vous réveillant, vous renaissez à la paix.

Turquety parlait de ses tristesses et n'en faisait

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pas connaître la cause : Souvestre essayait de calmer des douleurs dont il cherchait le principe dans l'imagination du poète :

... Vous, mon ami, comment vous portez-vous maintenant ? Eprouvez-vous toujours ces tristesses d'âme que je connais et qui accablent si douloureusement ? Je ne vous dirai pas de ne point vous y abandonner ; autant vaudrai vous dire de ne pas avoir la fièvre, mais je vous engagerai à les prévenir en occupant votre esprit, et, lorsqu'elles se sont emparées de vous, & les éteindre dans le travail. 11 viendra un temps, mon ami, où votre âme n'aura plus assez de vigueur ni de jeunesse pour dépenser ainsi ses forces à créer des tourments imaginaires ; les douleurs réelles l'auront assez usée pour qu'elle se concentre dans le cercle des maux présents sans embrasser ceux de l'avenir. Mais, en attendant, tâchons de ne pas Ja flétrir par des rêves. Conservons un peu de courage pour lutter contre le sort «...

Il y avait un secret entre les deux amis. Turquety hésitait à le confier au papier, et attendait une occasion, comme, par exemple, le passage de Souvestre à Rennes, pour décharger son cœur dans le sien. Ce secret, on le devine.

Edouard, dès 1826, voyait assez fréquemment chez une de ses parentes une jeune fille plus âgée que lui, W le X., appartenant à une famille distinguée de la ville de Hennés. Il la trouvait jolie, simple, douce, gracieuse et se plaisait dans sa société ; c'était tout.

1, MorlaiXj 12 septembre 1828,

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Insensiblement, à cette impression superficielle, légère et mobile, succéda un sentiment plus doux, plus profond, un sentiment exclusif qui remplit son cœur. Turquety avait un penchant inné à la mélancolie : M lu X. lui fut d'autant plus sympathique qu'elle paraissait souffrir : son regard était souvent triste : ses yeux gardaient la trace de larmes qu'elle s'efforçait de dérober. Il en sut bientôt la cause : cette jeune fille croyait être moins aimée de sa mère que ses frères et sœurs, interprétant ainsi quelques gronderies qu'un caractère peut-être un peu difficile ou des négligences lui attiraient.

Quoi qu'il en soit, le poète, entraîné vers une passion dont il ne calculait pas les conséquences, se laissa aller au charme de rencontres presque journalières : sa timidité excessive, la grande réserve de la jeune fille, continrent longtemps l'aveu des sentiments qui occupaient leur cœur. M Uer X. n'avait pas été insensible à des attentions qui, si peu marquées qu'elles fussent, la touchèrent d'autant plus qu'elle se croyait sevrée de tendresse et d'affection.

Un jour d'octobre, une belle partie de campagne et de- forêt aux environs de Rennes les réunit tous deux à une nombreuse société. Ils étaient à cheval : la journée, égayée par un beau soleil, fut splendide et la soirée tout aussi belle. Edouard n'en perdit jamais le souvenir : empruntons-lui quelques couleurs pour les rappeler :

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<( Le jour était plus d'à moitié écoulé, quand nous quittâmes la ferme qui avait été l'occasion et le but de notre petit voyage. Nous avions dès le matin projeté une excursion dans la forêt même : les gens raisonnables s'y opposaient ; les jeunes gens l'emportèrent : nous partîmes. Quand nous arrivâmes à l'entrée, le soleil baissait à l'horizon : des gerbes d'or traversaient les rameaux avec cet éclat qui n'appartient qu'aux approches du soir. Jamais je n'ai mieux compris ce que c'est que la poésie de la nature qu'en ce moment. Le calme des bois, cette lumière éblouissante qui ruisselait des feuillages, le soupir de l'automne qui s'élevait doucement, tout cela me paraissait de la féerie. Je me croyais dans un autre monde : j'étais inondé de félicité ». »

Edouard, une de ses cousines et M ,le X. se trouvèrent pendant quelque temps séparés du reste de la société. Après une course assez longue, ils s'arrêtèrent pour jouir du vaste silence qui les environnait, troublé seulementpar le pas des chevaux : les premiers voiles du soir descendaient sur la cime des arbres. Pour juger de l'effet de la voix dans la profondeur de la forêt, les deux jeunes filles prièrent leur compagnon de chanter. Turquety avait la voix juste et sympathique : il choisit une mélodie nouvelle, Le cor dans le bois, romance

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