Julie Foucher, sœur d'Adèle
LE MARlA(iE. — l'KEMIÈRES ANNÉES 181
n"a pas de sensibilité, il ne pleure pas. Or il souffrait, précisément parce qu'il ne pouvait pas pleurer. Victor Hugo donne le récit de ses courses à Paris.
« En passant devant lo Palais-Royal, j'ai vu Ladvocat qui court déjà après l'Ode future. Je ne sais encore ce que j'en ferai, si je la fais.
« Qu'il est difficile de vivre sans toi, même peu de jours, mon Adèle adorée ! »
On reconnaîtra dans ces lettres le ton, les sentiments, même les expressions des lettres de fiançailles, plus apaisées, tristes à cause de la séparation, mais ^aussi amoureuses.
Adèle écrit le 23 à midi :
<( Mon ami, le facteur vient de venir, et point de lettres de toi aujourd'hui! Si tu voyais les larmes qui inondent mon visage, tu aurais pitié de moi; comment, mon Victor, tu ne m'écris pas, tu ne trouves pas le temps de parler à ton Adèle. Tu ne m'aimes pas, tu le crois seulement ; moi, rien ne m'empêcherait de t'écrire, rien au monde ! Ah ! je suis bien mal, je vais quitter, je reprendrai, si je puis, ce soir. »
Et M*"- Victor Hugo interrompt sa lettre. Or la correspondance nous le prouve, Victor écrit tous les jours. Adèle ne songe pas à incriminer la poste, qui, dans tous les temps et surtout dans ce temps-là, pèche parfois par la lenteur et l'irrégularité. Elle accuse son mari par ces mots : « Tu ne m'aimes pas, tu le crois
seulement. » Nous voilà reportés, bien loin, aux fiançailles et aux anciennes querelles d'amoureux.
M™'' Victor Hugo se décide cependant à continuer sa lettre à neuf heures du soir. Elle a réfléchi, elle se déclare convaincue qu'il n'y a pas de la faute de Victor, elle regrette ce qu'elle vient d'écrire. Rien ne serait plus simple alors que de supprimer les lignes un peu vives. Elle les maintient tout en les regrettant, parce qu'au fond elle ne les désavoue pas entièrement. Si par hasard Victor a été en faute, la rigueur devient une leçon, s'il est innocent, le reproche est un témoignage d'amour.
« Mon ami, je suis fâchée de t'avoir écrit comme cela ce matin; bien sûr, il n'y a pas de ta faute; j'ai passé une journée bien triste ; je suis tellement inquiète qu'il ne te soit arrivé quelque chose que je n'ai même pas mangé ; oh ! non, mon Victor, tu te portes bien, tu penses à ton Adèle comme elle pense à toi, j'en suis sûre, une bonne n'aura pas mis ta lettre à la poste, ou l'aura mise trop tard, voilà; n'est-ce pas, mon Victor?...
« Quelle distance nous sépare ! et quelle plus grande encore va nous séparer ! enfin, ce qui me console, c'est que tu vas voyager avec ce bon M. Nodier. Quelle cohue tu vas avoir, mon bienaimé, là-bas ! soigne-toi bien, songe que ta santé est précieuse ; d'elle dépend la mienne, et par conséquent celle de ma Didine, qui est si gentille ; ce soir j'appelais Papa, elle te cherchait avec ses jolis yeux partout; elle amuse tout le monde et se porte à merveille, mais elle crie beaucoup la nuit.
« Maintenant je m'en vais t'éci'irc tous les jours une lettre poste restante à Rheims jusqu'à ce que tu me dises que je les envoie à Paris. Et puis après je te reverrai, je te reverrai! Quel bonheur! Quelle fête ! adieu, mon adoré, demain, avant de faire partir la lettre, je te dirai bonjour. »
24 à 7 heures du matin.
« Bonjour, mon bien-aimé, commentas-tu passé la nuit ? Pour moi elle a été très pénible ; cette absence de lettre m'a troublé l'imagination toute la nuit. Mais j'en recevrai aujourd'hui, n'est-ce pas ? Tu vas donc encore t'éloigner de moi aujourd'hui, tu vas voyager encore. Ecris-moi, bienaimé, quand vous reviendrez à Paris, et si tu as arrêté ta place. Adieu, mon chéri, pense à ton Adèle, je t'en supplie, quand tu ne pourras pas m'écrire, dis-le moi, mais tâche, je t'en supplie, de m'écrire tous les jours, adieu chéri.
« Adèle. »
Cette lettre porte comme adresse :
Monsieur, Monsieur Victor Hugo,
chevalier de la Légion d'honneur, Poste restante à Rheims.
Rlieims {Marne).
Victor écrit à sa femme le :23 sur la table et avec la
plume de Nodier. Il annonce qu'il part le lendemain à six heures du malin : « Ne t'inquiète de rien, tout sera prêt : costume, jabot, linge, épée, etc. » Il a reçu sa lettre : « Qu'elle est belle ! qu'elle est éloquente de douleur et de tendresse !... »
Il partait le 24 pour Reims où il devait arriver le surlendemain ; il écrivait à sa femme à cinq heures du matin, il se plaint de n"avoir pas reçu de lettre la veille :
« Je vais donc voyager encore, à quoi bon voyager? N'ai-je pas rencontré déjà le bonheur? En quelle terre, en quel ciel trouverai-je un ange comme toi ? »
j^jine Victor Hugo écrit le mardi 24 à sept heures du soir; poste restante à Reims; elle est malheureuse, car elle ne trouve plus auprès de sa belle-mère la cordialité des premiers jours, et si son indulgence trouve des excuses, son cœur est privé de l'appui de son mari, seul capable de laider à supporter les amertumes. Aussi sa lettre du 24 mai est toute remplie de ses tristesses :
Mardi ?i mai [1825] à 7 heures du soir.
a Mon Lien-aimé, combien j'ai besoin de t'écrire 1 Quand tu n"es pas auprès de moi, je suis seule au monde... Je voudrais te rendre compte de ma journée, mon chéri, il n'y a nulle différence avec les suivantes, je suis toute la journée seule avec ma fille, le matin, dans la crainte de gêner M"^ Hugo, je reste chez moi jusqu'au déjeuner; aussitôt le déjeuner fini, M'"' Hugo va dormir jusqu'à 4 heures.
Uli ! mon Victor, que cotte femme est froide ! son espèce de zèle n'a duré qu'un moment, il semble qu'elle m'évite, hier elle se plaignait de souffrir, j'ai tâché, moi, le cœur abattu, do la consoler cl même de régayer, cllo no me parle jamais ou ne me répond que des paroles sèches ou contrariantes, je suis ici constamment seule, excepté, comme tu le comprends, aux heures des repas, elle n'a môme pas la moindre attention, elle a l'air de dire que c'est toujours assez bon pour moi; au surplus tu la connais, mon bien-aimé, tu sais comme elle a été pendant quelque temps, il semble qu'elle n'ait personne chez elle ; ce soir, mon bien-aimé, les dames Brousses sont venues, mon cœur était gros, bien gros, la jeune dame est venue à moi avec tendresse, m'a demandé de tes chères nouvelles, a tâché de m'égayer, de me consoler, cela m'a soulagée, j'ai pleuré, nous sommes montées dans ma chambre, et là elle s'est mise à mon service, m'a parlé de toi, je lui ai dit que je pleurais parce que tu étais loin de moi, qu'ensuite la solitude où je me trouvais, le besoin de parler de toi à quelqu'un m'avait attristée au dernier point, que j'aurais voulu trouver dans M""' Hugo une amie à laquelle j'aurais confié mes peines, mais qu'elle est froide et plus que cela; elle m'a suppliée d'aller chez elle, qu'elle était toujours seule à travailler, que je pourrais parler de mon amour pour toi, tout à mon aise ; que celte jeune femme est sensible, qu'elle est bonne!
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« Restée seule à 8 heures du soir, le ciel était chargé, des éclairs violents, de l'orage, tu connais ma poltronnerie, je prends ma fille à moitié endormie et je vais joindre la compagnie, il fallait que ma peur fût bien forte, on ne m'avait pas dit d'y aller ; aussitôt que ces dames ont été parties, M"" Hugo a dit : je vais me coucher; je dis adieu comme si elle eût été mèi^e pour moi, adieu maman, lui ai-je dit, le ciel est bien chargé, je vais avoir peur. — Ah bah 1 a-t-elle dit, est-ce qu'il y a de quoi ? — Je m'en fus avec ma Didine dans ma chambre, je couchai cette aimable enfant, et je me mis à t'écrire.
« Mon bien-aimé, après t'avoir raconté les faits tels qu'ils sont, je dois te dire que je pardonne à M""^ Hugo. Je te conte tout cela, demain peut-être elle sera aimable, elle pensera qu'elle a chez elle une jeune femme qui adore son mari, qui en est séparée, qui a toujours été entourée de soins, de sollicitude et de tendresse, et qui réclame l'hospitalité qu'elle doit s'attendre à avoir chez le père de son mari, c'est-à-dire des soins, des attentions accordées avec bonté, et l'apparence au moins du plaisir qu'on éprouve à la recevoir. Mon chéri, je suis soulagée, mais j'exige de toi que tu n'en parles à personne, jamais à ton père, ne t'avise pas de lui écrire, mon Victor, jamais il ne saura de moi que du bien de sa femme ; toujours devant lui je lui donnerai raison : mais réponds-moi tout ce que tu voudras, tes lettres à mon adresse m'appar-
tiennent ; mais de grâce ne dis rien à ton père : lui-même, mon Victor, avait l'air de se plaindre à moi de n'être pas gaie, ils traitent cela de faiblesse. Je t'en supplie, n'écris rien à ton père, je le remercierai toujours de ses bontés et louerai sa femme; telle est ma manière de voir; elle est généreuse, digne de mon Victor ; je t'écrirai si cela change; autrement tu viendrais me chercher à Blois, nous partirions deux jours après, je retiendrais nos places, nous leur donnerions un prétexte quelconque.
« Dans tous les cas, nous ne resterons pas longtemps, je ne suis pas habituée aux caprices, quand je fais tout ce que je peux, l'on me reçoit toujours avec plaisir.
« Adieu, chéri, Didine dort.
« Adèle. »
Pendant que M™* Victor Hugo se plaignait de la sécheresse de sa belle-mère, Victor se réjouissait de ■savoir sa femme près de son père et de la femme de son père, dont, disait-il, « les soins maternels remplacent les miens. » Le 26 mai, M""= Victor Hugo écrit à son mari :
« Mon bien adoré, j'ai appris aujourd'hui des choses qui me prouvent que M™^ Hugo nous supporte avec peine et qu'elle s'en plaint. Tout cela serait trop long à te raconter et te distrairait du but de ton voyage ; cette femme est fort extraordinaire, mais clic est fausse. Je suis mal ici, nous ne pou-
vans y rester, mais comme il faut qu'elle ne s'en doute nullement, et surtout ton père qui ne me le pardonnerait pas, il faut que tu écrives que des affaires que tu ne prévoyais pas te forcent à rentrer à Paris, et qu'alors tu n'as que le temps de venir me chercher, que du reste tu conserveras toujours le doux souvenir de la manière dont ils nous ont reçus, écris cela parce que ça les engagera à avoir des soins pour moi...
« Mon adoré, ne te tourmente pas, je suis heureuse de ton amour, écris-moi seulement, et j'attendrai avec courage ; je suis, je te l'assure, calme. Fais-moi une ode, c'est ma récompense, publie-la dans tous les journaux. »
Le lendemain 27. craignant d'avoir été imprudente dans ses confidences, M'"'' Victor Hugo écrit de nouveau, mais en atténuant ses reproches et en justifiant sa hâte de quitter Blois par le désir de revoir plus tôt son mari :
« Je me suis déterminée à partir avec ma bonne. J'ai pensé que, d'après ce que t'a dit Ladvocat, tu aurais à faire à Paris au moins pour huit jours après ton arrivée, et en vérité, mon ami, je brûle de te revoir, et comme il est important que cette ode paraisse à temps et que tu sois là, le plus sage est d'aller à Paris, c'est ce que je vais faire. J'ai arrêté ma place pour dimanche 29 ou pour lundi, je ne sais pas au juste, parce qu'il faut qu'on voie à Orléans s'il y a des places de retenues ; dans
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tous les cas ce seront les meilleures, la femme a dit- que ce ne serait pas comme pour toi. Quel bonheur de te voir plus tôt, je deviendrai folle, il me semble qu'il y a un siècle, je n'y tiens plus; et alors tu pourras faire ton ode avec préface, noter tout ce que tu voudras et possédei' ton Adèle. Voilà bien les motifs, tous raisonnables, qui m'ont déterminé à prendre ce parti.
« M'"'' Hugo est revenue à moi bien tendrement. Cette pauvre femme a une maladie de nerfs qui la tourmente beaucoup. Cher Victor, écris à papa que tu les remercie bien tendrement, car alors, mon ami, elle était malade. Oh ! je lui pardonne de bon cœur, pauvre femme !
«Mon bien-aimé, envoie tes lettres maintenant à Paris chez maman chez laquelle je vais descendre et qui viendra au-devant de moi. »
Victor Hugo répond à sa femme le iS mai au sujet des deux lettres concernant M'"'^ Ilugo :
« Elles m'ont désolé... Comment I on te laisse seule... on est froid et inattentif pour mon Adèle bien-aimée dans la maison de mon père!... »
Et il continue sur ce ton ; le id nouvelle lettre, il reproche à sa femme de ne pas dater ses lettres; il n'a reçu que quatre lettres. Ce qui est d'ailleurs exact; il revient encore sur faccueil fait à sa femme :
« Je me croyais tellement sûr des soins qu'on aurait pour toi! Il me semblait que mon absence
te rendait sacrée!... Que t'importe la bonne ou la mauvaise humeur d'une personne étrangère dont tu ne dépends pas, dont tu ne dépendras jamais! Je viens de voir Sosthène^ qui est toujours on ne peut plus aimable. Il m'a donné une entrée toute spéciale. Il m'a dit que le Roi avait demandé si j'étais ici. Je suis effrayé de ce qu'ils attendent de moi. J'ai la tête si malade et le cœur si triste. Gomment chanter une joie? »
j^jinc Victor Hugo écrit à son mari :
« Mon adoré, je pars lundi matin ; jai les meilleures places de la diligence ; deux connaissances du général me protègent. Quel bonheur, jeté reverrai ! Oh ! tout mon bonheur ! Ne condamne pas mon action, c'est le désir de te revoir plus tôt, la raison que je t'ai dite, et d'autres que je t'expliquerai : oh ! ton Adèle a raison dans cette circonstance, bien-aimé ; ma Didine va parfaitement ; une seconde dent va percer : elle n'y pense pas. Remercions Dieu. Tout est pour le mieux. Ecris-moi à Paris le plus tôt possible quand tu arriveras. J'espère que deux jours après mon arrivée je te posséderai. »
jyjine Yictor Hugo partait donc de Blois le lundi 30, sans doute pour voir son mari plus tôt. Très bonne raison assurément ; peut-être la meilleure. Elle devança