MADEMOISELLE MARS
Le directeur du théâtre de la Gaîté était en ce temps-là un homme d'une habileté si bien reconnue, qu'il faisait éclore des proverbes sur ses pas, comme la Vénus antique faisait éclore des roses. Si le mot de « jeune et intelligent directeur » n'a pas été inventé pour le' célèbre spéculateur dont je parle ici, c'est uniquement parce que ce mot remonte aux premiers jours de la création des idiomes modernes et fut peut-être antérieur à la renaissance de l'art dramatique? La linesse bien connue de ce Parisien me dispense d'expliquer par quelle suite de ruses il était par-
venu à réunir toute la critique à une répétition générale, par une étouffante soirée de juin, où le mot Relâche, imprimé sur des affiches roses, s'étalait prétentieusement sur les portes de la salle. « Il s'agissait, non pas d'un drame courant, bâti sur les données vulgaires adoptées habituellement pour ces tragédies à la douzaine, mais d'une œuvre littéraire, longuement conçue, joignant à un puissant intérêt de curiosité toutes les magies du style, et que la critique devait juger en connaissance de cause! » Toutes ces balivernes, débitées avec le sérieux qui caractérise les Gaudissarts devenus directeurs de spectacle, avaient réussi à empaumer le monde artistique, car c'est là, sachez-le bien, où les badauds manquent le moins à la réclame. Les gens d'esprit ont tout leur esprit pour rendre vraisemblable et pour s'expliquer à eux-mêmes le premier mensonge qu'on leur fait; là où les imbéciles éviteraient un panneau grossier, ils y donnent tète baissée, grâce a. la faculté d'imager. On saura un jour que Part d'élever des lapins n'est rien auprès
de Part qui consiste à spéculer sur le génie, et à s'en faire trente mille livres de rente.
Pourtant, toutes les imaginations réunies des critiques assemblés là n'aboutissaient pas à voir autre chose qu'un mélodrame des plus vulgaires dans l'œuvre « de haute portée » dont on leur avait réservé la primeur, et, faute d'un succès de pièce, malgré la folle guérie, le pont du torrent et les reconnaissances d'enfants, le directeur dut se contenter ce soir-là d'un succès d'actrice. Mais comme il se rattrapa là-dessus! A peine ce fatal robinet eut-il été ouvert que le nom glorieux de mademoiselle Mars, chuchoté de cent côtés à la fois, commença à bourdonner dans mes oreilles comme le susurrement de ces pluies d'avril mêlées de grêle, que nous appelons ici printemps. Je me croyais halluciné commo dans ces rêves où quelque mot redouté vous poursuit, grondé par l'orage, murmuré par les flots, vomi par les antres profonds, balbutié par les fleurs elles-mêmes. Mars ! Mars ! mademoiselle Mars! voilà ce que j'entendais bruire de
toutes parts ; ce nom m'enveloppait, je le respirais, il me courait le long de chaque cheveu ! « La jeune première a la tradition de mademoiselle Mars, la démarche de Mars!
c'est l'organe harmonieux de Mars; elle joue comme mademoiselle Mars ! comme elle rappelle mademoiselle Mars ! »
Je sortais de la salle avec ce grand critique dont les œuvres seraient l'histoire la plus complète du théâtre moderne qu'on pût rêver, si cette histoire ne vivait bien autrement saisissante, animée et merveilleuse dans les conversations où le prestigieux écrivain se dépense mille fois en une heure, entassant les faits, les aperçus, les portraits tracés à la Gavarni, avec un seul coup de crayon souligné par un seul trait de plume, et, comme fait le statuaire avec un coup de pouce donné à propos, éclaire avec un mot lumineux toute son esquisse.
— Ma foi, lui dis-je, mademoiselle Mars n'a pas de chance, décidément! Au moment où son convoi passait devant le théâtre historique, un rayon de soleil, parti comme une
LE TURBAN DE Melle MARS 183
flèche d'or du ciel soudainement déchiré, a baigné de flamme son portrait peint sur la coupole où le peintre Fa représentée rayonnante de ses vingt ans, vêtue en enchanteresse de Marivaux, et jouant, en reine qu'elle était, de l'éventail et du sourire. Mais c'est le dernier bonheur que je lui aie connu, et depuis ce jour-là elle a été bien éprouvée.
— Gomment cela ? me demanda le critique avec un air de bonhomie dont le sens ironique m'échappa d'abord.
— Mais, repris-je, depuis que nous avons perdu la grande comédienne, il n'est pas une fille majeure qui ait débuté dans les Célimènes sans être proclamée au même moment l'héritière de mademoiselle Mars, tandis que, de bon compte, plus d'une, parmi ces triomphatrices, aurait pu être exhérédée comme indigne, et jugée non apte à succéder, pour cause d'ingratitude. Puis, soyons justes, mademoiselle Rachel a donné au foyer de la Comédie un buste de mademoiselle Mars, qui punit bien cruellement mademoiselle Mars de s'être rendue immor-
184 LE TURBAN DE M^lle MARS
telle, car ce portrait peigné, lissé et gratté avec une naïveté d'Ojibwas, ressemble un peu trop aux objets d'art sculptés au couteau par les sauvages. Puis enfin, le nom de mademoiselle Mars est devenu un terme de comparaison si facile à se rappeler et si commode à employer que, de l'Odéon au théâtre de Laon, on ne se donne plus la peine d'en chercher un autre. Croyez- vous que cela soit bien agréable pour l'illustre morte ? Si l'actrice en représentation n'a pas ostensiblement la voix de Grassot et le nez d'Hyacinthe, si elle n'est ni borgne ni bossue, et surtout si elle porte sur sa tète des potagers aussi bien fournis que ceux des dames de la ville, vite on la compare, sans ha marchander, à mademoiselle Mars.
Le critique souriait toujours.
•— Enfin, lui dis-je, n'avez-vous pas entendu le nom de mademoiselle Mars prononcé deux cents fois à propos de la jeune première qui jouait ce soir dans le drame ?
— On n'avait pas tout à fait tort.
— Comment, repris-je avec feu; je con-
LE TURBAN DE Melle MARS 185
viens que cette dame est pâle et svelte, qu'elle succombe fort agréablement à sa mélancolie, et qu'elle sait faire la bouche en cœur comme un pastel bien élevé, mais vous me céderez bien qu'elle est précisément élégiaque à la façon de Dimocourt, et sentimentale comme un roman écrit pour les portières. Quel rapport voyez-vous entre cela et la femme qui fut par excellence le bon goût, l'atticisme, le langage mesuré, la grâce décente, et en qui vous admiriez vousmême l'accord du sens exquis et des plus suaves élégances? Je vous avoue que je suis curieux de savoir si vous me présenterez cette couleuvre-là par la queue ou par la tête !
— Cher enfant, me répondit avec bonté le grand critique, dont les paroles furent pour moi comme la lumière soudaine d'une torche éclairant une cave obscure, vous n'avez pas connu mademoiselle Mars.
Savez-vous en quoi consistait surtout son génie ? Elle avait découvert ceci, que Balzac eut mis en évidence, au milieu de la page,
186 LE TURBAN DE Melle MARS
sans oublier d'écrire en lettres majuscules le mot :