AXIOME
Gomme type idéal de beauté ou d'élégance, n'espérez pas faire avaler au spéculateur autre chose que son portrait daguerréotype.
Et voilà tout le secret ! Mademoiselle Mars savait que les femmes viennent au théâtre, non pas du tout pour y voir Elmire ou Gélimène, ou Araminte, de qui elles se soucient comme de la quadrature du cercle, mais pour y voir leur propre image ; et, miroir charmant, elle leur montrait leur image un peu embellie. Tant pis pour Molière, ou plutôt tant mieux pour lui ! Car, en retouchant les portraits de Gélimène et d'Elmire de façon qu'ils ressemblassent aux dames assises dans les loges, mademoiselle Mars imposait Molière à ces belles dames. Elles portaient des boucles sur le front et des turbans avec des oiseaux de paradis ; mademoiselle Mars en porta héroïquement jusqu'à la
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fin, et défendit l'oiseau de paradis contre le bon goût des poètes, qui eût ruiné la Comédie- Française ! Me comprenez- vous maintenant ? D'une manière abstraite, jouer comme mademoiselle Mars veut dire jouer pour le public à qui on a affaire, et se modeler sur lui. Voilà pourquoi l'actrice de ce soir, en se faisant sentimentale à la façon des portières, jouait, à un point de vue, comme mademoiselle Mars. Quand Talma représentait Hamlet avec des bottes à la Souvarow, à glands, et une redingote de satin blanc, il jouait comme ma* demoiselle Mars! A l'époque où le Siècle passait pour le plus bête des journaux, il était rédigé comme la comédie était jouée par mademoiselle Mars, car il parlait comme son public !
Vers la fin des études d'Angelo, en avril 1835, Hugo eut tout à coup l'esprit traversé par une idée qui le glaça jusque dans la moelle des os. Vous savez quel succès de répétitions avait eu la pièce. Le vrai drame en prose, poignant, émouvant, gonflé de pleurs, allait enfin se montrer à la Comédie-Fran-
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çaise. Mais toute la joie d'Hugo s'en alla quand il pensa à ceci :
— Comment va s'habiller mademoiselle Mars ?
— Mais, dit l'actrice adroitement interrogée, je compte mettre une robe décolletée.
— Et pour coiffure ?
— Mais un turban surmonté d'un oiseau de paradis, et des boucles sur le front.
Voyez- vous la consternation du camp romantique? Hugo parla comme il sait parler, puis il lâcha sur mademoiselle Mars l'éloquence, la verve, l'esprit-Protée de Dumas. On ne la quitta pas de quinze jours. On lui relut cent fois la scène sixième de la journée deuxième, où il est dit textuellement :
angelo, apercevant le manteau.
Qu'est-30 que ce manteau?
LA TISBÉ.
C'est un manteau que l'homme m'a prêté pour entrer dans le palais; j'avais aussi le chapeau, je ne sais plus ce que j'en ai fait.
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Et l'on voulut expliquer à mademoiselle Mars l'impossibilité où elle se trouverait de prononcer cette réplique avec quelque vraisemblance, si elle avait sur la tête un turban surmonté d'un oiseau du paradis ! Louis Boulanger fit des croquis si beaux qu'ils eussent décidé même une danseuse de l'Opéra à porter un costume exact. Ces croquis, c'était tout le seizième siècle italien! Enfin, le 28 avril, jour de la représentation, ta cinq heures et demie, le procès fut gagné. Mademoiselle Mars promit. A sept heures et demie, elle entrait au foyer. Gomment croyez-vous qu'elle fût costumée?
— Sans doute avec la robe décolletée, les boucles sur le front, le turban et l'oiseau de paradis. Ce fut absurde !
Ce fut sublime ! Là est le vrai génie. Le costumier ne triompha pas, mais le poëte triompha et devint immortel tout de suite. Sans ce turban, les dames n'eussent pas adopté dona Sol, et il aurait fallu aux vers d'Hugo vingt années de plus pour être compris. Il n'y a pas de milieu. Il faut être made-
moiselle Mars et porter des oiseaux de paradis, ou être madame Dorval et mourir à Saint- Marcel.
Certes, ce fut un épouvantable cataclysme dans la vie du modeste et célèbre écrivain Dachu, quand mademoiselle Ingrémy, du théâtre Lazary, refusa brutalement le rôle de la Fée des avalanches, dans la pièce de ce nom, sous prétexte que ce n'était pas une ingénuité! Avoir fait la révolution romantique au spectacle des Funambules en même temps que M. de Vigny à la Comédie-Française, avoir été Shakspeare chez madame Saqui, et lord Byron au théâtre Lazary, pour recevoir, après vingtannées, un pareil soufflet, voilà bien ce qui juge la gloire humaine! Aussi ne chercherai -je pas d'expressions pour rendre l'affaissement dans lequel tomba
Dachu. Après le coup de foudre du Destin, on vit de larges sillons se creuser sur le front de cet homme illustre, qui jouissait d'une position magnifique dans les environs du café Achille.
C'est alors que lui revinrent en mémoire les charmantes choses écrites par le buveur Hoffmann, et plus tard par notre Jules Janin, à propos des comédiens de bois. — Je suis sauvé, s'écria-t-il, (et dans sa reconnaissance, il bénissait aussi M. Magnin et la mémoire du bon Nodier,) je trouverai à deux pas d'ici les acteurs qui me vengeront de l'ingrate! Ceux-ci, à la bonne heure, ils ont le bon sens, l'esprit, la verve, et surtout la naïveté, cette grâce ineffable et mystérieuse des cœurs purs! O poètes! mes amis, chers joueurs de flûte et de guitare, laissez-moi vous remercier de votre musique à laquelle je dois ma guérison, car je me rappelle parfaitement la chanson que vous chantiez à propos des marionnettes, et même, il n'est pas jusqu'à l'air sur lequel vous la chantiez, dont je n'aie conservé une vague souvenance î
« Heureuse, disiez-vous en vos loisirs, heureuse la muse qui préside aux aimables jeux de ces artistes en bois ! Heureux le directeur, heureux le poëte! Ils ont sous la main, dans la main, une troupe complète, industrieuse et savante, habile au grand art de bien écouter et de bien dire, sagement disciplinée et vernie avec soin, fidèle à la tradition et assemblée avec de bonnes chevilles, docile aux conseils et taillée en plein cœur de chêne î Dans cette troupe sans égale, la cantatrice n'est pas malade du dernier succès de madame Ugalde, et le jeune premier en vogue n'exige pas dans son engagement qu'on lui donne la lune et que le régisseur lui cire ses bottes! Au contraire, ils sont toujours prêts à l'heure, assidus, zélés, brillants comme des ailes de papillon, et, sans prétention à la dignité, vêtus d'oripeaux magnifiques ! Si le public se fâche, ils restent là, doux, résignés, impassibles, sans mouchoirs mordus et sans attaques de nerfs; et, en revanche, quand la salle croule d'applaudissements et que la scène disparaît sous les fleurs, aucun d'eux
ne se gonfle d'orgueil, et ne s'écrie à la Louis XIV, en toisant dédaigneusement le poëte: Le succès c'est moi! Bien plus, après ces ovations, ces triomphes, ces apothéoses, ces furies de joie, les acteurs ne demandent pas d'augmentation, et se laissent tranquillement remettre dans leur boîte, comme si de rien n'était, tant demeurent honnêtes et mesurés, à travers les plus grandes vicissitudes de la vie, ces doux, rares, savants, dociles, inimitables et prodigieux artistes, les comédiens de bois. »
Hélas ! monsieur, disait une heure après à Dachu l'excellent M. Polichinelle, vous ne sauriez douter de l'empressement que je mettrais à obtenir pour mon théâtre une œuvre nouvelle du fameux Dachu ; mais vous ignorez donc que je ne suis plus rien ici? Mes marionnettes ont déclaré qu'elles ne voulaient pas obéir plus longtemps à un maître, et elles se sont réunies en société. Je présente mes comptes à la société, et j'adresse des rapports à la société! Tout ce que je puis faire est de solliciter pour vous une lecture,
et j'espère qu'on ne le refusera pas à un nom comme le vôtre.
Dachu était étonné ; il eut pourtant la force de saluer.
— Justement, reprit M. Polichinelle, nous attendions M. Léon et M. Eugène qui devaient lire au comité un drame intime, et qui ne sont pas venus. Le comité est tout à point assemblé en séance, je vais tâcher d'arranger votre affaire.
— Qu'on juge des mille sensations éprouvées par Dachu lorsqu'il entra dans la salle des séances! D'Arlequins couleur de printemps fleuris, de Pierrots blancs comme des lys, de Golombines rieuses sous le paillon et sous les pierreries, de Mezzettins rayés de rose, de docteurs, de capitans, de Bergamasques, de matassins, d'Isabelles et d'Angéliques, il n'y en avait pas plus que dans le sein d'une société abolitionniste de Glascow ; écoutez bien !
C'était une salle à boiseries en chêne, à parquet en chêne, à corniches en chêne, tendue en drap vert, Au milieu de la salle
était une table en chêne, couverte d'un tapis de drap vert ; sur le tapis, des chaises de poupée en chêne, rangées en demi-cercle ; sur les chaises des marionnettes en cœur de chêne. Et quelles marionnettes ! Non pas ces délicieux enfants d'un rabot fantaisiste qui parcourent le monde au son des flûtes, roses et folâtres, vêtus de soie et de clinquant et embellis par les sourires d'une éternelle jeunesse. C'étaient des marionnettes bourgeoises, à l'œil hébété, à la bouche digne, préoccupées de la noblesse de leur profession, et par leur seule pantomime assimilant l'art à un sacerdoce , selon l'école Gramousot et M. Joseph Prudhomme.
Ceux-ci, M. Arlequin, M. Gilless, Mezzettin, tous ayant de gros ventres, des crânes dénudés et des lunettes d'or, uniformément vêtus d'habits, de culottes, de vestes, de bas noirs, avec la cravate blanche; celles-là arborant l'immortelle robe blanche à ceinture bleue, avec la rose à biscuit de Savoie plantée sur le coin de l'oreille : tradition sacrée ! Dans un coin de la salle, le buste de feu Guignol, en bronze
vert et posé sur un piédestal en chêne, affectait cette horrible expression d'argousin que les statuaires raisonnables croient devoir infliger aux grands hommes morts, sans doute pour décourager les vivants! Par un trou percé dans le plafond passait une main humaine, puissante comme celles des figures de Michel- Ange, et dans laquelle étaient rassemblés les fils qui faisaient mouvoir les marionnettes.
Le pauvre Dachu entra au milieu d'un déchaînement de crécelles , et parmi une indescriptible confusion de voix de bois et de mouvements de bois qui clapotaient sur le bois, comme durent faire en s'éveillant les baguettes des tambours de la grande armée, le jour de cette revue des morts racontée par le poëte allemand et peinte par Raffet en ses lithographies magistrales. Si le lecteur a de l'oreille, je le supplie d' écrire ici, pour compléter la mise en scène, dix lignes d'onomatopées cruelles. Dachu salua bien bas les petits vieillards en bois aux crânes chauves et aux ventres proéminents ; mais les uns avaient l'air de vouloir l'égorger , et lei> outres de
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songer à le traduire en police correctionnelle. D'ailleurs, tous s agitaient comme dans un chef-d'œuvre d'horlogerie allemande ; celui-ci tapait sur sa chaise avec un couteau à papier ; celui-là, avec la régularité d'un balancier, essuyait ses lunettes de gauche à droite et de droite à gauche; il y en avait qui roulaient leurs yeux de bois, en redressant le laiton de leurs abat-jour; enfin, une voix, plus en bois que les autres, claqua et clapota à Dachu : « Humph! clap! claq! commencez! »
Dachu se mit à lire. Il lisait très-bien. Sa féerie se déroulait à travers les palais, les paysages, les cieux, les eaux, peuplés de fées, d'Ariels, de princesses, parmi cent mille belles imaginations et surprises, le tout assaisonné d'un esprit d'enfer et d'un comique à hérisser les cheveux de Bobèche. Mais, à la grande stupéfaction du poëte, les marionnettes n'écoutaient pas et causaient entre elles du grand chemin de fer central, de l'injustice des journaux et de la représentation de retraite de mademoiselle Diamantine, pour laquelle les places devaient être cotées à
cent mille écus la pièce. Quand Dachu élevait un peu trop la voix, un petit vieillard en bois levait son bras tenu par un fil, ôtait ses lunettes, tournait ses yeux de bois et regardait Dachu avec colère. M. Arlequin, placé à côté de mademoiselle Golombine, lui tenait la main; et tous deux exprimaient leur flamme mutuelle par de vives pressions et pâmoisons, qu'à peine si on leur voyait encore le blanc des yeux ; c'est ainsi que s'acheva la lecture.
Dachu se retira pour attendre son sort; mais, malgré les conseils du bon M. Polichinelle, qui voulait ménager son amour-propre; il ne put s'empêcher d'écouter à la porte, et il entendit par ce moyen les choses les plus inquiétantes. Au milieu du clapotement des voix de bois se croisaient les phrases suivantes :
— Et ajoutez que ce Dachu a des maîtresses.
— Il a fait des chansons; c'est un poëte.
A ce mot-là, Dachu frémit. Mais, ô surprise inattendue! tout à coup la duègne Barbara
éleva la voix et prit éloquemment la défense de l'auteur. « Le Théâtre des Marionnettes ne pouvait, disait-elle, repousser cette gloire consacrée. Elle convenait que la pièce manquait de simplicité et annonçait de mauvaises tendances; mais il y avait des détails charmants et des rôles bien tracés, enfin, du style !
Si l'on fermait les portes à Dachu, on s'exposait à des critiques amères dans le journal des Fantoccini, toujours si cruel pour leurs rivales les marionnettes. Bref, la pièce fut reçue à corrections, et Barbara fut chargée d'annoncer elle-même cette bonne nouvelle à l'auteur.
— C'est à moi que vous devez cela, vous ne l'oublierez pas, grinça-t-elle en tournant vers Dachu une bouche amoureuse et des yeux à faire mourir un revenant. Je compte sur le rôle d'Abricotine !
— Mais, murmura timidement Dachu, mon Abricotine a douze ans.
— Raison de plus, s'écria la terrible petite duègne en bois.
A partir de cet instant, les événements se succèdent avec la rapidité de la foudre.
Dachu supplie M. Gilles de l'aider à faire des corrections. M. Gilles y consent. La Fée des avalanches devient Une Passion grave, drame intime. L'avalanche est remplacée par un hôtel garni, et la fée par la maîtresse de l'hôtel garni.
On procède à la distribution. Dachu veut donner le rôle d'Abricotine à Barbara. Le directeur oppose son veto. Dachu retire son manuscrit. M. Polichinelle lui fait un procès. L'avocat de M. Polichinelle établit que Dachu est séparé de sa femme et qu'il lit Paul de Kock. Dachu esL condamné à livrer son manuscrit et à payer à M. Polichinelle vingt-sept francs par jour de retard.
Dachu cède, donne le rôle d'Abricotine à l'ingénue et celui de la duègne à Barbara.
il reçoit les lettres suivantes :
« Monsieur, « Vous insultez une femme ; vous êtes un
lâche. Reprenez votre stupide rôle, et croyez
au mépris de
« Barbara. »
« Monsieur,
« J'aurais été très-heureux de créer le rôle d'Almanzor dans votre magnifique ouvrage ; mais, puisque notre illustre camarade Barbara abandonne son rôle, je crois de ma dignité de faire comme elle, n'espérant pas réussir devant le public sans l'appui de ce beau talent, surnommé, à juste titre, le strass du Théâtre des Marionnettes, comme Cidalise en est le chrysocale. Croyez aux regrets de votre admirateur
« Mezzettin. »
Plus, vingt lettres rédigées sur le même modèle, avec ce seul changement : Puisque notre illustre camarade Mezzettin... puisque notre illustre camarade Gilles..., etc.
Mais pendant ce temps, mademoiselle Ingrémy avait fait ses réflexions. Devant le mauvais vouloir des marionnettes, M. Polichinelle dut céder et rendre la pièce de Dachu,
qui obtient chez Lazary un succès de rage. Les marionnettes sont allées trouver Dachu et le supplient de leur donner une autre pièce. Il veut une vengeance et se fait prier; mais il cédera, car les marionnettes parlent déjà de Meyerbeer, de Gambon et Thierry, et d'une prime qui vaut la peine de faire ses réflexions. Avant un an d'ici, Dachu publiera son Théâtre, et il aura sa caricature chez Nadar.
La femme est le plus merveilleux mélange de force et de grâce que la nature ait pu créer; elle est belle, elle est intelligente; ingénieuse partout où nous sommes bètes ; elle donne la vie à la soie, aux métaux, aux diamants, qui sur elles deviennent des parures vivantes, célébrant ces magnificences.
Elle sait coudre et faire le thé.
Sur son front elle secoue, comme les lions, une crinière dorée; dans ses yeux elle a, comme les étoiles, des lueurs charmeresses. Au milieu de la civilisation, elle a gardé, au contraire de nous, les dents blanches, fortes et terribles de l'animal carnassier, et ses lèvres épanouies semblent une fleur sauvage.
Comme nous, elle a su chanter sur la lyre
de la poésie, dompter les chevaux et faire la guerre ; le ridicule glisse sur elle comme une goutte d'huile sur le porphyre, puisque depuis deux mille ans elle a pu être impunément comparée aux roses. Enfin, sous les haleines qui la martyrisent, sous l'acier qui l'éventre, dans les brodequins qui la mettent à la question, elle a su préserver la beauté de son corps. Et nous, avec des vêtements aisés, commodes, faciles à porter, qu'en avons-nous fait, ô Phidias ! Dans les jeux de l'esprit et du raisonnement, nous avons brisé notre grand levier humain, la volonté. La femme a conservé sa volonté intacte, comme les enfants et comme les sauvages.
Qu'un politique mette à accomplir un grand dessein la violence, l'âpreté, l'invention, la ruse hypocrite qu'emploie à obtenir un chàle la dernière petite bourgeoise, l'Europe ne lui résistera pas six semaines. De notre temps, au contraire, il ne s'est pas rencontré même un artiste ayant assez de suite dans les idées pour continuer à rester tout bonnement ce qu'il était, et pour ne pas briser de ses pro-
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près mains l'édifice de sa renommée. La femme seule sait vouloir.
Elle sait aussi souffrir ! Elle est dévouée, chaste, même dans le vice ; elle sait pleurer, elle a gardé pour elle la prière, la charité, le signe de la croix, tous les témoignages que Dieu nous avait donnés pour nous faire reconnaître par les esprits célestes. À toutes les époques, elle a su se trouver une figure que les arts pussent représenter exacte et grandiose ; dictant ainsi elle-même son histoire à l'Ode, à la Peinture, à la Statuaire. Amoureuse, elle sait imiter le langage des enfants et le langage des mères, ces deux harmonies d'une séduction irrésistible. On la nomme ange et déesse, et ces deux noms arrivent à la désigner en effet. La femme est-elle un être d'une essence divine, connaissant sa divinité, mais à qui la Providence n'a pas permis de révéler ce secret prodigieux ? et quand deux femmes sont réunies loin du regard des hommes, peuvent-elles parler entre elles de ces miracles?
Est-ce ainsi que nous devons expliquer ces
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mystérieuses amours d'où nous sommes chassés, et qui nous font marcher dans la vie inquiets, effarés, comme un voyageur dans une contrée qu'il sait pleine d'invisibles abîmes recouverts de branchages et de feuilles mortes ?
Ainsi, dans le calme silence des nuits, aux heures où le bruit que fait en oscillant le balancier de la pendule est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures où les rayons célestes touchent et caressent à nu l'âme toute vive, où la conscience a une voix, et où le poëte entend distinctement la danse des rhythmes dégagés de leur ridicule enveloppe de mots ; à ces heures de recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis interrogé aussi moi-même avec épouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des os. Et, quand on y songe, qui ne frémirait en effet à cette idée de vivre peut-être au milieu d'une race de dieux implacables, parmi des êtres qui lisent peut-être couramment dans notre pensée, quand la leur se cache pour nous sous une triple ar-
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mure de diamant? Quand on y songe!.. Le mystère de l'enfantement leur a été confié, et peut-être le comprennent-elles? Peut-être y a-t-il un moment solennel où, si le mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir entre ses mains son âme palpable, et en déchirer un morceau qui sera l'âme de son enfant ! Et nous ne tremblerions pas près de ces êtres qui vivent dans des mondes fermés pour nous ! Regardez les yeux d'une femme au moment où vous venez de discuter avec elle et de la battre complètement dans la discussion. Ils disent, ils disent distinctement: « Gomme il me serait facile de triompher si je pouvais parler! mais... »
Ici s'arrêtent les choses que les hommes ont le droit de savoir.
Ainsi je songeais, effrayé, cette nuit même encore, nuit du vendredi 23 au samedi 24 septembre 1853, quand soudain, comme l'éclair d'orage déchire un ciel noir, une consolante réflexion a agité son glaive de feu dans ma pensée obscurcie. Je suis rassuré! La femme n'est que la femelle de l'homme, elle a la
beauté, la grâce, la force, le génie, la tendresse; mais elle n'est rien. de plus qu'une femme. Le divin Sculpteur, qui l'a pétrie comme nous avec de la fange avant de l'animer d'une flamme céleste, lui a infligé deux signes certains de son origine matérielle.
J'en ai fait la découverte, et je l'annonce à l'univers.
Il y a dans le cerveau de la femme deux petits points par lesquels elle est au-dessous de toutes les créatures organisées.
Premier point. Le vin, cette âme de la grappe, cette liqueur du soleil, chaude comme le jour, colorée comme la pourpre, limpide comme le cristal, étincelante comme les rubis cachés dans la terre avare ; le vin, ce flot sacré qui contient l'inspiration, l'amour, la folie, l'espérance, la rêverie, l'oubli, la féerie, tous les biens de la terre ; le vin savoureux et rafraîchissant ;
La femme ne l'aime pas ! Elle ne sait pas ce que c'est.
Pareille à ces vampires qui, fourvoyés dans un festin humain, goûtent à nos mets
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de peur d'être reconnus, mais n'y trouvent que l'abominable saveur de la poussière et de la cendre, les femmes boivent du vin à nos festins ; mais le Lafitte, le Château-Margot, le Romanée, ne caressent pas leur palais plus agréablement que ne le ferait l'eau saumàtre du sombre Océan. Ce qu'elles aiment à boire, c'est le café au lait, le sirop de groseille, le bouillon des écrevisses à la bordelaise, la tisane de Champagne et la limonade gazeuse. Qu'on me pardonne cette énumération ; mais la science doit toucher sans dégoût à toutes les plaies.
Second point, beaucoup plus grave, et l'objet sérieux de cette méditation! La femme aime l'armoire a glace.
Un monstre s'est trouvé pour imaginer, exécuter et répandre à foison sur la surface de la terre, le plus platement hideux, le plus grossièrement bête, le plus ignoblement canaille de tous les meubles : l'armoire à glace. Eh bien! si riches que nous ait laissés le moyen âge en supplices de tous les genres, aucun des supplices connus n'a été appliqué
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à ce grand coupable. On ne lui a pas appliqué la question du feu, ni la question de l'eau, ni les brodequins, pour lui faire avouer les noms de ses complices. Il n'a pas subi le garrot, il n'a pas été roué ni brûlé en place de Grève ; il n'a pas eu le poing coupé, il n'a pas été traîné sur une claie, et ses cendres n'ont pas été dispersées aux quatre vents du ciel.
C'est que cet homme servait d'instrument à l'un des grands desseins de la Providence.
En laissant inventer l'armoire à glace et en inspirant à toute créature du sexe féminin un amour monstrueux, effréné et désordonné pour cette caisse crapuleuse, la suprême Intelligence a voulu exprimer éloquemment que, malgré ses éblouissantes perfections, la femme doit être seulement chérie comme une créature et non adorée comme une divinité.
Depuis l'invention du meuble, c'est entre les femmes et les hommes de goût une lutte patiente, acharnée, irréconciliable, dans laquelle l'homme est toujours vaincu. Toute femme a, a eu, ou aura une armoire à glace >
Refusez-la-lui : la femme, môme duchesse, prendra vingt amants, vous ruinera et boira de l'eau-de-vie.
A quo;. croyez-vous que rêvent les petites pensionnaires? A des amoureux? Non pas; à une armoire à glace ! Et les filles de portières ? A une armoire à glace ! Sous son rideau de liserons, dans la poétique mansarde où elle chante et travaille près des oiseaux du ciel, c'est à une armoire à glace que la pauvre fille du peuple, aux bras hardis, aux riches épaules, élève ses rêves de seize ans. Qu'on s'en souvienne bien, entre une armoire à glace et nous, la femme n'hésite jamais.
La femme n'ignore pas pourquoi un homme bien né qui prend une nouvelle maîtresse tarde tant et si longtemps à aller chez elle; elle sait bien que c'est par frayeur d'y trouver la traditionnelle armoire à glace. Aussi, lorsqu'à la première inspection du mobilier le regard de l'homme s'arrête avec désespoir sur le coffre fatal, vous voyez s'éveiller et fleurir sur les lèvres de sa maîtresse le sourire triomphant de Vénus Victorieuse, qui y
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restera pour cette circonstance jusqu'à la consommation des siècles.
Les anecdotes abonderaient, et je les épargne au lecteur. La marquise de B... dépérissait du spleen ruineux. Ennui, vapeurs, tentures, mobiliers et porcelaines changés tous les huit jours. Tout à coup elle se consola. « Bon, pensa le marquis en se frottant les mains, ma femme a quelque galanterie, elle va être charmante ! » Pourtant, il ne put se défendre de quelque ennui en s'apercevant que la marquise s'enfermait pendant des heures dans l'appartement de sa femme de chambre favorite. 11 crut à quelque indigne amant, et épia. La belle, l'adorable séraphine, cette perle sans pareille de la noblesse française, passait ses heures avec Justine à se peigner devant une armoire à glace, et à ranger dans cette même armoire à glace de la lingerie inutile : le tout pour avoir le plaisir de ranger du linge dans une armoire à glace. Le marquis soupira un peu en songeant au million qu'il avait dépensé pour rassembler clans les boudoirs et dans les cabi-
nets de toilette de Séraphine les plus riches miroirs de l'Europe; mais il se résigna; qu'aurait-il pu faire ?
Les hommes ont bien essayé d'un compromis. Ils ont fait créer par de grands artistes et lancer par d'audacieux marchands d'objets d'art des armoires à glace d'un beau style, en ébène, en Boule, en bois de rose. Les femmes ont compris la ruse, et pas une d'elles n'a voulu accueillir chez elle une de ces armoires. Elles aiment l'armoire à glace, mais elles l'aiment ignoble, en sale acajou rouge, à moulures brutales, à angles carrés, quelquefois même surmontée par-dessus la corniche d'un prétentieux diadème à corbeille de fleurs sculptées, comme les dessus de poêle. En un mot, l'armoire à glace c'est, et je me résume dans un axiome destiné à ne pas périr :
L'armoire à glace, c'est l'infirmité de la femme !
J'ai un ami qui est resté artiste, malgré tout ce qui s'est passé depuis la première représentation d'Hernani jusqu'à la publication du roman de madame Henriette Beecher Stowe. Et, à ce sujet, je suis heureux de le répéter ici, je n'ai pas lu cette Case de l'Oncle Toml Je demande à faire un syllogisme : madame George Sand a écrit des articles dans lesquels elle proclamait les vers de M. Charles Poney, ouvrier maçon, bien supérieurs aux vers des Orientales; or, j'ai lu les vers de M. Poney et je sais par cœur les Orientales; donc, je ne lirai jamais la Case de l'Oncle Tom, si souvent recommandée par madame George Sand! Oui, François leChampi; oui, la Petite Fadette; oui, la Mare au Diable; mais pas du tout la Case du Père Tom. si ce
Vest dans le sublime Tintamarre! Mais ceci est une digression. J'ai un ami, ai-je dit, et je reviens à cet enthousiaste.
Enfant encore, il vivait parmi les artistes romantiques de 1830, qui tombèrent dans mille ridicules, mais qui, du moins, furent sérieusement grands par leur sincère amour de l'art et par l'ardent désir qu'ils avaient de le ressusciter. Alors, on s'en souvient, les poètes, les peintres, les statuaires, les graveurs, les ciseleurs, liaient entre eux des commerces d'amitié et tâchaient de donner à ces arts matériels une seule et même âme, pareille à un souffle emprunté au mouvement sacré de l'Ode. Dans ce temps-là, un écrivain n'avait pas, comme aujourd'hui, le droit de ne pas savoir distinguer une lithographie d une eau-forte, et une image de M. Scheffer d'avec un tableau de Raphaël. Les auteurs dramatiques donnaient à leurs pièces le luxe de l'orthographe, et se mêlaient quelquefois de belles-lettres; les éditeurs de romans comptaient sur un autre public que celui des portières, et faisaient imprimer les livres
avec assez de luxe pour qu'il ne fût pas insensé de vouloir les mettre dans une bibliothèque. Enfin, chose plus inouïe, il n'était pas très-rare alors de rencontrer un tableau chez l'écrivain ou un livre chez le statuaire, et les chefs-d'œuvre de la scène française ne se bâtissaient pas exclusivement au café des Variétés. On aimait, un peu à l'aventure peut* être, les joyaux, les étoffes, les armes, les dentelles de pierre, l'or ciselé, les meubles rares, les manuscrits précieux, les belles gravures. Mon ami a eu la sottise de conserver ces goûts frivoles ; aussi semble-t-ii un sauvage dans notre Paris, où il n'y a plus d'autre livre que l'Onde Tom, plus d'autres gravures que les illustrations de YOncle Tom, où tous les théâtres ont joué YOncle Tom, où les carafes, les verres, les foulards et les bas-reliefs d'armoires à glace représentent exclusivement YOncle Tom.
Hélas! il n'avait jamais rêvé les nègres vêtus en saint Vincent de Paul, recueillant des babys dans la neige, et donnant des soirées pour y lire à leurs invités Ylmitation de
Jésus-Christ. Il les croyait destinés surtout à être baignés de lumière et habillés de soie écarlate dans les tableaux des coloristes, où ils s'avancent, le regard stupide, et portant de belles aiguières. Hier, j'ai rencontré ce rêveur dans la rue Montorgueil. Il était en habit de voyage. Derrière lui marchaient deux valets portant des malles, des valises, des fourreaux, des sacs, tout le miraculeux attirail de la moderne corroierie anglaise et française.
— Adieu, me dit-il, je pars pour toujours. Je vais au Havre, où je m'embarquerai pour n'importe où, sur le premier navire venu !
— A cause de l'Oncle Tom ? lui demandaije. Mais quoi? et les femmes! Vous n'ignorez pas que, partout ailleurs qu'à Paris, il n'y en a pas. Et nos campagnes, les seuls jardins du monde, Ville-d'Avray, Bougival! Et ce vieux Louvre que vous avez eu à peine le temps de regarder, depuis qu'il renaît, printemps de pierre éclose et fleurie ? Et vos livres, vous, si aristocrate, et je vous en loue, ô fils d'Harmodius! espérez-vous trouver là-bas Gapé ou
Niédrée pour vous les relier? Sans compter que, sur toute la surface de la terre, le tabac à fumer est infumable, et que, dans toute la Californie, on chante les chansons du cruel M. Henrion, et M. Henrichs, agent officiel de la chansonnette, y a lui-même un agent !
— Ami, me répondit-il, vous voulez savoir en effet pourquoi je quitte le seul paradis du monde où les femmes aient leurs bas bien tirés, et leurs cheveux convenablement peignés au peigne fin? Regardez!
Et justement nous étions arrivés devant une de ces boutiques de zinc déguisé en bronze, qui, dans tout Paris, étalent aux yeux leurs objets d'art éclairés par des chandelles, et jonchés de fleurs artificielles en papier.
— Regardez! disait-il en me montrant le magasin immense. Vous me demandez pourquoi je fuis la patrie, et pourquoi je laisse ces champs pleins de douceur? Le zinc ! le zinc ! le zinc! Voilà mon tarte à la. crème! Il y avait déjà le cuivre estampé, monstrueuse invention d'un criminel dont l'avenir clouera le
nom à un immortel pilori, comme celui de Barrabas et comme celui de l'homme qui a livré une femme! Oh! les abominables feuilles de cuivre, nids à sale poussière, honteuse et sauvage parodie des sculptures dorées, elles ont empoisonné la vie privée et la vie publique! Comme des serpents, elles ont grimpé dans le temple, sous l'œil de Dieu ; elles se sont installées dans les palais; elles nous bravent du haut de nos ciels de lit, du haut de nos croisées et de nos portières, dont elles déshonorent l'étoffe! Soyez poëte, rêveur, amoureux, avec ces reliefs criards qui vous pincent les nerfs, et qui, jusque chez la bien-aimée, vous rappellent que, fussiez- vous millionnaire, toujours quelque bourgeois armé d'un papier timbré a le pied sur votre poitrine ! Grâce à cette cuivrerie de l'enfer, ils sont arrivés à déguiser la salle des Italiens en boîte de bonbons, celle de l'Ambigu en glace à la pistache, celle du Palais-Royal en un sac de chez Berthellemot ! Tenez, quand on voit passer dans la rue Sainville ou Hyacinthe, on sourit à ces bonnes figures, qui,
tant de fois, vous ont donné l'heureuse joie de la folie ; moi, quand je les rencontre, je sens des mouvements de haine, et j'ai envie de les égorger, car leur souvenir se lie, pour moi, à celui du cuivre estampé, qui, cent fois, a manqué faire de moi un criminel. Us sont gais, spirituels, charmants; ils récitent avec une verve céleste la prose de Labiche et celle de Siraudin; ils seraient, s'ils le voulaient, les comédiens d'Hoffmann, de Watteau et de Shakspeare ; on les adore et on a raison. Eh bien! je les hais, à cause du cuivre estampé de leur salle ! Le bon Sainville est reçu partout avec la considération qui s'attache à son talent distingué et à son cœur honnête; il faut voir avec quels égards on l'accueille au foyer de la Comédie-Française, lorsque, ôtant son chapeau, il découvre son vénérable front chauve, et quand, par la bouche de cette ganache épique, Dumersan vient causer avec Molière. Eh bien! il ne saura jamais qu'il a risqué mille fois sa vie en passant près de moi ! Car les heures pendant lesquelles je l'ai entendu ont été les plus douloureuses de ma
vie; j'avais sous les yeux le sale, le maudit, l'infernal cuivre estampé.
— Ma foi! répliquai-je, le cuivre estampé n'est pas précisément joli, et toutefois j'aime encore mieux vivre à Paris avec le cuivre estampé que dans l'Amérique du Sud avec les serpents. Mais, quant à vous, c'est bien différent : si vous devez nous tuer Sainville, allezvous-en tout de suite ; ne nous ôtez pas d'un seul coup toute la spirituelle gaieté, toute l'aimable bonhomie, toute la verve effrénée de notre théâtre moderne, à la fois le Bourru bienfaisant et Sganarelle, Orgon et Chrysale, le Bourgeois de Daumier et le Claudio d'Alfred de Musset. Partez vers des enfers nouveaux et des brises plus clémentes, et, n'en doutez pas, quand le bon Sainville sera au courant, il regrettera comme moi que vous n'ayez pas pu vous arranger avec le cuivre estampé.
— Oh! dit-il, ce n'était rien encore, ce cuivre. A présent, il y a le zinc! Oh! le zinc! Voyez ! sous une peinture boueuse et noirâtre, il se déguise en bronze et il avilit une des
plus nobles industries de l'art ! Oh ! horreur, horreur, comble de l'horreur! Regardez les flambeaux à vingt-neuf sous, les candélabres à neuf francs! les pendules à trente-neuf francs ! Voyez ce zinc hideux ! Il s'enroule en acanthes, il se déploie en feuillages, il se tresse en guirlandes de roses ; rameaux et floraisons, il n'a rien respecté dans la nature ; il lui a emprunté, pour les parodier, tous les aspects de l'été et du printemps, et jusqu'aux vignes chargées de fruits du joyeux automne. Il a déshonoré, vilipendé, traîné dans sa boue, sali sous sa vilaine sauce noire les plus divins motifs d'Antonin Moine, de Klagmann, de Feuchères et de Cumberworth; il a parodié les figures de Decamps, de Delacroix, d'Eugène Lami, ce grand peintre de l'élégance? Et à la Poésie, croyez-vous qu'il lui ait laissé quelque chose ? Tournez-vous par là, si le sang ne jaillit pas des yeux à la vue de pareilles infamies, et regardez les pendules en zinc ! Oh ! que de zinc mal employé, et qui aurait fait de si belles gouttières pour préserver les monuments de la pluie !
Je ne vous parle pas des socles, de ces ornements hybrides qui feraient tressaillir les diables d'enfer comme dans l'eau du bénitier , de ces cartouches , de ces volutes , de ces fleurs empruntées à une Flore insensée, de ces blasons aventureux qui eussent jeté M. d'Hozier dans une sombre folie. Mais contemplez les objets d'art en zinc qui surmontent ces piédestaux en zinc, et ces cadrans en zinc, à chiffre en zinc, à aiguilles en zinc; zinc peint, zinc bronzé, zinc argenté, zinc doré! Tenez, voilà Daphnis et Ghloé, en zinc , première pendule ! celle-ci me prend à la fois Longus, Amyot et Paul -Louis Courrier! Seconde pendule en zinc : Sarah la baigneuse; celle-là m'enlève les Orientales et Victor Hugo tout entier. Voici Goethe en zinc, Voltaire en zinc, Sapho, que de souvenirs! Sapho coulée en zinc! Voilà le Giaour en zinc, à la fois lord Byron et Delacroix ; puis enfin la Joueuse d'onehets, puis... comment prononcerai-je ces mots horribles? la Vénus de Milo en zinc! ! ! Et je resterais ici ! Non, chantez sans moi, poètes, sur ce 'te lyre
de Ronsard qu'Hugo a tirée de la poussière et dont il a su tendre pour vous les cordes heureuses ; coulez sans moi Romanée, Clos-Vougeot, dans le cristal ravi de vos pourpres, et vous femmes, soyez belles! Hier, je suis allé pleurer sur les genoux de ma maîtresse ; en relevant la tête, j'ai vu sur la cheminée des coupes en zinc, des candélabres en zinc, une statuette en zinc, et elle est riche, belle, instruite; jugez des autres! Tout à l'heure, au moment de fuir pour jamais le pays où dorment les cendres de ma mère, je suis allé m'agenouiller dans une église et prier pour elle; en relevant les yeux, j'ai vu sur l'autel des flambeaux en zinc dans lesquels brûlaient des bougies de stéarine ou suif épuré ! Adieu donc!
— Adieu, lui dis-je, et puisque vous fuyez à l'aventure par les chemins inconnus de l'univers, écrivez-moi. Et si, quelque part dans le Sahara ou parmi les glaces du pôle, dans le pays des huttes enfumées ou dans les forets délicieusement vertes, encombrées de lianes, peuplées seulement de tigres, de serpents et
de perroquets, il se trouve seulement un arpent de terre du bon Dieu où n'aient pénétré ni le cuivre estampé ni le zinc, faites-le-moi savoir ! Je suis un peu de votre avis, et quand le zinc m'aura fait trop de chagrin, j'irai vous rejoindre !