‹ La vie d'une comédienneChapitre 9 sur 17 · I. Sainle-Bcir . Peu des d'aoât · texte numérisé non relu

I. Sainle-Bcir . Peu des d'aoât

à Aristote, jugez ce qu'il devient dans une comédie qui se dénoue par un ballon illuminé en verres de couleur ! Quand ce drame inouï posa sur notre scène ses pieds chaussés de bas troués, de souliers de femmes et de bottes à l'écuyère, le peuple comprit qu'il venait de se faire de grands écroulements quelque part, il tressaillit dans sa force comme le jour où il avait vu jouer le Mariage de Figaro, ce prologue de Robert Macaire. Inquiets, les équipages affluaient au boulevard du Temple, et venaient voir ce drame sans rien y comprendre, toujours comme au chef-d'œuvre de Beaumarchais. Frederick, apôtre sans le savoir (contrairement à Jean Journet,) semblait couronné de rayons.

Le soir de cette représentation, qui fut comme un bombardement immense du passé des peuples, il n'y eut plus en Europe ni rois, ni royauté, ni aristocratie, ni poésie classique. Un mélodrame ultra-classique (le mélodrame est le frère de cette tragédie française qui fait notre gloire) avait tué du même coup Duels, La Harpe, Campistron, le Charlema-

gne de cet empire, et même quelques poètes qui n'étaient pas encore nés alors. Il ne leur restait plus qu'à se faire professeurs d'écriture comme M. Vital, artiste en vingt-cinq leçons, et à faire des chevaux, des Napoléon, des Androclès et le lion à la plume! Ce soirlà, plusieurs demi-dieux s'en allaient en rêvant au sortir des Folies-Dramatiques, et dans leurs grands cœurs entrevoyaient déjà, à travers les brumes du passé, une seconde renaissance de l'art et de la poésie française. C'était Hugo qui rêvait don César de Bazan, ce Callot plus beau que tous les Callot ! C'était Balzac qui mettait déjà sur leurs pieds en imagination les grandes figures de Vautrin et de Quinola ! C'était Delacroix, cet ambitieux toujours tourmenté par l'idée des poètes, et qui s'est jeté à corps perdu dans l'océan de la couleur, dans l'espoir d'atteindre quelquefois par un effort sublime à la hauteur de la poésie, ce seul art qu'il y ait pour les coloristes ! Enfin, c'est Daumier, ce caricaturiste féroce comme les tigres, Daumier qui retournait dans ses larges mains d'homme du peuple,

ces figures de Robert Macaire et de Bertrand, et qui songeait déjà à les faire vivre dans une suite de dessins immortels où la société serait attachée au pilori comme le Christ à son gibet. Les cheveux de Daumier ont blanchi ce soir-là, tandis que, du haut de son ciel de carton, Fourier, ce dieu païen, riait d'un rire homérique en regardant tous ces artistes en ébullition, qui croyaient se divertir et qui travaillaient pour son idée ! Il n*y avait pas jusqu'à Henri Monnier qui ne rêvât Jean Hiroux après avoir déjà lancé sur son époque une caricature qui s'appelle M. Prudhomme ! M. Prudhomme, c'est la satire sanglante de la bourgeoisie, et c'est une création plus révolutionnaire crue les ïambes de Barbier. Avez-vous retenu cette onomatopée inimitable qui a quatre lignes, pas moins, et qui est plus belle que toutes les onomatopées de Virgile : Josepli Prudhomme, professeur d'écriture, élève de Brard et de Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux, et qui, pour le mofnent, plaisantait avec la bonne! C'est M. Prudhomme qui a adressé cette

phrase charmante au chignon d'une jeune Normande: Bonjour, monsieur! Il paraît que vous n'avez joas fait votre barbe aujourd'hui ! C'est Prudhomme, journaliste, qui, à une table de rédaction, revendique la plume qu'il a apportée lui-même.

— Pardon, monsieur Prudhomme, répond un collaborateur modeste, j'ignorais qu'elle vous appartînt !

— A présent, monsieur, que j'ai constaté mon droit, dit Prudhomme encadré dans les architectures de son col de chemise, permettez-moi de vous la dédier ! Mais en conscience on ne peut pas expliquer aux bourgeois tout ce que Prudhomme cache d'amertume sous son langage fleuri. D'abord les bourgeois vous empêcheraient d'entrer à l'Institut ; et puis Monnier ne vivrait pas vingt-quatre heures. On inventerait contre lui quelque assassinat juridique. On ne pourra parler clairement et librement de Prudhomme que dans cent ans. Enlin Bilboquet vint! et ce fut bien autre chose que Malherbe, je crois! Et ne vous y trompez pas, quoique Bilboquet

comparé à Robert Macaire, ce soit l'hysope après le cèdre, il y a eu, comme démolition, un grand progrès dans les Saltimbanques. En effet, Bilboquet n'a pas eu besoin d'ensanglanter sa scène pour y saper toutes les choses adorées autrefois, la musique, l'art dramatique et l'art du dentiste! Qu'on se rappelle et qu'on médite ces phrases décisives :

Tu joues un peu du violon. Es-tu seulement de la, force de Pa.ga.nini ?

L'art dramatique est dans le marasme !

Cette femme qui t'aimait beaucoup y consentit facilement.

Un père aussi enrhumé que moi !

Ce père enrhumé, quel coup porté à la Famille ! même après la phrase épique de Robert Macaire sur les cheveux blancs : Je n'en ai pas, mais je pourrais en avoir. Qu'eût dit Bossuet ?

Et dire qu'il y a des gens qui jouent encore du violon! S'il est vrai, comme le prétend Victor Hugo, que l'avenir traduise toujours

par une loi vivante et armée du glaive des idées des grands poètes, voici quelle sera, dans le Gode de l'avenir, la traduction de la phrase sur Paganini :

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