II PREFACE
songé à les éluder, puisque nous parlerons du rôle joué dans la vie du poète par M'"'^ Juliette Drouet, mais nous avons cru remplir un devoir en montrant ce que fut M""*^ Victor Hugo, en lui assignant son véritable rang; si elle n'a pas occupé aux yeux du monde la place éminente à laquelle l'appelaient la clairvoyance de son jugement, la noblesse de son caractère et la grandeur de son dévouement, peut-être ce modeste livre contribuera-t-il à réparer une grande injustice.
LA
Une histoire de fiançailles en 1819 — il y a presque un siècle — est une histoire curieuse, attachante, d'une saveur particulière parce qu'elle porte bien la marque de l'époque. Les fiancés d'hier et même d'aujourd'hui y retrouveront assurément leurs impressions : timidités, pudeurs, joieg et espérances ; et aussi découragements, impatiences et désespoirs ; mais ils s'étonneront sans doute de cesexacerbationsde sentiments, oh bien chastes, de ces outrances de langage, et surtout de ■es contraintes, de ces efifarouchements qui contrastent avec la grande liberté d'allures et de paroles, inhérente à un grand nombre de nos jeunes filles modernes. L'instruction, l'éducation, les mœurs, les lectures, le théâtre, les sports ont amené des transformations dont quelques-unes ont été profitables ; les jeunes filles, mieux armées par leur éducation et mieux dotées par leur instruction, ont pu s'aflfranchir sans peine de certaines conventions, de cette tyrannie hypocrite du respect humain, et les parents ont, en témoignant une confiance avisée, renoncé à se constituer les gendarmes un peu trop intransigeants des élans du cœur. Aussi
on suivra avec intérêt celle histoire des fiançailles écrite par la fiancée Adèle Foucher qui devait devenir M"'^ Yictor Hugo.
Présentons les personnages du roman. C'est, d'abord, le père, Pierre Foucher. Il était greffier des Conseils de guerre, fonctionnaire dans l'âme, aimant son métier, remplissant scrupuleusement sa fonction, d'humeur assez morose. Un beau jour, son ami le major Hugo fut nommé rapporteur du premier Conseil de guerre. Ce fut une bonne fortune pour le greffier. Tous deux habitaient sous le même toit à l'Hôtel de Ville, et tous deux, célibataires, ils unirent leurs deux solitudes. On s'entendait fort bien, mais à une seule condition : c'était de ne pas parler politique ; Léopold Hugo était républicain, Pierre Foucher était royaliste. Tous deux étaient jeunes, tous deux avaient une situation, ce qui était une excellente condition pour se marier. On parlait du passé. Pierre Foucher, ayant perdu ses parents, avait été élevé par son oncle, chanoine au Mans, et avait fait ses études chez les Oratoriens, à Nantes. Ce nom de Nantes provoqua un sursaut de Léopold Hugo. Il lui rappelait d'abord la guerre de Vendée, mais surtout un plus doux et plus charmant souvenir : celui d'une jeune tille dont il était violemment épris.
Tout de suite, Hugo dit à son nouvel ami :
— Vous ne connaîtriez pas, par hasard, un armateur de Nantes, M. Trébuchet ?
— Trébuchet! Mais cest mon ami.
-^ n a une fille ?
— Sophie Trébuchet.
— Je l'aime et je vais l'épouser.
El, alors les questions se pressent. Pierre Foucher renseigne Hugo sur sa nouvelle famille et, confidence pour confidence, Foucher annonce que, lui aussi, il va
se marier avec M"" Asseline. On se congratule. Heureuse rencontre, heureux hasard ! et, pour comble de bonheur, les deux ménages habiteront le même logis.
Léopold Hugo ouvrit la marche nuptiale ; et, lorsque Pierre Foucher épousa M"*' Asseline, il pria Léopold d'être son témoin. Au dîner, le major, s'adressant à Pierre Foucher, lui dit :
— Ayez une fille ; j'aurai un garçon et nous les marierons ensemble. Je bois à la santé de leur ménage.
Le ménage Hugo eut trois garçons : Abel, Eugène, Victor.
Le ménage Foucher eut d'abord un garçon : Victor, puis, plus tard, une iille : Adèle, et, enfin, un autre garçon, Paul, et une deuxième fille, Julie, dernière venue et pour qui la sœur fut une seconde mère.
Hugo allait, comme chef de bataillon, à Marseille. Foucher devait habiter l'hôtel Toulouse, rue du Cherche- Midi, oii avaient été transportés les Conseils de guerre.
Le chef de bataillon Hugo, ayant été envoyé à l'île d'Elbe, reçut l'ordre de gagner l'armée d'Ualie; il était toujours accompagné par sa famille, mais il conçut quelques craintes pour la santé si précaire de Victor, et, rUalie étant pacifiée, il renvoya sa femme et ses enfants à Paris. M""' Hugo habita au numéro 12, impasse des Feuillantines. On connaît le décor, qui a été tant de fois décrit, et cette demeure et ce parc immortalisé par plusieurs poésies de Victor Hugo.
Victor était à l'école, rue Saint-Jacques, chez le père La Rivière. Mais il y avait les jours de sortie et les soirées ; c'est maintenant qu'entre en scène la petite Adèle Foucher.
Mme Foucher amenait souvent aux Feuillantines ses enfants, Victor et Adèle. C'était une occasion, pour les deux amies, de se voir, de causer, et, pour les enfants, de s'ébattre en toute liberté dans le grand jardin.
La petite Adèle était un peu dépaysée et ahurie au milieu de ces quatre garçons courant, gambadant, criant et cherchant à Teffrayer par la hardiesse de leurs jeux :
Parfois, d'un passe-temps plus doux Etalant l'adresse savante.
Sur l'escarpolette mouvante Ployant, raidissant les genoux, Nous volions, fiers de l'épouvante De nos mères...
Et, quand on avait donné d'aussi beaux exemples d'audace, on installait Adèle sur la balançoire ; et la fillette tremblait de tous ses membres lorsqu'elle se trouvait, tout à coup, emportée dans un vol vertigineux au milieu des branches des arbres. Mais les garçons avaient leur amour-propre, et, ayant pour tout public 31"'' Adèle, ils voulaient fixer son attention et lui arracher des cris d'admiration par des luttes, corps à corps, terribles. On ne s'en tenait pas là. On appliquait un bandeau sur les yeux dAdèle, on la couchait dans une brouette, on la voiturait dans un coin du jardin et on lui demandait de désigner Tendroit où elle se trouvait. Les garçons se considéraient comme très malins ; elle était plus avisée qu'eux, car elle indiquait imperturbablement l'endroit, à la grande colère de ces jeunes messieurs. Ah çà! c'était donc une voyante ! Mais oui, elle voyait ; le bandeau, discrètement déplacé, permettait à la petite aveugle de voir sans qu'on s en aperçût. La ruse étant éventée, nos petits hommes s'irritaient d'avoir été dupés par une petite fille.
Si nous avons parlé de ces jeux enfantins, c'est qu'ils prendront plus tard toute leur valeur, au cours de notre récit; mais, pour l'instant, ils assuraient les relations d'intimité entre les deux familles.
A cette époque, Victor avait neuf ans, Adèle en avait
LES FIANÇAILLES b
huit. Ils s'amusaient comme frère et sœur. Il fallut se quitter pour une année, M°"^ Hugo ayant été rappelée en 1811 par son mari, qui était alors à l'armée d'Espagne. Puis, M""" Hugo revint à Paris avec ses enfants, il y avait eu des changements aux Conseils de guerre. M. Foucher n'était plus greffier ; il occupait la place de chef de bureau du recrutement au ministère de la guerre. Il avait cédé son greffe à son beau-frère Asseline, mettant comme condition de garder la moitié du logement. 11 habitait donc toujours l'hôtel Toulouse, mais, ayant beaucoup de travail, il était plus souvent au ministère que chez lui. Il ne rentrait même pas toujours le soir, à cause du travail de nuit.
M'^"' Hugo retrouvait sa maison et son parc des Feuillantines, mais pas pour bien longtemps, la Ville devant détruire le jardin, pour prolonger la rue d'Ulm. Aussi, dut-elle se mettre aussitôt en quête d'un nouveau logement.
Elle découvrit, rue du Cherche-Midi, presque en face du Conseil de guerre, un ancien hôtel Louis XV et, au fond d'une cour, un rez-de-chaussée avec un jardin. Elle y vint s'installer le 31 décembre 1813; et une de ses meilleures amies, M""' Lucotte, la femme du général, habita le premier étage.
Le 29 mars 1814, les alliés étaient aux portes de Paris, et le comte d'Artois fit son entrée le lïî avril. M'"* Hugo, en fervente royaliste, accueillait favorablement la restauration des Bourbons. Pierre Foucher partageait la joie de son amie; et jugez de la fierté de M"*^ Hugo : le comte d'.\rtois envoya à ses flls l'ordre du Lis!
Une messe d'actions de grâces devait être célébrée à Notre-Dame. La famille royale avait décidé de s'y rendre en grande pompe. On ne pouvait laisser passer une si belle occasion. Aussi, M. Foucher s'était mis en campagne pour avoir des places d'où l'on verrait défiler le cortège. On avait mis à sa disposition une des chambres
de la tour Saint-Jean, au Palais de Justice. Il offrit à M""" Hugo riiospitalité.
Les deux familles partirent ensemble à pied de la rue du Cherche-Midi pour le Palais de Justice. Victor avait attaché à sa boutonnière le ruban de moire blanche qui retenait le lis en argent, et, en galant paladin, il avait otTert le bras à M"^ Adèle, sous l'œil ravi des parents.
Ces deux enfants de douze et de onze ans jouaient au monsieur et à la dame ; et Adèle était toute fière de marcher à côté d'un petit personnage décoré.
On accueillit avec enthousiasme Louis XVIIL Mais ^jme Hugo, toute ardente royaliste quelle fût, était inquiète sur' le sort de son mari, qui avait servi Napoléon, et alla le rejoindre dans cette ville de Thionville qu'Hugo rendit seulement lorsqu'on lui signifia l'abdication de Napoléon. Elle confia ses deux plus jeunes fils, Eugène et Victor, aux Foucher et à M""' Lucotte.
Tous ces détails, en apparence secondaires, prendront un singulier relief plus tard.
M. Pierre Foucher devenait momentanément le chef des deux familles, et avec d'autant plus de bonne grâce qu'il considérait les petits Hugo un peu comme ses enfants, il les promenait, les conduisait au Muséum, les recevait à dîner les jeudis et les dimanches, tandis que M""" Foucher veillait au bon ordre de leurs vêtements.
Le général Hugo, étant en demi-solde, subvenait péniblement aux besoins de sa famille, et M"'* Hugo, en août 1818, avait dû se loger à un troisième étage, dans la rue des Petits-Augustins. Eugène et Victor, étant sortis de pension, habitaient chez leur mère, et, à partir de ce moment, M™'' Hugo et ses deux fils allaient passer leurs soirées chez les Foucher à l'hôtel Toulouse.
« M"'- Foucher occupait sa chambre à coucher, grande pièce à alcôve profonde. La visiteuse trouvait à l'un des coins de la cheminée son fauteuil tout prêt, et sans ôter son châle, ni son chapeau, s'asseyait, lirait son ouvrage de son sac et se mettait à ses points.
« M. Foucher, qui ne passait plus les nuits au ministère de la Guerre depuis le renversement de l'empereur, se tenait de l'autre côté de la cheminée, ayant près de lui, sur une étagère, sa tabatière et sa bougie. Entre lui et M'"^ Hugo, autour d'un guéridon, travaillaient à l'aiguille M'"'' Foucher avec sa fille. Eugène, Victor et Victor Foucher fermaient le cercle.
« Les soirées étaient fort silencieuses. La santé du maître de la maison, défaite par ses excès de veille, se prêtait peu au mouvement et à la conversation ; il n'y avait même pas à lui demander de ses nouvelles, il haïssait qu'on s'occupât de lui, toute attention l'importunait. Il était comme honteux d'être malade, il s'effaçait dans un coin et dans ses livres. M"" Foucher, pour ne pas le troubler, et par nature, causait peu ; Eugène et Victor, aussi disciplinés dans la vie positive qu'ils étaient libres dans la vie intellectuelle, avaient été élevés par leur mère à ne jamais parler sans qu'on les interrogeât. 31™"= Hugo interrompait de temps en temps sa couture pour regarder pétiller le bois et pour ouvrir sa tabatière, car elle prisait comme M. Foucher. Elle présentait sa tabatière à son vieil ami, en lui disant :
« — Monsieur Foucher, voulez-vous une prise ?
« M. Foucher répondait oui ou non, et c'étaient, d'ordinaire, avec le bonjour elle bonsoir, les seules paroles échangées de toute la soirée.
« Ces soirées monotones avaient pour Victor une attraction qu'on ne s'expliqua pas dans le commencement. Aussitôt le dîner fini, il était prêt et pressait la lenteur d'Eugène dans la rue. Il avait peine à ne pas
devancer sa mère ; quand, par hasard, il ne venait pas à l'hôtel Toulouse, il était triste ^ »
Nous avons reproduit ce tableau de famille peint par Adèle. Fallait-il que l'intimité fût étroite pour que chacun se livrât à ses petites occupations sans rien dire !
Adèle n'avait pas encore seize ans. Et, dans ce milieu un peu sévère, elle avait acquis, par contagion, de la gravité. Elle y avait d'autant plus de mérite qu'elle avait été élevée avec des garçons dont la joie tapageuse la préparait mal aux soirées muettes de l'hôtel Toulouse.
Mais Victor n'était plus pour elle le petit camarade qui la traînait dans une brouette, les yeux bandés, et qui l'installait sur une balançoire ; celui-là était oublié ; depuis le jour où elle lui avait donné le bras pour assister à l'entrée de M. le comte d'Artois, c'est-à-dire depuis cinq ans, elle l'avait vu plus rarement ; il lui apparaissait, maintenant, comme une sorte de personnage. Songez donc ! à quatorze ans, il avait fait des vers ; à dix-sept ans, il était consacré poète ; il avait obtenu, à l'académie de Toulouse, l'amarante d'or pour sa poésie : Les Vierges de Verdun et le lis d'or pour sa poésie : Le Rétablissemenl de la Statue d'Henri IV. Elle avait pour lui, désormais, une grande considération. Mais elle était, cependant, un peu intriguée. Car, enfin, il venait presque tous les soirs, et il n'avait pas l'air ennuyé. Ce n'était pourtant pas un spectacle très récréatif de voir des dames mélancoliques absorbées par leurs broderies et un monsieur sévère plongé dans ses livres. Et Adèle, qui l'observait discrètement, remarquait que Victor avait, en entrant, un visage radieux, et, en sortant, une physionomie sombre ; et puis, elle s'apercevait que, dans le cours de la soirée, Victor la regardait