LOI
Art. 1er. Tout individu soupçonné de jouer d'un instrument quelconque encourra la peine de mort. (Car il vaut mieux guillotiner un instrumentiste que d'acquitter vingt innocents.)
Art. 2. Les pianistes seront conduits sur le lieu du supplice piccls nus et la tête couverte d'un voile noir. Leurs deux mains seront coupées. Il leur sera fait lecture de leur arrêt et d'un feuilleton de M. Escudier, après quoi justice sera faite.
Mais quittons cette rêverie ! En même temps que Bilboquet faisait sa révolution musicale, il faisait aussi, et hardiment et sans peur, sa révolution littéraire. Car ce fut la première fois que l'ampleur, la liberté d'action et la grandiose épique du théâtre grec eurent droit de cité sur notre scène. Cela prouve que,
comme l'a dit le plus populaire de nos poètes, la France est révolutionnaire ou elle n'est rien. Et quel autre peuple eût osé faire une comédie grotesque et ruisselante de comique avec ces deux terribles machines appelées la Justice et la Guillotine? Cependant, cette saynète sanglante existe, conservée dans la mémoire des hommes, et dite avec génie par Henri Monnier ou par Tisserant. Figurezvous que, dans cette iarce inénarrable, la scène varie de la cour d'assises au cabanon, du cabanon à l'échafaud, et (voyez le côté terrible) le condamné est enroué! El à travers tous les épisodes funèbres de la robe noire et du couteau, il lance continuellement cette plainte monotone, articulée par une voix que l'eau-de-vie et les désillusions ont brisée :
Quel embêtement d'être enroué comme ça !
Mais j'allais me laisser entraîner à raconter des bribes de ce poëme qu'il ne faut pas raconter et qu'il faut connaître cependant, puisque c'est un chef-d'œuvre, bien que la lecture en soit impossible pour les jeunes
personnes. Oui, cette épopée de la hache est sublime d'un bout à l'autre, depuis l'exposition, où, à la question du président :
— Accusé, pourquoi avez-vous porté quinze coups de couteau à la personne du malheureux Bernard ?
Jean Hiroux répond :
-— Mon président, il était grêlé !
Jusqu'à cette réclamation plus remplie de terreur que tout le Prométhée d'Eschyle :
— Je veux du son propre? ça, c'est de la sciure de bois , le gouvernement me doit du son propre !
Quelle tragédie que celle dans laquelle les condamnés à mort connaissent le programme de leurs devoirs et de leurs droits ! Si j'avais l'honneur d'être ministre de l'instruction publique, je prierais M. Tisserand ou M. Monnier d'écrire Jean Hiroux, et cet exemplaire unique, je le ferais relier par Cape, et je l'enfermerais dans un coffre de fer de Huret, et je le ferais enterrer pour les générations de l'avenir au Père-Lachaise, sous un monument sftf endide. Cependant ne riez pas de ce théâ-
Ire de sang et de boue : Les révolutions littéraires ne se font pas avec du sucre candi, et elles ne sauraient que tirer de la fameuse formule, arracher les dents sans douleur! Toutes ces violences ont été utiles en leur temps pour tuer tout à fait les vieilles poétitiques, avant qu'une poésie calme, forte et sereine nous fût inspirée par la religieuse contemplation de la nature, et par l'adoration de la Beauté humaine.
FRÉDÉRICRLEMAITRE
Certes, les hommes polis, bien élevés, ayant même quelque teinture des lettres, peuvent être, quoi qu'on ait dit, d'excellents comédiens, Talma, Lekain, Baron, Mole, Fleury, Firmin et Menjaud lui-même ont rendu illustre ce type de comédien grand seigneur qui porte le manteau fleurdelisé comme un roi, et l'habit à paillettes comme un gentilhomme. Ce comédien-là fait vivre, et explique avec intelligence et avec esprit la poésie des maîtres illustres comme la poésie la plus médiocre des maîtres secondaires. Il a emprunté à la société qui l'entoure son langage, son habit, ses élégances et le meilleur de ses vices. Il pourrait, sans aucun scandale, porter son théâtre dans ie monde, comme il a porté