Paris, 30 juin
70 EDOUARD TURQUETY
d'observer. Le cénacle romantique était dans tout l'éclat de son aurore, il fallait se hâter et saisir au passage ce rîioment si brillant, où se trouvaient réunis des éléments bientôt dissociés ou transformés. Turquety arriva juste à point pour être un de ces témoins que l'histoire littéraire interrogera avec confiance : car son témoignage est celui d'un ami qui admire sans se livrer entièrement.
Charles Nodier en ouvrant sa maison au poète rennais le désignait par cet accueil flatteur à l'attention des habitués de l'Arsenal 1 .
Ce salon si hospitalier est resté légendaire. Aucun de ceux qui ont eu la bonne fortune d'y être intimement reçus n'a perdu le souvenir de ces réunions charmantes où se pressaient, avec les premiers écrivains de l'époque, les jeunes talents de l'avenir : le maître du logis, sa femme et leur fille Marie savaient les rendre si attrayantes ! Turquety ne les oublia jamais et près de quarante ans après, il s'écriait avec gratitude : « L'Arsenal, noble demeure qu'on visite avec intérêt pour ses souvenirs historiques, mais qu'on no peut revoir sans émotion quand on y a longtemps connu Nodier: j'en appelle à tous ceux qui ont eu ce bonheur. Pour moi, je n'y vais jamais que la même
1. Ch. Nodier était conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal et avait daus les bâtiments de ce riche dépôt littéraire un appartement qu'il a occupé jusqu'à sa mort.
EDOUARD TURQUETY 71
pensée ne me saisisse. Il me semble que l'antique maison porte encore et portera toujours le deuil de l'aimable génie qui Ta habitée. En vain, elle est veuve de lui : un écho qui le nomme reste attaché à ces vieilles murailles ', »
Turquety prit l'habitude de passer ses soirées du dimanche à l'Arsenal.
Dès les premières fois, il y fit la connaissance des plus célèbres auteurs romantiques, notamment de Sainte-Beuve et plus particulièrement d'Emile Deschamps.
Ce dernier, écrivit-il à sa mère, est l'homme le plus aimable que j'aie jamais entendu. Il est impossible de se faire une idée de sa finesse et de sa grâce. — Nous causâmes ensemble sur le balcon pendant qu'on dansait, je lui dis de mes vers, il me récita les siens et, en me quittant, il me demanda mon adresse pour m'emmener faire une lecture chez le comte de Vigny 2 .
Emile Deschamps voulut même lire le manuscrit de Turquety et le faire lire à Alfred de Vigny : en
f. Une causerie de Charles Nodier (Bulletin du Bibliophile, avril 1866, p. 16 i et suiv.) — On lira avec un vif intérêt les pages pleines d'émotion et de verve qu'Alexandre Duma9, dans quelques-uns de ses livres, notamment dans ses Mémoires, sl consacrées au salon de l'Arsenal et à l'hospitalité de Nodier. M"' Ménessier-Nodier en a reproduit quelquesunes dans son livre charmant, Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie (1867, in-12), pur et gracieux monument de piété filiale.