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le monde sur son théâtre. C'est le comédien digne, choisi, officiel.
Mais ce comédien de sac et de corde qui tire lui-même de son cœur sa propre comédie, ou qui la ramasse le long des chemins et qui la fait vivre avec son souffle puissant ; l'artiste en dehofs, qui est à la fois un empereur et un vagabond, un bouffon comme Deburau et une muse comme mademoiselle Faucit, cet instrument à la fois trivial et sublime, qui est une image vivante de la poésie et de la corruption de son époque, celui-là ne sort pas des salles enfumées du collège ! Il a fallu bien autre chose que la main tremblante d'un pédagogue pour pétrir cette grande statue d'argile et d'or.
Celui-là, regardez-le, écoutez-le ; quel spectacle ! Il frémit et vibre sans cesse comme le violon de Paganini; sublime ou ridicule, à toute heure un enthousiasme quelconque fait frémir sa lèvre, ouvre sa narine, roidit sa crinière de lion. Il porte son habit de commis voyageur comme Achille son armure d'or ; il pleure et prie comme sainte Thérèse; il
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insulte les dieux comme Ajax ! Il ramasse des loques avec ses mains blanches, il les teint de son sang, de ce sang qui coule toujours àson flanc par quelque blessure ouverte, et il s'écrie plein d'orgueil : « Voilà de la pourpre !» Et à ce moment-là, pour une heure ou pour une minute, ces loques deviennent de la pourpre en effet, le fer-blanc brille comme toute une constellation, l'ignoble bouchon de carafe taillé à facettes brille, lui aussi, comme toutes les mines de Golconde !
Pour ce comédien de carrefour, rien n'est trop bon ni trop mauvais. Il avale dans la même coupe le vin de Johannisberg et le vin bleu, le lyrisme de Victor Hugo et l'argot de la rue aux Fèves; son âme, comme si elle était en effet l'âme de l'humanité, peut tout contenir. Il sait qu'on peut tout faire vivre avec l'enthousiasme, avec la colère.
Gomme Pierrot, rien ne l'étonné ; comme Gusman, il ne connaît pas d'obstacle. Donnez-lui la strophe tendre et limpide de Lamartine ou le fougueux romancero du quartier Latin, le drame de Prométhée ou le
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drame de Jocrisse, toutes les vérités, toutes les nudités , toutes les fantaisies , tous les délires, notre homme y trouve sa poésie à lui et s'y promène fièrement, les pieds sur les ignobles planches raboteuses , le front dans les étoiles !
De cette école sublime, si toutefois l'idée du sublime peut s'accoupler à ridée d'école, il ne nous reste plus qu'un comédien : Frédérick-Lemaître.
Hélas! les littérateurs ont gâté Frederick comme ils ont gâté les Funambules, (moi, tout le second), en l'expliquant. Ils ont dit que Frederick était un Talma. Par Bobèche, ceux qui ont dit cela en ont menti. Il n'y a eu qu'un Talma, et c'est bien assez. Enfin, pour second Talma, si vous tenez absolument à avoir un second Talma, prenez Ligier ! Moi, je vais vous raconter Frédérick-Lemaître , un conte plus prodigieux que Riquet à la Houppe et la Fille aux yeux d'or.
Un jour que le temps est doux, après avoir dîné convenablement et pris votre café, de bon café, vous allez fumer tranquillement un
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cigare sur les boulevards. Vous êtes gai, heureux, bien portant, votre journée de travail est finie, vos souliers ne sont ni trop petits, ni trop grands, vous avez la barbe faite, vous portez au milieu de la foule une âme sereine.
Mais vous passez devant des affiches de spectacle, brunes, grises, rouges, jaune clair, sans compter l'affiche verte des bals, qui voudraient vous déranger de votre doux nonchaloir. Vaines espérances! Vous êtes Parisien , vous connaissez les détours de l'Opéra comme ceux du sérail, les mensonges de la représentation à bénéfice vous sont familiers , le vaudeville d'été n'a plus de secrets pour vous ; vous allez passer fièrement.
Cependant, parmi ces affiches dédaignées, une affiche plus audacieuse et plus sympathique vient s'étaler et vivre sous vos yeux, comme si elle avait des bras et des jambes dessinés par Nadar. Cette affiche vous prend par la main, vous attache, vous subjugue, vous retient obstinément par un bouton de
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votre paletot. Courtisane éhontée, elle vous appelle des plus doux noms, fait l'enfant, vous enivre de parfums pénétrants et de blancheurs d'épaules nues ; il faut lui céder. C'en est fait, vous voilà assis à l'orchestre de la Porte-Saint-Martin , derrière M. de Groot.
Il y a d'abord peu de monde, la salle vous semble mal éclairée et laide. Vous attendez Frederick. Frederick , c'est-à-dire Oreste , Hamlet, Othello, Roméo, Shylock, Napoléon, Gennaro , le Joueur , Triboulet , Ruy-Blas, tout le théâtre de Shakespeare, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, d'Alexandre Dumas et de Dinaux, qui a presque recommencé le grand Pixérécourt !
Il entre enfin.
O déception ! Quoi ! ce vieux jeune homme coiffé d'un toupet ridicule, cette misère, ces haillons, cette voix fêlée, cette prononciation fausse, ce débris de tant de débris, c'est là Frederick! Et d'ennui vous vous retournez pour regarder le public triste de tout à l'heure. Mais quel étonnement ! à la place de
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ce ])ublic commun, elair-semé, ennuyé, il y a là une foule immense, un peuple dompté, courbé , agenouillé sous le charme ! Et à peine vos yeux ont-ils repris la direction de la scène, que votre homme s'est transformé.
A présent il est beau, jeune, énergique, taillé comme Antinous, fier comme le Gid ! Il a vingt ans. Sa voix claire, harmonieuse, douce et terrible, éclate comme les strophes d'un chant lyrique. On crie, on pleure, on sent avec lui son amour, sa haine, sa colère ; il est véritablement à présent Roméo, Ruy- Blas, Hamlet, prince de Danemark!
Et vous, vous le spectateur indifférent , blasé et égoïste, vous avez envie d'enjamber sur la scène , d'étreindre et d'embrasser cet homme qui a fait danser dans votre âme les spectres de vos anciennes amours! Ah! il peut à présent se montrer faux, froid, vieux, commun et ridicule comme tout à l'heure, s'il veut ! qu'importe ? Vous L'aimez. Vous aimerez ses défauts et ses vices comme ceux
d'une maîtresse adorée.