‹ La vie d'un poète: Édouard TurquetyChapitre 8 sur 64 · A Edouard Turquety, 15 septembre · texte numérisé non relu

A Edouard Turquety, 15 septembre

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Thérèse, rue d'Enfer. Turquoty no le connaissait pas encore : il nous a dit plus d'une fois combien il s'était senti ému au moment de pénétrer chez l'illustre écrivain : son cœur battait à rompre dans sa poitrine. Il faut se rappeler que le jeune poète avait été élevé dans le culte de celui que M me Turquety aimait à nommer le plus grand génie de l'Europe : n'oublions pas non plus qu'en 1829 Chateaubriand comptait comme une puissance, pour ne pas dire la plus haute puissance des letlres françaises. C'était donc pour son jeune compatriote un grand événement qu'une première entrevue avec l'homme qui exerçait alors une influence souveraine et presque royale sur les intelligences: il s'empressa d'en informer sa mère le jour même.

... Vous serez étonnée quand je vous dirai qu'à peine ma barbe faite, j'ai couru chez l'illustre pair : il m'a reçu avec beaucoup d'affabilité et j'ai causé quelque temps avec lui jusqu'à, ce qu'on ait annoncé M. le marquis de Fortia. A ce nom, Chateaubriand a fait une grimace d'humeur.— J'ai pris mon chapeau et lui ai fait une salutation d'adieu. Vous ne serez pas surprise, vous qui en êtes enthousiaste comme moi, que je vous donne quelques détails sur ce génie extraordinaire considéré comme simple homme. Il est petit et a la tête un peu plus grande qu'il ne faudrait d'après sa hauteur ; ses yeux sont singulièrement vifs, trop vifs peutêtre, car ils en paraissent durs.— Ainsi quand il s'adressait à son valet de chambre, c'était avec un geste et un regard qui l'auraient intimidé s'il n'y avait été habitué «. Il était occupé

! . Nous trouvons quelques traits déplus dans une note écrite

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de sa toilette quand je suis entré : il m'a prié de l'excuser s'il la continuait et m'a dit qu'il était forcé de se tenir prêt pour courir Paris, attendu qu'il part incessamment pour les Pyrénées et de là il va directement à Rome. Comme je lui disais que le climat de l'Italie devait lui faire du bien, et que j'ajoutais qu'il aurait fait un séjour bien court & Paris, il m'a répondu qu'il ne venait et ne viendrait à Paris que le moins possible et que l'air de Rome lui con-. venait, sauf quelques fièvres qu'il endurait de temps en temps.

Turquely emporta «de cette visite un souvenir mêlé d'orgueil : il pouvait désormais parler du grand homme : il avait causé avec lui ! Sa mère partagea

par Turquety en sortant de cette visite, dont voici les premières lignes : « Chateaubriand est petit et a la tête assez grande en comparaison du corps, elle est un peu en long. Ses yeux sont extraordinairement vifs, trop peut-être, car ils en paraissent durs. 11 est très prompt dans ses mouvements, témoignant facilement ce qu'il éprouve par la vivacité de ses gestes. Il a l'air impérieux et tenace dans sa volonté. Ses estampes sont ressemblantes et cependant il en diffère encore beaucoup. Ses cheveux sont gris-blanc et un peujeté*. 11 marche avec beaucoup de dignité et son visage indique une âme ardente et fière.» Citons encore : « Il me demanda si j'étais fixé à Paris ; je lui dis que non et que je venais en partie pour faire imprimer mon début en littérature* Nous parlâmes de la nouvelle école : je lui dis que j'avais cherché

à éviter son exagération; il me dit que j'avais eu raison

Je lui dis que j'étais de Rennes ; il me demanda si je connaissais Dubois et me dit que c'était un homme d'esprit et de talent... » Chateaubriand qualifiait ainsi le directeur d'une revue, -Le Globe, qui, suivant sa propre expression, avait alors un succès européen.

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sa joie : faisant presque bon marché des déboire* qu'Edouard pouvait subir: «Ta visite au plus grand génie do l'Europe, lui écrivit-elle, doit te dédommager de bien des désappointements. »

Le jeune poète ne se présenta pas sans appréhension chez Charles Nodier, dont il n'avait ou aucune nouvelle depuis longtemps : il pouvait se croire oublié. On parut balancer à le faire enlrer, mais dès qu'il eut dit son nom, il fut introduit. Nodier vint à lui avec les manières lesplus amicales et lui demanda pardon de son silence dont il s'excusa sur son état de santé : il lui répéta cent fois qu'il était enchanté de le voir. Passant à l'examen des vers de Turquety, il les combla d'éloges et offrit ses services à l'auteur pour le mettre en rapport avec son libraire Delangle. En un mot, il fut charmant, bon, paternel et après l'avoir invilé à une soirée pour le lendemain, il ajouta : « Venez ici le plus souvent possible. Quand je serai bien, nous causerons ; quand je souffrirai trop pour vous parler, vous aurez ma chambre et mes livres, *

Victor Hugo accueillit aussi Turquety avec une aimable cordialité et lui parla avec grand éloge de ses vers, en l'engageant vivement à se faire imprimer : « Vos pièces, lui dit-il, m'ont fait le plus vif plaisir: c'est un des recueils les plus remarquables que j'aie vus depuis plusieurs armées. J'aime beaucoup vos Nuits d'hiver, la Cloche, etc. ; on éprouve souvent ce que vous peignez dans la première de

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ces pièces '. Si vouslo voulez, je vous aiderai dana le choix et rarrangementdes morceaux. » Pouvaiton se montrer plus affable î

Sans doute le talent de Turquety avait grandi depuis huit mois ; mais l'appui de Nodier et cette heureuse chance d'arriver à propos aidèrent singulièrement au succès. On devine la joie du jeune et

1. La pièce signalée par Victor Hugo, Les Nuits rf 'hiver \ est une des plus remarquables de ce premier recueil. Peut-être revêt-elle un peu trop cette fausse couleur moyen âge qui (Hait à la mode en 1827 ; mais les vers sont d'une bonne facture et la pensée harmonieusement exprimée :

L'hiver prêt à quitter nos campagnes glacées Poursuit enror Les bois de sou souffle vengeur ; Il courbe avec effort leurs cimes balancées... Que le ciel soit en aide au pauvre voyageur I

Amis, entendez-vous sur les vitres tremblantes Passer ces bruits du soir qui font rêver le cœur? On dirait qnelquefois des voix sourdes et lentes, Mélange merveilleux de plainte et de douceur.

Or auprès du foyer racontez-nous, ma mère.

Ces magiques récits qui me charmaient enfant ; Dites l'heureux follet, ami de la chaumière, Qui dans l'âtre fumeur ne glisse avec le vent.

Souvenirs du passé, que vous avez de charmes ! Touché par vous, le barde y puise ses concerts : Quelquefois, je le sais, vous réveillez des larmes, Mais, ces pleurs d'un moment sont doux plutôt qu'amers.

Heureux qui peut le soir, dans sa cabane sombre, Écouter ces récits à l'heure où tout s'endort, Quand la profonde nuit rembrunit de son ombre Les nuages bercés par les souffles du Nord.

(Esquisses poétiques» p. 115. — PHmaverû, p. 113.)

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timide poète, accueilli avec tant de bonté et voyant enûn se réaliser, sans obstacles, le plus beau de ses rêves : il allait publier son premier volume de poésies !

Il existait, dans ce temps là, rue du Battoir-Saint- André-des-Arcs, n° 19, un éditeur, homme de mérite et d'une probité incontestée, qui lisait des vers de poètes inconnus et consentait à les imprimer quand ils lui plaisaient : le fait est assez rare pour que nous le signalions. Delangle avait donné en 1827 la première édition des poésies de Nodier : une seconde était sous presse ou venait de paraître chez lui : on lui devait aussi le volume de Sainte-Beuve, Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, paru au mois de mars précédent. Nodier lui parla de Turquety, lui vanta son talent et le détermina à lire un premier choix des poésies de son jeune ami. Delangle éleva quelques objections, quelques critiques et parut hésiter : Turqùety lui remit un second recueil. Cette fois le libraire n'hésita plus : son impression nous paraît intéressante à noter ; il écrivit à Nodier :

Mon cher ami,

J'ai lu cette nuit, en entier, le nouveau cahier de M. Turquetti ; il m'a paru beaucoup plus varié que le premier et surtput bien supérieur sous le rapport poétique ; il y a des pièces admirables.

Je suis tout disposé à en publier & mes frais une édition

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de 500 exemplaires dont je remettrai une cinquantaine à M. Turquetti, en promettant, toutefois, de lui donner une part dans les bénéfices d'une seconde édition ou de traiter avec lui du manuscrit, si l'ouvrage a un succès qui y donne lieu •

Turquety avait donc un éditeur.

Il fut convenu que son recueil serait imprimé avec les mêmes caractères et dans le même format que les Poésies de Nodier et au lieu de l'intituler Élégies, on lui donna un titre à peu près nouveau, humble, modeste, presque timide, forçant pour ainsi dire la bienveillance du lecteur : Esquisses poétiques. L'imprimeur se mit aussitôt à l'œuvre : l'impression, la correction des épreuves et toutes les opérations matérielles que nécessite la publication d'un livre se suivirent pendant deux mois. Turquety ne put quitter Paris qu'au com^ mencement de septembre.

Nous savons dans quelle disposition d'esprit le jeune poète était parti de Rennes le 15 juin précédent. Le sentiment de son isolement , et la pensée incessante qui occupait son cœur l'empêchèrent de jouir pleinement des distractions qui s'offrirent à lui de divers côtés, grâce aux bontés de Nodier, mais il ne put fermer les yeux au spectacle si nouveau pour lui et si séduisant que des circonstances favorables lui permettaient

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