Nantes, 28 mai
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chantent, en poussant des herbes mortes devant vos pieds ? Et la grande allée du Thabor, a-t-elle toujours de grandes ombres et des inspirations?... Apprenez-moi que vous vous portez-bien, que votre corps supporte votre âme : c'est un lourd fardeau quelquefois «...
Edouard n'était plus à Rennes lorsque ces dernières lignes lui parvinrent. Il avait beaucoup travaillé depuis le mois d'octobre, et quoique Nodier n'eût pas répondu à plusieurs lettres, il se décida à partir dans le courant de juin. Tout le pressait, et l'espoir d'une solution heureuse, et la saison qui s'avançait. Sa bonne étoile lui faisait choisir le moment de Tannée le plus favorable, l'année même la plus propice.
Nous ne pouvons plus aujourd'hui nous rendre compte que difficilement de l'enthousiasme littéraire qui animait les esprits cultivés en 1829. Les leçons de la Sorbonne, les publications poétiques ou historiques, les romans, les représentations dramatiques éveillaient, chez les jeunes gens notamment, une véritable exaltation et servaient encore, comme le remarque Sainte-Beuve, d'aliment exclusif aux conversations et aux loisirs.
Tout favorisait l'établissement des souverainetés de la pensée : ni la raison, ni l'imagination des lecteurs et des spectateurs n'étaient désenchantées. « Les* idée» avaient je ne sais quel éclat de nou-
i. Nantes, 23 juillet 1829.
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veauté et quelle enivrante fraîcheur qui ravissaient la curiosité du public. On put croire un instant qu'on allait assister à la renaissance d'un grand siècle. Ce fut comme un renouvellement universel, une instauratio magna de l'esprit humain. Ce fut au moins une immense espérance de ces grandes choses... Chaque siècle a sa jeunesse et comme son printemps. C'était vraiment alors la jeunesse du XIX 6 siècle *. » Sainte-Beuve dit aussi quelque part, en parlant de la poésie d'alors : « L'espérance y domine : plus de fleurs que de moissons. »
La saison des fleurs brillait encore de tout son charme lorsque Turquety arriva à Paris. Le mouvement romantique s'accentuait : des œuvres, aussi critiquées qu'admirées, les Orientales, Joseph Détonne, les Études françaises et étrangères, venaient de paraître et passionnaient les esprits. Un nouveau cénacle s'était formé autour de Victor Hugo : Sainte-Beuve, À. de Vigny, Emile et Àntony Deschamps, David (d'Angers) et le peintre Louis Boulanger, le composaient avec lui ; d'autres s'y joignirent plus tard. Les initiés ne demandaient pas mieux que d'ouvrir leurs rangs aux nouveaux venus pour accroître leur influence et s'assurer de fidèles appuis au dehors : nous en avons la preuve dans ces lignes que nous empruntons à une lettre d'Emile
1. £. Caro, Nouvelles études morales sur le temps présent. Paria, 1869, in-12, p. 343 et buîv.
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Deschamps : « Nous sommes très fiers et très empressés de vous compter dans nos rangs : il faut bien que l'Ecole se recrute de jeunes colonels comme vous. * » D'un autre côté, les partisans des formes classiques et de la vieille poétique battue en brèche faisaient agir toutes leurs forces et lançaient leurs bataillons sur l'ennemi.
Turquety entra un peu timidement dans cette mêlée, combattant pour son propre compte, flatté de l'accueil des romantiques, ne voulant pas cependant se faire leur homme-lige. N'ayant pas soutenu le poids d'une lutte déjà longue, il conservait ce sens de la vérité et de la justice qui commençait à échapper aux écrivains du cénacle.
Ceux-ci, aveuglés sur leurs propres défauts, s'emportaient en violentes colères non-seulement contre leurs adversaires décidés, mais même contre ceux qui hasardaient une critique bienveillante et modérée. Notre jeune poète, témoin de scènes curieuses et significatives, avait donc à manœuvrer avec prudence pour garder l'appui dont il ne pouvait se passer et maintenir en môme temps son indépendance : il y réussit.
A peine arrivé, le 18 juin 1829, sa première visite fut pour Chateaubriand, qui passait quelques mois en France avant de retourner à son ambassade de Rome et prenait son logement à l'hospice Marie-