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qu'elle ne saurait entraver sa liberté, tout au plus voudra-t-elle la réglementer. Qu'on lise cette lettre du 5 juillet pleine de noblesse, de générosité, de grandeur d'âme, une lettre qui devait la faire aimer davantage, une lettre où il n'y a pas d"amertume, mais la douce mélancolie du souvenir et qui donne l'impression de ces fleurs séchées dans un missel conservant leur aspect, leur couleur légèrement éteinte et un peu de leur parfum.
Timbre de la poste: Saint-Germain-en-Layc.
5, juillet 1836.
« Je souffre pour toi de cette chaleur, mais lu jouis tant de voyager que j'en suis heureuse avec toi. Ne te prive de rien. Moi je n'ai pas besoin de plaisirs, c'est le calme qu'il me faut. Je suis bien vieille par les goûts et assez triste sans chagrins. Que peut-on de mieux dans cette vie ? Je n'ai au monde qu'un désir c'est que ceux que j'aime soient heureux, le bonheur de la vie est passé pour moi, je le cherche dans la satisfaction des autres. Il y a bien de la douceur, malgré tout, là-dedans. Aussi, tu as bien raison quand tu dis que j'ai le sourire indulgent, mon Dieu ! Tu peux faire tout au monde, pourvu que tu sois heureux, je le serai.
« Ne crois pas que ce soit indifférence, mais c'est dévouement, et détachement pour moi de la vie; d'ailleurs jamais je n'abuserai des droits que le mariage me donne sur toi. Il est dans mes idées que lu sois aussi libre qu'un garçon, pauvre ami,
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toi qui t'es marié à vingt ans, je ne veux pas lier ta vie à une pauvre femme comme moi. Au moins ce que tu me donneras, tu me le donneras franchement, et en toute liberté. Ne te tourmente donc pas et crois que rien dans cet état de mon àme n'altérera ma tendresse pour toi, si solide et si complètement dévouée quand même.
« Adieu mon bon Victor, écris le plus souvent possible à ta vieille amie, je serai toujours cela pour toi. Ne t'inquiète de rien. Je voudrais que si ta nature n'est pas, en de certains points, semblable à la mienne, qu'au moins tu la comprisses, et que tu crusses surtout à la sincérité de mes paroles.
« Tous tes enfants vont bien, je t'embrasse. Sois heureux, bien heureux !
(( Adèle Hugo. «
Le 6 juillet M'"" Victor Hugo écrit àGaen,et elle craint que sa lettre précédente ne soit arrivée trop tard à Cherbourg, elle prie son mari de la réclamer, et en etîet il la réclame et la reçoit à Caen, M"''' Victor Hugo dit:
« Je n'ai rien de nouveau depuis hier, car mon dévouement et ma tendresse pour toi sont invariables. Adieu, mon Victor, amuse-toi bien et sois heureux. »
A cette lettre sont jointes deux lettres de ses filles Léopoldine et Adèle. Léopoldine dit à son père :
« Ma petite mère est toujours un ange de bonté
pour nous et nous l'aimons de tout ce qui est en notre pouvoir. »
Victor Hugo répond de Troane le 9 juillet :
« Mon Adèle, je ne veux pas que tu sois triste, entends-tu ? Je ne puis être heureux si tu n'es heureuse. Si ces voyages t'attristent, je n'en ferai plus. Après tout comme avant tout, tu es mon Adèle toujours bien-aimée. »
Le 13 juillet M"'*^ Victor Hugo adressait à Gisors une lettre qui, arrivant trop tard, était réexpédiée à Paris, place Royale :
« Les pauvres enfants t'attendent avec impatience. Ne manque pas d'être ici pour ta fête, ce serait mal à toi de n'être pas revenu pour ce jour-là. Je vis doucement, j'ai beaucoup dessiné ces temps-ci, et je fais assez bien. Je comprends, il me manque l'habitude et le travail, je veux employer cette campagne à bien travailler. Papa me persécute pour me promener; muis j'aime l'intérieur, ma chambre et surtout le repos. J'ai demain à dîner le curé et un de ses confrères qui nous a reçus dans sa maison. Ils sont polis et aimables, ces curés. Papa vit là-dedans. Cela m'ennuie quelquefois, mais je tolère et endure sa petite faiblesse afin de lui rendre la vie douce. Car vois -tu, comme je te l'ai dit déjà, c'est mon seul bonheur que de rendre heureux ceux que j'aime. ^)
^juie viri-Qjj Hi ;qq p.f. L UKUVRE DE SON MARI 221
Le 17 juillet Victor Hugo annonce de Barentin son retour; il sera donc là le :2I, le jour de sa fête. Il est content de revoir sa famille :
« Vous êtes tous ma joie et ma vie. Je t'embrasse et je t'aime, mon Adèle. »
jyjuip Victor Hugo qui avait parlé, dans une lettre toute récente, en femme résolue à ne pas abuser des droits que le mariage lui donne, se montrera donc de moins en moins comme ime simple femme, mais de plus en plus comme la femme de Victor Hugo, elle aura une idée toute nouvelle de son rôle, elle l'esquissera seulement ici, elle la développera plus tard; elle se déclare prête à tout accepter et à tout entreprendre pour le nom qu'elle porte. Ce qu'elle veut avant tout, c'est que Victor Hugo remplisse sa destinée, toute sa destinée. Elle l'y aidera de tout son pouvoir, de tout son dévouement, de toute son abnégation, et le 16 août, pendant une absence de son mari, elle écrit :
Diinancho IG août.
« Mon bon Victor, il y a deux jours que je n'ai reçu de tes nouvelles. J'espère en recevoir aujourd'hui ; ou plutôt que tu viendras, ce que j'attends avec impatience, car la maison est bien vide, je t'assure. Mes enfants vont bien. Didine a eu hier un mal de tète assez vif, mais elle est, mieux maintenant. Cette bonne petite me devient de plus en plus chère; ne t'ayant pas, je m'entoure de mes petits, et Didine, comme la plus grande, ne me quitte pas, car je lui suffis entièrement. Elle est
très raisonnable et est aimée de toutes les personnes qui la voient. Je t'assure que ce n'est plus un enfant.
« Chatillon est toujours ici, nous avons deviné pourquoi. 11 est pauvre au delà de tout. Il faudra le tirer d'affaire. Durand de Marseille est à Paris, ce fou, avec sa femme et trois enfants. Il fuit le choléra, et vient chercher la misère. Je lui ai, j'espère, trouvé une leçon à donner.
« Je fais, mon Victor, le plus de bien que je puis. C'est maintenant un besoin pour moi de m'occuper à être utile et à soulager le plus qu'il est en mon pouvoir ceux qui souffrent. Je ne puis rien tirer de ma bourse et de la maison; mais en se remuant un peu l'on arrive quelquefois à obliger; et puis l'on se fait des amis, je t'en fais ainsi, mon ami, car c'est toujours pour toi, et à cause du nom que je porte que je réussis. Va, mon ami, c'est le plus grand secret du bonheur, tu verras, je te ferai goûter cette joie-là.
« T'amûses-tu bien ? Es-tu heureux ? Tu sais que je veux que tu sois ainsi. Tu es fait pour la joie, la gloire, le triomphe et tout ce qui est resplendissant. Ne manque pas ta destinée, mon ami, tu sais, la seule chose que je ne te pardonnerais pas, ce serait d'être peu heureux.
«Tune trouveras pas plus de dévouement dans aucun cœur que dans le mien. »
Ce mot de dévouement, elle le dira, elle le répétera
M VICTOR HU(;o i:t loeuvke de son mari -223
parce qu'en effet c'est à cette vertu-là qu'on reconnaît la femme qui aime, et elle le pratiquera avec une admirable ferveur. Sur ce terrain-là elle ne redoutait aucune rivale.
En avril 1837 M'"'' Victor Hugo dessinait le portrait de sa fille Léopoldine étendue sur un sofa quand elle avait treize ans.
Victor Hugo faisait, en août 1837, un voyage en Belgique. H avait pris le goût et l'habitude de ces voyages annuels avec M"^'^ Juliette Drouet ; mais ce n'était pas uniquement un plaisir, c'était aussi une nécessité ; il devait accorder quelque repos à son cerveau un peu surmené par le travail. Aussi M""" Victor Hugo, malgré le grand désir qu'elle aurait eu de le garder auprès d'elle, n'osait trop rien dire au moment oîi il se mettait en route.
Elle réservait pour ses lettres certaines confidences et certaines remontrances. Le 11 août, d'Amiens, Victor Hugo écrit :
« Je songe à la joie que j'aurai de vous revoir tous, mon Adèle chérie. Il est bien bète de quitter la maison où l'on est si bien pour venir dîner dans des assiettes d'auberge oii l'on lit les chansons de Béranger à travers sa soupe. Mais que veux-tu? il faut bien changer l'attitude de son esprit, et les voyages servent à cela. »
Nous détachons ces lignes d'une lettre de M"'*' Victor Hugo datée du 14 août ; elle villégiature à Auteuil :
« Mon Victor, j'ai reçu tes lettres hier dimanche à onze heures. J'étais en ce moment attablée avec cinq enfants, qui mangeaient avec frénésie. Ils sont heureux ces chers enfants. J'avais fait venir
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mes fils la veille par le bateau à vapeur, ce qui était une vraie joie. Hier ils ont été à àne, ont tourné sur les chevaux de bois et le soir ont assisté au bal champêtre dAuteuil. Enfin je tâche de leur donner le bonheur qu'il m'est refusé en ce moment de te faire éprouver. M. Morin est venu les chefcher hier soir; il a dîné chez moi, nous avons causé de mes chers petits. Il m'a dit que, dans sa conscience, il ne voyait pas quel défaut il pourrait y avoir en eux, lorsqu'ils auraient Tàge d'homme, tant leur nature est jusqu'ici exempte de quoi que ce soit de mauvais. C'est une grande joie pour nous, mon ami, que d'avoir d'aussi charmants enfants, d'autant qu'ils ne nous ont donné que la peine de les gâter. Dédé^ est de mieux en mieux. Ainsi, mon Victor, distrais-toi et jouis de ton voyage sans aucune préoccupation désagréable. Mon père va venir, et te sachant prendre du repos et de l'agrément, je me trouve dans une position assez satisfaisante pour que tu puisses ne pas t'inquiéter de moi et attrister par cette pensée le plaisir que tu pourras prendre. Pourtant, mon ami, ne conclus pas pour cela que je ne serais pas plus heureuse si tu étais près de moi. Mais il est des instants où je sais mettre ma joie dans les jouissances que tu peux ressentir, mémo quand je n'y suis pour rien. Mais ceci ne peut durer, monsieur, plus d'un mois. »