‹ La vie d'une comédienneChapitre 8 sur 17 · M. MAYEUX. — ROBERT MACAIRE. — BILBOQUET. M. PRUDHOMME. — JEAN HIROUX · texte numérisé non relu

M. MAYEUX. — ROBERT MACAIRE. — BILBOQUET. M. PRUDHOMME. — JEAN HIROUX

Quand l'immortel Molière mourut, debout comme un empereur romain, sur la scène qu'il avait illustrée, quand s'acheva au milieu des huées de la populace cette tragédie qui eut pour exposition la dernière scène du Malade imaginaire, ô prodige! ces noms, Valère, Éraste, Clitandre, Marianne, Célimène, Orgon, Sganarelle, que Molière avait pris au hasard des grandes routes et de la comédie grotesque, ces noms de comédie étaient

devenus entre ses mains des types vivants, des hommes de chair et d'os éternels comme Alexandre et César. Molière, ce mortel chétif et malade, avait, comme autrefois Dieu, créé des dynasties, et, comme Épaminondas mourant, il laissait auprès de lui des filles immortelles. Ces types, ces hommes bâtis d'alexandrins, qui réclament aux autres hommes leur place au soleil, ce sont les vraies, les seules preuves d'existence que laisse après elle une comédie qui a existé, et ce serait une admirable histoire à écrire que celle des types de Molière ! Mais ajoutez ensemble Balzac et Paul de Kock, la satire de Karr et la satire de Léon Gozlan, l'enthousiasme de Gérard de Nerval et la furie de Théophile Gautier ; enfin la force et la grâce, l'esprit et le paradoxe, tout ce qui tient une lyre ou une plume, Musset et Méry, toutes les gloires et toutes les espérances, peut-être manquera-t-il quelque chose encore pour faire ce beau livre ? Et cependant il y aura pour nos neveux un livre plus grand, plus audacieux, plus un et plus varié plus difficile à écrire que ce livre im-

possible! Ce sera l'histoire des types créés par notre comédie. Car, osons le dire à notre louange, nous avons su après Regnard, après Beaumarchais, après le grand poëte Désaugiers, après Dancourt, cet historien hardi, créer nous-mêmes et pour nous une comédie, plus simple, plus vraie et plus complexe que cette admirable comédie, la comédie de nos pères ! Oui, il faut bien que quelqu'un ait enfin le courage de l'écrire quelque part, cette funèbre comédie du dix-neuvième siècle, ramassée au hasard du jour le jour dans les chiffons de la muse populaire par les poètes et les vaudevillistes ; cette farce barbouillée et sanglante que nous savons faire, a, de plus que les autres, sans en excepter la farce de Molière et d'Aristophane, la cruauté et la terreur qui font de la grande comédie! Mais, rassurez- vous, je ne veux pas, comme Atlas, porter un monde sur mes épaules ; je n'ébaucherai pas l'histoire des Harpagon et des Glitandre rêvés par nos chansonniers modernes ; j'essaye seulement d'enregistrer pour les Saumaise futurs les noms qui devront

flamboyer dans leur œuvre comme les paroles mystiques au mur de Balthazar ébloui de lumière et de chants ! A la première page de ce livre d'or, le premier nom qui s'étale orgueilleusement à nos regards, c'est le nom hyperbolique et fantasque de M. Mayeux. Singulière création que ce Mayeux vantard et poltron, adoré de la même populace qui a tant sangloté d'horreur au funèbre drame d'Antony ! C'est qu'aussi ce bossu enthousiaste, spirituel et libertin, républicain et garde national, voltairien qui lâche de gros jurements et se déguise en Napoléon, représente bien la triste gaieté bourgeoise de 1830, comme Antony représente bien l'émotion vide et inerte de cette époque d'émeute, dont les héros sont restés gamins sous leurs cheveux gris ! Qui a inventé Mayeux, ce petit fils de Polichinelle et de Thersite, digne d'Homère et de- l'auteur inconnu de Polichinelle? Faut-il le demander? Ce sont, comme toujours, ces rapsodes inconnus, poètes de la clairière ou du carrefour, par qui s'invente tout ce qui s'invente en France; car voici

la marche fatale de toute idée. Elle naît un jour de quelque père inconnu qui l'emprunte à la grande âme de la foule et la jette toute frémissante dans le moule grossier de son ode, qui sera une ode éternelle comme : C'est la ville de Moscou, on dit quelle est jolie! ou bien : Un jeune capitaiiie revenant de la guerre, cherchant ses amours ! De là, découverte par quelque jeune et obstiné chercheur, caricaturiste ou poëte, elle arrive aux apothéoses du petit journal. Du petit journal au grand journal, le chemin est facile. Et du grand journal, ô honte ! l'idée qui a commencé sa marche rétrospective arrive enfin aux suprêmes gémonies du vaudeville. Car, tel que nous l'ont fait de mauvais ouvriers, le vaudeville, ce genre qui devrait être par excellence l'ode, la comédie, la chanson française, est devenu la tombe obscure et honteuse des vieilleries les plus caduques, un Glamart et un Montfaucon livrés à des carabins sans scalpels et sans inscriptions ! C'est sur la porte du Vaudeville qu'on aurait dû écrire le fameux mot du Dante ! Cependant

Mayeux était né dans ce monde obscur et féerique de l'ode populaire, comme le roi du monde dans sa crèche immortelle. Celui qui vint le saluer le premier, guidé par quelque étoile inconnue, fut un des rois de la caricature, cette guerre spirituelle et sauvage qui faisait trembler les rois de la terre en 1830, du temps de Benjamin et de Philippon! Mais où sont les neiges d'antan ? Celui-là est un de ces tristes et farouches soldats de l'art qui vont chercher leur poésie dans ce monde de fange et de vin bleu, de misère, de crime et d'amour brutal qui braille sa triste complainte dans le troisième dessous des capitales ; un de ces satiriques qui ont parfois du génie à force de hasard et de douleur, malgré les refus et les froideurs de la muse ! Car, avec sa composition infime, son pâle crayon et toute sa tristesse, il a laissé des chefs-d'œuvre, ce Traviès! et son chiffonnier seul eût fait rêver Rembrandt, prince des ténèbres flamboyantes. Quand Traviès eut rencontré Mayeux, ce fut pour lui une grande joie et une grande trouvaille, cette

satire vivante si rageuse et si cruelle, et toute parisienne! Traviès devint tout de suite l'ami, le compagnon et le complice de Mayeux ; il lui donna ce masque inouï de loustic et de faune, il l'habilla en Napoléon, en Hercule, quesais-je? en garde national ; et il lui mit à la bouche, comme un défi jeté à l'Olympe, cet immortel Nom de D..., auprès duquel le Qu'il mourût] et le Quos ego, ne sont pas du sublime. Mayeux fut reconnaissant pour Traviès, qui lui avait donné un sérail, un si bel habit vert-pomme et tant de mots cruels, histoire de rire ! A-t-il aimé la gloire, le Champagne, Béranger et les grisettes, ce Mayeux ! Il a eu toutes les gloires, toutes les poltronneries, toutes les ironies, toutes les fièvres de cette époque de 1830, et, comme l'enthousiasme, le lyrisme et la fausse grandeur de cette épopée mesquine, il s'en est allé en fumée de vaudeville, non sans avoir immortalisé Traviès pour quelques semaines. 0 revers ! ô leçon ! dit Victor Hugo. Mais venons au vrai roi, au vrai poëte, au vrai comédien de la comédie mo-

clerne, à Robert Macaire. Aussi bien, il y a longtemps déjà que ce grand nom brûle ma plume, à moi indigne! Cette histoire-là, voyez-vous, l'histoire de Robert Macaire, il faudrait l'écrire avec une plume d'aigle ensanglantée, accroupi sur quelque rocher noir et sublime, comme ces rochers de Pathmos du haut desquels saint Jean épouvanté laissa ruisseler sur le monde les horribles splendeurs de son épopée ! Ah ! pourquoi les caractères typographiques ne sont-ils pas faits d'or et d'écarlate? Figurez-vous une foule assemblée pour voir représenter un mélodrame vertueux par Frédérick-Lemaître.

Cependant il se trouve qu'à force de vertu et de niaiserie ce mélodrame est devenu une apothéose flamboyante de la Bohême et du crime, un chef-d'œuvre comme Balzac doit en écrire plus tard. La toile se lève, et tout de suite d'étonnements en étonnements le peuple du boulevard croit le monde bouleversé, et qu'un nouveau déluge est venu. 0 surprise ! à présent c'est la vertu qui est ridicule, la famille, l'honneur, la royauté, la

LES TYPES COMIQUES Z-ôé

loyauté, tout ce qu'on adorait, c'est cela qui est ridicule, et le vice est bouffon, comique, entraînant, plein de verve et de fantaisie. Le couteau sanglant s'égare en concetti, le bagne plaisante, l'assassinat fait des mots ! Le bagne ! il a volé la pourpre des Césars et il s'en est fait une culotte : il insulte Vénus elle-même ; sous cette culotte rouge il a des souliers de femme, à cothurnes ! L'amitié aussi est éventrée par la sublime invention de ces amis intimes qui s'égorgent toutes les fois qu'ils y pensent. Chose plus grave, dans ce drame d'assassins, de gendarmes et de gens assassinés, c'est le gendarme qui est sacrifié, ce sont les gens assassinés qui ont tort; l'assassin a les rieurs pour lui, et on couche avec les femmes des commissaires de police ! Enfin l'amour lui-même ce roi du monde, est insulté en compagnie d'Alfred de Vigny (qui, clans sa tour d'ivoire, avant midi iv titrait,) (1) dans le splendide personnage d'Éloa, ce rêve de madame Dorval! Quand

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