‹ La vie d'une comédienneChapitre 5 sur 17 · A SAINT-MARCEL · texte numérisé non relu

A SAINT-MARCEL

Par une soirée effroyablement belle d'un hiver magnifique, je rencontrai au café de la Porte-Saint-Martin un ami qui venait de faire en province six mois de journalisme politique ; car, si la nécessité de mourir inflige aux poètes l'hôpital, la nécessité de vivre les condamne à bien d'autres martyres ! Dans une causerie longtemps désirée , le temps passe comme un éclair entre deux forçats du même Olympe, et nous venions de dévorer rapidement une heure de confidences, comme des naufragés poussés par les flots dans quelque île verdoyante mordent avec

gloutonnerie aux premiers fruits sauvages

qu'ils rencontrent. Mais quand la pendule de l'estaminet sonna huit heures, Charles saisit précipitamment son chapeau, et croisa sur sa poitrine un de ces formidables paletots achetés Regent-Street, et que M. Nicholl semble avoir confectionnés pour fournir aux athlètes modernes l'occasion d'accomplir, en les portant, un treizième travail d'Hercule.

— Ah! me dit-il, je suis sérieusement désolé de vous quitter ; nous avions tant de choses à nous raconter! Mais, au fait, voulezvous venir avec moi ?

Je regardai le boulevard. Une croûte de diamant resplendissait sur le pavé; des glaçons d'une délicieuse élégance enjolivaient le fer des rampes, et la vallée du boulevard Saint-Martin étincelait dans la lumière comme si elle eût contenu tous les pâles ossements que contiendra un jour la vallée de Josaphat. A travers les vitres j'entendais l'âpre vent du nord secouer ses cheveux et brandir ses glaives pour fouetter le premier mortel qui oserait se montrer dehors et aussi pour lui couper la figure.

— Ma foi, m'écriai-je, je ne veux absolument aller nulle part ! Mais où courez-vous ainsi?

— Je vais chercher un coupé.

— Pourquoi faire ?

— Pour me rendre au théâtre Saint-Marcel. J'y vais savoir des nouvelles d'un de mes drames, Gaëtan-le-Maudit. M'accompagnezvous?

— Au théâtre Saint-Marcel! répétai-je en bondissant, non, de par tous les diables! quand même je devrais y voir, (et en disant ces mots je cherchais dans ma pensée, si hospitalière aux exagérations de toutes sortes , l'impossibilité la plus fougueusement idéale), quand je devrais y voir, ajoutai-jé enfin... Frederick ou madame Dorval !

— Précisément, me dit Charles, vous verrez madame Dorval. Elle joue Marie-Jeanne.

Je partis d'un grand éclat de rire et je me demandai si nous n'étions pas au premier avril. Le splendide froid qu'il faisait sur le boulevard me donnait un démenti énergique. Sur les nez des passants brillaient, comme

sur les jolis coteaux de Provins, des champs de roses vermeilles. Dans le ciel lui-même les étoiles tachaient de se réchauffer, en se serrant les unes contre les autres. C'était un beau froid, décidément.

— Je parle très-sérieusement, reprit Charles; madame Dorval joue ce soir au théâtre Saint-Marcel le rôle de Marie-Jeanne.

— Et, demandai-je avec un indescriptible étonnement, pourquoi cela? Une grande infortune à soulager sans doute, ou quelque furieux caprice d'artiste ?

Charles poussa un grand soupir et ne me répondit pas. Sa tête devint si éloquente que je le compris cette fois, mais avec quelle honte pour la France tout entière, avec quelle terreur sinistre, avec quelle indicible épouvante ! Halluciné, il me sembla que les cadavres de Chatterton et d'Hégésippe Moreau posaient lourdement sur mes épaules nues leurs belles mains glacées. Je me vis moi-même agonisant dans le lit d'hôpital qui attend les vrais poètes, à moins toutefois qu'ils ne fassent amende honorable à la porte de l'Académie

française, nus en chemise et la corde au cou, et tenant dans les mains un cierge de six livres. Et l'horreur se glissa dans toutes mes veines.

— Allons ! dis-je, et je suivis Charles.

Nous ne trouvâmes pas de coupé et dûmes nous contenter d'un fiacre auquel étaient attelés deux spectres, qui seront décrits le jour où les races chevalines auront trouvé un Dante. Qui dira le fantastique de notre voyage? Le cocher devint effrayant lorsqu'il entendit le mot : Saint-Marcel ! Mais l'héroïque stature de Charles le tint en respect, et il dut se borner à nous demander malignement le nom de la rue où était le théâtre Saint- Marcel. Ce nom, nous le savions ; il fallut bien céder, et le cocher, réellement ivre de craintes à cause de la glace, fouetta ses chevaux.

Il faisait si froid et la blanche sérénité de l'atmosphère était telle que les admirables panoramas de Paris semblaient des découpures en papier, ridiculement festonnés par quelque impitoyable artiste en silhouettes.

Sur le Lieu du ciel, les nuées transpercées par la lumière rappelaient les abominables bijouteries en opale exposées chez les joailliers en faux au Palais-Royal. Chaque bec de gaz ébouriffait comme un incendie son panache de flamme ensanglantée.

G'était un beau froid. Après s'être perdu par malice dans les labyrinthes du quartier Mouffetard, le cocher, aveuglé, s'égara pour tout de bon. Le long de la route, ses chevaux tombèrent trois fois. Au coin d'une rue, (c'est le cas de dire, par exemple: et quelle rue!) nous entendîmes à nos oreilles un coup de pistolet. Sans doute, quelque voleur qui craignait de mourir gelé et qui intriguait pour aller coucher à la préfecture !

Nous arrivâmes enfin; le cocher frissonnant n'osait pas repartir seul et voulut nous attendre. Nous entrâmes. Je passe l'étonnement du contrôleur, qui semblait croire à quelque magie, et qui retourna vingt fois entre ses mains les deux pièces de quarante sous que nous lui donnâmes, Figurez-vous une salle vide et glacée, à peine éclairée, par

misère, Une sombre Sibérie en toile peinte où luttaient les horreurs de l'hiver et les horreurs des ténèbres, habitée seulement par une centaine de voyous en blouse ou couverts de haillons, et dont les têtes flétries par le vice parisien prenaient dans l'ombre des aspects effrayants. Mais sur la scène !

Sur la scène, il y avait la grande comédienne qui a été toute la poésie du théâtre contemporain; Marie Dorval. Elle racontait la poignante épopée de cette Marie-Jeanne, qu'elle a faite plus grande que la Niobé grecque. (Aussi, a-t-on décoré l'auteur comme poète dramatique!) Transfigurée non plus seulement par les sublimes inspirations de i'ôrtiste, mais par les véritables coups de lance de la Douleur et par les aurores de la Mort prochaine, la divine Marie avait atteint l'expression angéliquô, et je vis en elle, à tra* vers mes pleurs, la seule mère qu'il y aura jamais sur Pignoble tréteau ! Gomme le rideau tombait, Charles me dit à l'oreille :

— On lui donne cent francs par soirée.

— Nous allâmes chercher l'entrée des ar-

tistes. Madame Dorval était sur la scène froide et obscure comme la salle. Malgré la pelisse qu'une femme de chambre venait de lui jeter sur les épaules, elle tremblait de tous ses membres et ses dents claquaient.

— Oh! pensais-je en moi-même, les soirées de Chatterton, les belles soirées de l'ingrate Comédie-Française, où, à la voix de Marie Dorval tout ce champ d'épis humains tressaillait sous une brise inconnue ! Et je la revoyais aussi, avec sa belle rose dans les cheveux, en dona Ghimène, dans la comédienne de Marion Delorme^ comme Devéria nous l'a laissée.

La scène était véritablement noire comme un four. Un régisseur s'approcha de moi et me tendit un paquet informe.

— Mettez donc ça sous votre paletot, pour voir, me dit-il d'une voix enrouée.

— Mais non.

— Mais si, puisque c'est l'enfant !

— Raison de plus.

Il me prenait pour l'acteur chargé du rôle d'Appiani.

MADAME DORYAL 177

— Mais,dis-je à l'un des Luguets qui jouait clans le drame, et qui était alors engagé au Palais-Royal, comment M. Dormeuil vous permet-il cela?

— Bah! me répondit-il, et le mot était véritablement terrible dans cette nuit de glace, ici, est-ce qu'il peut le savoir?

Malgré les offres du directeur, Charles avait repris son Gaëtan. En quittant ce calvaire du génie expirant, je jetai un regard sur la Malibran de la Poésie qui allait mourir, et mourir ainsi. On dit que le mérite réussit toujoursa Oui, il ré assit à se constater et à produire son œuvre ; mais le reste ! Et si le sang des martyrs de l'art ne coulait plus de leurs flancs déchirés, pour qui donc fleuriraient les palmes vertes dans les jardins du ciel?

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