‹ La vie d'une femmeChapitre 14 sur 48 · Acte I, Scène II · texte numérisé non relu

Acte I, Scène II

J'ai tant besoin de vous pour oublier les autres !

Dites-moi, quand, la nuit, vous êtes endormie. Calme, innocente et pure, et qu'un sommeil joyeux Entrouvre votre bouche et du doigt clôt vos yeux, Un ange vous dil-il combien vous êtes douce Au malheureux que tout abandonne et repousse ?

Ange ! une heure avec vous! une heure en vérité A qui voudrait la vie, et puis l'éternité !

m""^ VICTOR HUGO ET l'oKUVRE DE SON MARI 20'o

Dans l'acte II, Scène IV.

Des llammes de tes yeux inonde ma paupière.

Parle-moi, ravis-moi ! N'est-ce pas qu'il est doux. D'aimer et de sentir qu'on vous aime à genoux? D'être deux ? d'être seuls ? Et que c'est douce chose De se parler d'amour, la nuit, quand tout repose. Oh ! laisse-moi dormir et rêver sur ton sein, Doila Sol ! mon amour! ma beauté !...

Qu'on se rappelle les Lettres à la Fiancée, il la fait pleurer, elle lui a pardonné, il lui a dit qu'il ne pourra se pardonner, qu'il se déteste, et qu'il voudrait baiser la poussière sous ses pieds. Ce sont là ses expressions. Qu'on les compare avec la scène suivante d'IIernani et Dona Sol :

A l'acte III, Scène IV.

Oh ! laisse qu'à genoux dans tes yeux aftligés J'efîace tous ces pleurs amers et pleins de charmes Et tu prendras après tout mon sang pour tes larmes !

Dis-moi : je t'aime ! Hélas ! rassure un cœur qui doute, Dis-le-moi ! car souvent avec ce peu de mots, La bouche dune femme a guéri bien des maux.

Oh ! tu pleures ! lu pleures !

Et c'est encor ma faute ! Et qui me punira '? Car tu pardonneras encor ! Qui te dira Ce que je souffre au moins lorsqu'une larme noie La flamme de tes yeux dont l'éclair est ma joie.

Hélas! j'aime pourtant d'une amour bien profonde — Ne pleure pas, mourons plutôt ! — Que n'ai-je un monde '? Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux.

Relisez cette lettre à la fiancée du 15 décembre 1821 ; « Je l'ai fait pleurer. Oli I paidonne-moi. Que

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ne donnerais-je pour racheter les larmes que tu as versées en silence près de moi et à cause de moi.

« Si je t'ai blessée, ce n'est que par excès d'amour. »

Et dans la lettre du 16 février ISii :

« Je donnerais mon avenir, inon sang, ma vie, mon âme. »

Et dans la lettre du 13 août 18:2:2 :

« Est-ce que tu n'es pas mon àme. ma vie, mon ciel ? »

Et la scène III de l'acte Y entre Hernani et DoSa îSol : quand Hernani veut l'entraîner et quelle lui répond : tout à l'heure.

Oh ! je suis ton esclave ! Oui, demeure, demeure ! Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien. Tu sais ce que tu fais ! ce que tu fais est bien ! Je rirai si tu veux, je chanterai. Mon àme Brûle... Eh ! dis au volcan qu'il étouffe sa llamme, Le volcan fermera ses gouffres entr'ouverts. Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazon verts. Car le géant est pris, le Vésuve est esclave ! Et que t'importe, à toi, son cœur rongé de lave ?

Ali 1 qui n'oublierait tout à cette voix céleste ! Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste, Et comme un voyageur, sur un fleuve emporté, Qui glisse sur les eaux par un beau soir d'été, Et voit fuir sous ses yeux mille plaines lleuries, Ma pensée entraînée erre eu tes rêveries !

Oui, tous ces vers ne sont que la traduction fidèle des lettres. Mêmes cris d'amour, mêmes queo'elles, mêmes

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doutes, mêmes craintes, mêmes pleurs et mêmes demandes de pardon, mômes lamentations : nous sommes bien malheureux, disent les fiancés, et puis vient le désir de mourir ensemble. Sans doute l'amour est toujours l'amour, mais Victor l'a connu par Adèle et il emploie dans ses vers les mots mômes de ses lettres. Il a écrit et répété si souvent les mêmes déclarations à la fiancée qu'elles s'alignent sans effort en alexandrins.

Nous avons choisi //ernanï, le premier drame joué, le drame cher à M""^ Victor Hugo parce qu'il lui rappelait la grande bataille à laquelle elle avait pris une part active. Mais si nous prenons Marion Delorme , le premier drame écrit, et si nous reproduisions les vers, alors que Didier croit parler non pas à Marion, mais à Marie, qu'il estime la plus pure, la plus chaste des jeunes filles, que lisons-nous à l'acte \, scène II? G est Didier qui s'adresse à Marie :

Moi, funeste et maudit.

Avant que d'achever ce pas, je me suis dit : « Là-liaut, dans sa vertu, dans sa beauté première. Veille, sans tache encore, un ange de lumière, Un être chaste et doux, à qui sur les chemins. Les passants à genoux devraient joindre les mains.

Puisque à ma loyauté, candide, elle se fie. Elle que l'innocence à mes yeux sanctifie, Ai-je droit d'accepter ce don de son amour, Et de mêler ma brume et ma nuit à son jour? »

Dans les Leltres à la Fiancée, Victor Hugo ne se demande-t-il pas s'il a le droit de mêler son existence incertaine à celle d'Adèle ? Et n'y a-t-il pas une allusion à sa vie quand il a perdu sa mère et qu il est séparé de son père dans ces vers?

Seul, à vingt ans, la vie était amère et triste. .Je voyageai. Je vis les hommes, et j'en pris En haine quelques-uns, et le reste en mépris.

Et sa haine des hommes se rencontre dans plusieurs de ses lettres de vingt ans.

Or, je vivais ainsi, pauvre, somhre, isolé. Quand vous êtes venue, et m'avez consolé.

Maintenant disposez de mon cœur, de ma vie A quoi puis-je être bon dont vous ayez envie? Quel est l'homme ou l'objet qui vous est importun? Voulez-vous quelque chose, et vous faut-il quelqu'un Qui meure pour cela? qui meure sans rien dire Et trouve tout son sang trop payé d'un sourire ?

Didier, c'est bien Victor Hugo avec tous ses élans romanesques, ses emportements ingénus, son ardeur die vingt ans, « pauvre, sombre, isolé », ne trouvant de consolation que dans « l'être chaste et doux » qu'est sa charmante Adèle et prêt à mourir pour elle. N'a-t-il pas écrit le 20 octobre 1821 à sa fiancée une lettre tout entière sur lamour?

Didier dit à Marie :

Vous m'aimez ! Savez-vous ce que c"est que l'amour? Quuu amour qui devient notre sang, notre jour, Qui, longtemps étoufîé, s'allume, et dont la flamme S'accroit incessamment en purifiant lame. Qui. seul au fond du cœur, où nous les entassions, Brûle les vains débris des autres passions ! Qu"un amour, ù la fois sans espoir et sans borne, Et qui, même au bonheur, survit, profond et morne !

Relisez la lettre du 20 octobre :

« Il y a au dedans de nous un être immatériel qui est comme exilé de notre corps auquel il doit

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survivre éternellement; cet être d'une essence pure, d'une nature meilleure, c'est notre âme. C'est l'âme qui enfante tous les enthousiasmes, toutes les affections, qui conçoit Dieu et le ciel. L'amour pour le monde n'est qu'un appétit charnel, ou un penchant vague que la jouissance éteint et que l'absence détruit. Voilà pourquoi tu as entendu dire par un étrange abus de mots que les passions ne durent pas. Hélas, Adèle, sais-tu que passion sionifie sotiffrance, Qi crois-tu de bonne foi qu'il y ait quelque souffrance dans ces amours du commun des hommes, si violentes en apparence, si faibles en réalité. Non, l'amour immatériel est éternel parce que l'être qui l'éprouve ne peut mourir. Ce sont nos âmes qui s'aiment, non nos corps... »

Nous avons reproduit ce passage qui explique en même temps quel sentiment Victor Hugo pouvait garder à sa femme après la liaison de 1833 ; s'il était dupe d'une théorie sans doute trop absolue, il n'en assignait pas moins à l'amour charnel une place secondaire dans l'amour vrai, et il écrira àdius Marion, acte III, scène VI :

Va, lu peux avec moi venir en sûreté, Car l'amant à l'épou.x garde ta pureté.

C'est ce qu'il ne cessait de dire, décrire à Adèle quand il voulait la rassurer.

Et si nous voulons poursuivre les analogies, nous rappellerons dans les Lettres à la Fiancée ses déses-

poirs de n'avoir pas une situation, d'être poursuivi par un mauvais sort :

Ah ! quoique à chaque instant mon mauvais sort renaisse, Tu me donnes ton cœur, ton bonheur, ta jeunesse! D'où vient que tous ces dons sont prodigués pour moi Qui seraient peu payés du royaume d"un roi ?

]yjmc Victor Hugo a bien été l'inspiratrice de Victor Hugo dans ses premières poésies et dans ses premiers drames. Il était nécessaire de l'établir ici pour expliquer pourquoi, pensant à juste titre avoir exercé une influence maîtresse sur l'esprit de son mari, elle redoute que cette place puisse lui être disputée et pourquoi elle entend la garder sans partage ; si Victor Hugo a été le Marins des Misérables, il a été aussi le Didier. Il n'a connu le véritable amour, l'amour pur, que par Adèle, son premier amour.

C'est elle qui a fait jaillir tous ces vers enflammés, et son influence se perpétuera encore pendant de longues années, car c'est à la source de ses premières impressions que le poète puisera toute la chasteté des sentiments qu'il voudra exprimer. C'est le premier amour qui sera et restera le divin maître de son inspiration. Oh ! sans doute M""^ Juliette Drouet aura une part dans l'œuvre, elle a occupé une place importante dans la vie de Victor Hugo ; il serait puéril et injuste de la contester ; elle donna au poète des preuves touchantes de son dévouement et elle sut, en maintes circonstances, montrer un tact, une discrétion, une intelligence auxquels doivent rendre hommage ceux qui l'ont approchée ; mais dans les poésies que Victor Hugo lui consacra, n'y avait-il pas plutôt une dette de reconnaissance des sens? L'âme du poète ne restait-elle pas attachée au foyer? « L'être immatériel qui est comme exilé de notre corps », n'y revenait-il pas sans cesse dans les lettres

jjuic yiQi-oR UVGO ET L OEUVRE UE SON MARI 211

de voyage ? Ne s'y altachait-il pas avec une sorte d'obstination qui était pour Victor Hugo une sécurité plutôt qu'un remords ? La sereine tranquillité avec laquelle il parlait aux siens de sa tendresse, de sa tristesse d'être loin d'eux, de sa joie de se retrouver prochainement au milieu de ceux qu'il aime n'établissait-elle pas sa conviction qu il n'avait rien repris à sa femme de l'amour immatériel d'autrefois. Il le croyait. M""^ "Victor Hugo le crut pendant les premières années d'une liaison qu'elle jugeait encore incertaine et qu'elle espérait devoir être peu durable. Ne recevait-elle pas les lettres les plus touchantes de son mari? Et ne lui répondral-elle pas avec une égale émotion ? Elle admettait un entraînement, elle l'excusait même, car avant tout elle le voulait heureux. Aussi, au début ne s'alarma-t-elle pas trop de cette fantaisie, car c'était pour elle une fantaisie sans graves conséquences ; mais lorsqu'elle verra que la fantaisie se transforme en liaison plus solide, alors seulement elle redoutera que l'intimité du foyer ne soit entamée, et elle ressentira une mélancolie que les assurances très sincères de 'Victor Hugo sur la fidédité de son attachement ne parviendront pas toujours à dissiper.

En 1834, "Victor Hugo voyage en Bretagne et visite Rennes, Brest, Vannes et Nantes. M""' Victor Hugo est à Paris avec ses enfants et devait aller la semaine suivante chez les Bertin aux Roches. Elle écrit à son mari le 'il août; elle est affligée d'apprendre que ses lettres n'ont pas été reçues, sans doute parce qu'elles sont arrivées après que le voyageur avait quitté la ville.

« C'eût été un bonheur pour moi que, loin de moi, tu eusses pris ainsi part à ma petite vie. Tu en seras quitte pour faire retirer cette correspondance

et pour recevoir quelques gronderies de ma part pour avoir si peu mis d'empressement à rechercher de mes nouvelles. Mais, mon pauvre ami, je ne veux pas te dire rien qui puisse t'attrister de loin, ne pouvant être près de toi pour t'en consoler. Et puis d'ailleurs je crois que tu m'aimes au fond de tout cela, et que tu t'amuses puisque tu tardes ainsi à revenir : et en vérité ces deux certitudes me rendent heureuse.

« J'espère que nous ne nous quitterons plus après et que tu sentiras le bonheur d'être auprès d'une amie si véritable et si dévouée et près de tes chers petits qui t'aiment tant et que tu aimes tant. Car tu es pour eux plus même que père... Il fait ici un temps épouvantable, j'en suis presque contente, car cela va te faire revenir...

« Adieu, mon bon Victor, reviens vite ; tu ne

veux pas me dire au juste le moment, pourtant je

t'aurais préparé un bon dîner, car ceux que nous

faisons sont des plus simples, adieu, je t'aime

bien.

« Ton amie

« Adèle. »

Une phrase doit être soulignée dans cette dernière lettre : « Et puis d'ailleurs je crois que tu m'aimes au fond de tout cela et que tu t amuses. « Ces mots ne justifient-ils pas tout ce que nous avons dit sur les sentiments réciproques de Victor Hugo et de sa femme ? Sans doute c'est le premier voyage qu'il fait sans elle. Un regret est donc bien naturel : il est d'autant plus discret

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que le caprice semble au premier abord éphémère. M""' Victor Hugo est d'ailleurs fort occupée, elle n'aurait pu pour l'instant voyager étant retenue auprès de ses enfants qu'elle adore et qui ont besoin d'elle.

Dans les moments de répit, elle dessine, car elle avait un très joli talent et elle avait déjà fait les portraits de ses enfants. Et, en cette même année 1834, elle avait dessiné au crayon les portraits de sa fille Léopoldine et de son dernier fils François-Victor, à l'âge de six ans.

En l83o M""' Victor Hugo se rend à Angers, avec sa fille Léopoldine et son père M. Foucher pour assister au mariage de Victor Pavie, un des plus fervents admirateurs du poète. Victor Hugo se promène pendant trois semaines en Normandie en juillet et août et adresse à sa femme des lettres tendres.

Elle est un peu triste parce qu'elle voyage pour la première fois sans lui.

Le 13 août elle lui raconte son retour à Paris :

« Je vais reprendre mon journal, je l'ai laissé au moment où nous débarquions à Nantes. Voilà que douze gendarmes demandent les passeports avec brutalité. Mon père lui montre le sien qu'il avait pris pour Nantes. C'était en ordre. Malgré cela, ils nous ont retenus un quart d'heure là. Cette sévérité venait de cet événement de la machine infernale et de l'arrestation de Raspail qui avait été faite la veille à Ancenis. Didine riait beaucoup des gendarmes qui lui rappelaient ceux de Robert Macaire ^ »

\. Le 29 juillet avait lieu l'attenlaL de Fieschi contre le roi Louis-Philippe; Raspail avait été arrêté au moment où il allait

M""* Victor Hugo a été voir une tanle de la mère de Victor, M"" Dubuisson.

« En la quittant, j'ai été bien touchée et lui ai demandé de prier pour nous et de ne jamais nous séparer dans ses prières. Mon pauvre ami, la religion est d'un grand secours et d'une grande consolation ; il y a des moments où j'en sens le besoin et où je voudrais que nous fussions unis par la même pensée. En ce moment -là, j'avais bien foi en ces prières comme maintenant encore où je crois bien fermement en Dieu. J'ai vu aussi la maison où ta mère a été élevée place Saint-Pierre. Je ne puis te dire quelles émotions tout cela ma fait, mon pauvre ami. J'espère que tu les comprendras et les partageras. »

M*"*" Victor Hugo s'attendrit sur les souvenirs dupasse; et on respire là comme un parfum des lettres de la fiancée ; et dans la lettre de Victor Hugo du 16 août datée de la Roche-Guyon nous aurons comme un écho des lettres du fiancé :

« Je suis à la Roche-Guyon et j'y pense à toi. Il y a quatorze ans, presque jour pour jour, j'étais ici et à qui pensais-je "? A toi, mon Adèle. Oh ! rien

présider un banquet. Il fut ramené à Paris sur l"ordre du ministre Tliiers : n'ayant pu être impliqué dans Taffaire Fieschi, il fut néanmoins condamné à deux ans de prison pom' de prétendus outrages envers le juge d'instruction, puis, après cassation de l'arrôt, il fut renvoyé devant la cour de Rouen, qui le condamna à si.t mois y compris les cinq mois et demi de prévention. C'était, en réalité, un acquittement.

m"" VICTOK HUGO KT L (JKUVRK IJK SON MARI 2l'j

n'est change dans mon cœur. Je t'aime toujours plus que tout au monde, va, tu peux bien me croire, tu es ma propre vie... Les vrais souvenirs que j'avais laissés ici ont disparu. Mon nom n'en est pas moins prononcé tous les jours dans ce môme lieu où je pensais à toi, il y a quatorze ans. Quelles fraîches rêveries alors sous cette tour démantelée ! La ruine n'est pas plus ruine qu'elle n'était, mais moi de combien de côtés je suis déjà ruiné !

« Pas cependant du côté de mon amour pour toi, mon pauvre ange. Gela est comme le cœur du mur. A mesure que le parement tombe, on ne l'en voit que mieux. Dénudé, mais indestructible.

« Je laisse aller ma pensée au hasard. Dans une heure je partirai pour Mantes où je trouverai tes lettres, ce qui m'emplit de joie et d'impatience. Va, je t'aime. C'est bien vrai. »

Revient-on sur tous les anciens et chers souvenirs quand on ne s'aime plus et surtout sur les souvenirs d'il y a quatorze ans et « les fraîches rêveries » d'alors? Certes les fraîches rêveries peuvent laisser à la rigueur leur trace dans la mémoire, les laisseraient-elles encore dans lecœurs'ily avait un amour nouveau et impérieux? Non, on n'en parlerait pas; or elles étaient toujours vivaces et leur rappel môme devait rassurer M™'' Victor Hugo ; et quand le 19 août elle regrette que Victor Hugo ne la renseigne pas sur son itinéraire elle ajoute :

« Enfin si tu t'amuses je no te trouve aucun tort.

216 LA VU': d'unk femme

D'ailleurs je serais bien injuste de me plaindre d« toi qui m'écris de si bonnes et si charmantes lettres. Mais reviens, reviens... »

Et Victor Hugo revient le 'iO août.

M™'' Victor Hugo ne doute pas que son mari lui a conservé sa place dans son cœur; aussi lui garde-t-elle, elle aussi, la sienne. Elle ne lui parlera donc que de ce qui peut les unir, les rapprocher comme s'il n'y avait rien de changé, usant de ménagements, ayant la confiance qu'elle triomphera de ce qu'elle considère toujours comme une distraction éphémère, fugitive ; et elle ne s'inquiète pas trop de ces fugues annuelles.

En 1836 Victor Hugo fait un nouveau voyage en juin; il avait fait à sa femme, dans une lettre expédiée de La Loupe le 18 juin, une description de Chartres, M"''" Victor Hugo lui répond :

« J'ai reçu tes deux lettres, mon ami, elles m'ont fait grand plaisir. Nous avons beaucoup intéressé le curé par la lecture de celle oi!i tu rends compte de l'impression que t'a faite l'église de Chartres et de celle que tu as éprouvée de l'incendie du clocher. Continue, mon cher ami, à t'amuser. Je sais que les plus vifs plaisirs que tu puisses éprouver } sont ceux que tu ressens en voyageant.

« Je tiens les comptes très en ordre. Je m'occupe beaucoup de mon ménage et de mes enfants. Dans cette vie si triste pour les femmes, c'est là oii est le peu de bonheur qu'elles peuvent y avoir. J'ai vu Charles à Paris, la pension lui va bien; il devient" homme. La vie de collège est vraiment la meilleure

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pour les garçons. Cela a manqué à Paul ^ et, toute sa vie, il se ressentira de cette enfance et de cette jeunesse gâtées et efféminées. Ecris-moi, et à bientôt. Je t'aime et t'embrasse, amuse-toi bien, je t'en prie, et ne te prive de rien. »

Victor Hugo écrit le 25 juin de Saint-Malo, le 28 juin de Goutances, de Saint-Jean-de-Day le 30 juin, et ce sont toujours des élans de tendresse ; dans la dernière lettre il dit :

« Il y a quinze jours que je suis privé de toi, de ton doux sourire indulgent. »

Qu'on retienne ce mot : indulgent.

DeSainte-Mère-Église Victor Hugo répond le 5 juillet à la lettre de sa femme du 18 juin :

« Tu me dis dans ta lettre que tu es un peu triste, et la pensée que tu es triste là-bas m'empêche d'être ici autrement que triste. Tu ne sauras jamais à quel point je t'aime, vraiment, ma pauvre amie. Si tu voyais ce qui est au fond de mon cœur, je crois que tu serais heureuse. »

Eh oui, c'est vrai, il l'aime ; il l'aime môme aussi vivement qu'il le lui dit ; et plus qu'elle ne le croit ellemême. Si elle est triste, elle est du moins indulgente: elle l'est parce qu'elle envisage la vie sous un autre aspect : elle a vieilli vite, c'est elle qui nous l'affirme, et elle n'a pas trente-trois ans. Or elle considère que Victor est, à trente-quatre ans, beaucoup plus jeune qu'elle, et

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