‹ La vie d'une femmeChapitre 3 sur 48 · Victor Huf/o raconté par un témoin de sa vie · texte numérisé non relu

Victor Huf/o raconté par un témoin de sa vie

avec des yeux rêveurs. Adèle voyait bien ce trouble, et, si elle avait eu de la coquetterie, elle en aurait prolongé la douceur ; mais elle n'y songeait pas ; bien au contraire, elle aurait voulu causer avec Victor, ne fût-ce que par curiosité (car les petites filles sont un peu curieuses), pour lui demander ce qu'il pouvait bien penser pendant toutes les heures de ces longues et monotones soirées. La jeune Adèle de l'hôtel Toulouse n'était plus l'enfantine Adèle des Feuillantines, et, la preuve, c'est que Victor la distinguait seulement maintenant, tant elle était devenue jolie et séduisante ; et, tout à coup, tous deux éprouvaient les mêmes sentiments, sans pouvoir les échanger autrement que par des regards et des soupirs. Il semble, cependant, qu'ils s'étaient compris sans se parler ; le roman d'amour s'était ébauché à la lueur crépusculaire des lampes, et menaçait de durer, peut-être longtemps, sans aveu possible, car ils n'étaient jamais seuls. Qu'on ne croie pas, au moins, que les parents eussent, une seconde, la pensée de les surveiller : ils sont toujours les derniers à connaître notre premier amour. Ils ne se doutaient de rien. On aurait bien surpris M"*^ Hugo si on lui avait dit que Victor était amoureux.

Quant aux Foucher, ils ne soupçonnaient guère que le cœur d'une fillette de seize ans à peine eût parlé, une fillette qui suivait des cours, qui complétait son instruction !

La précocité d'intelligence avait mûri le cœur de Victor. Adèle se sentait attirée vers celui qui ne savait pas dissimuler ses sentiments, elle éprouvait ce premier frisson de tendresse qui était pour elle une surprise et une nouveauté. Un rapprochement sentimental s'était opéré insensiblement entre eux, s'était avivé par la fréquentation quotidienne, s'était exalté encore en face de la difficulté de se communiquer leurs impressions ; et un commun désir d'échanger leurs confidences

accentuait encore des impatiences trop longtemps contenues.

Un soir, — c'était le 26 avril 1819, — ils étaient seuls. Comment? Pourqud-i^ Ils ne nous l'ont pas dit. Les parents étaient coniiants. El cette confiance même suffit à expliquer ce défaut de vigilance. Victor s'était assis aux pieds d'Adèle ; il n'osait rien dire, il la regardait plus tendrement encore que de coutume. La jeune fille, plus curieuse, plus hardie peut-être, parce qu'elle était plus ignorante, rompit le silence et lui demanda quel était son plus grand secret, promettant de lui confier le sien à son tour. Victor, d'abord intimidé, puis tremblant, lui dit :

— Je t'aime.

Et elle lui répondit aussitôt :

— Moi aussi, je t'aime.

Leur cœur, jusqu'alors étreint par l'angoisse de l'incertitude, était rasséréné. C'est ce que Victor traduisait ainsi deux ans après, dans sa lettre du 26 avril 1821, à Adèle, lorsqu'il rappelait cette soirée :

« Je m'attachai avec volonté à l'idée d'être quelque chose pour toi, tout mon être fut fortifié, je voyais enfin au moins une certitude sur la terre : celle d'être aimé. »

Quel soulagement ! Quels transports d'allégresse ! Ah ! les soirées n'auraient plus de secrets pour eux. Ils pouvaient se voir, désormais ils se comprenaient. C'était l'apaisement dans la sécurité de leur amour. Mais, au moment où leurs cœurs étaient en fête, les convenances des familles imposaient leurs exigences. Les Foucher fuyaient Paris, aux approches du printemps. M""" Foucher avait loué une maisonnette dans la banlieue, à Issy : c'est ce qu'elle appelait la campagne ;

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et, en effel, ù cette époque, c'était un voyage. Il fallut se séparer. Victor fut vivement contrarié. Les communications n'étaient pas alors très faciles. On devait donc choisir les beaux jours qui n'étaient pas aussi fréquents que Victor les eût souhaités. M'"'" Hugo partait alors avec ses deux fils, ae bonne heuro. On dînait à Issy. Mais on ne savait jamais quand on se reverrait. Le soleil seul était le grand dispensateur de ces promenades, et il n'était pas souvent généreux. Aussi, Victor avait hâte que l'été fût terminé. Enfin, le bienheureux jour du retour* arriva. Et c'est Adèle qui va nous raconter comment les relations habituelles furent reprises :

« Les soirées muettes recommencèrent à l'hôtel Toulouse, et Victor en fut enchanté, mais il le montra trop; les parents s'aperçurent de sa joie et en cherchèrent la cause. Il ne leur fallut pas longtemps pour découvrir que son bonheur n'était pas de voir pétiller le feu, ni de passer deux heures immobile sur une chaise mal rembourrée, et que cela lui était bien égal qu'on ne dît pas un mot et qu'il était content que M. Foucher eût les yeux baissés sur ses livres et les femmes sur leur ouvrage, parce qu'il pouvait regarder tout à son aise M"'^ Adèle. On reconnut, en même temps, que M"*^ Adèle ne s'en fâchait pas^ »

Les parents pourtant n'attachèrent pas grande importance à leur découverte Leur scepticisme habituel n'entrevit qu'une camaraderie plus amicale de deux êtres élevés jadis comme frère et sœoir, camaraderie dont ils ne voulaient pas envisager les conséquences et à laquelle ils ne prêtèrent tout d'abord qu'une attention distraite : et c'était si vrai que, le !28 décembre, iVl. Foucher conduisit sa fille Adèle et Victor aux Français. On donnait Hamlet. M. Foucher ne voyait là qu'une occasion d'amuser les enfants et

\. Victor Hugo raconlé par un témoin de sa vie.

pas autre chose. Mais Adèle et Victor s'intéressaient plus à leurs mouvements réciproques, à leurs expressions de physionomie, à la manifestation muette et significative de leurs sentiments qu'à la représentation elle-même. Adèle appuyait, dans la loge, son bras sur celui de Victor, comme pour consacrer plus nettement le premier aveu ; et, à la sortie, pendant qu'ils attendaient Victor Foucher, en quête d'une voiture, Adèle lui dit, avec un petit air d'une charmante ingénuité, que les femmes étaient plus aimantes que les hommes. Le propos devait piquer Victor au vif. Car il était déjà dominé par une passion violente, que, malgré son humeur un peu sauvage, il avait déjà traduite dans la poésie Premier soupir^ sorte d'élégie adressée à celle qu'il considérait déjà comme sa fiancée :

Dientôt, lu peux m'être ravie ; Peut-être loin de toi demain j'irai languir. Quoi ! déjà tout est sombre et fatal dans ma vie.

J'ai dû faimer, je dois te fuir !

Adèle n'était donc peut-être pas très autorisée à se montrer si absolue. Sans doute Victor n'aura pas répondu à cette pression du bras d'Adèle, craignant d'être remarqué, se sentant un peu paralysé sous l'œil, qu'il croyait à tort inquisiteur, de M. Foucher, s'imaginant que le moindre geste pouvait trahir son secret.

Dans cette fin d'année 1819, les deux amoureux, qui s'étaient déjà fiancés sans le consentement de leurs parents, se glissaient des lettres de la main à la main. Ils étaient leurs propres facteurs. Car Adèle n'aurait pu recevoir des lettres de Victor ni lui expédier les siennes par la poste. Aussi, toutes les fois qu'on se rencontrait, on se passait un billet. Ce sera le grand remords d'Adèle.

Ah ! ces lettres, nous les avons tenues, nous les avons lues et relues.

Les pages sont tantôt de grand, tantôt de petit format. L'écriture de Victor est très fine, cursive : les lignes sont très serrées. Il n'y a pas de ratures, ou, du moins, elles sont en très petit nombre. C'est le coçur qui dicte, et si rapidement, si abondamment que la veine d'amour semble inépuisable; c'est comme un torrent qui jaillit, bouillonne, écume.

Adèle écrit sur des petits bouts de papier assez informes, tantôt au crayon, tantôt à la plume. Ils sont parfois entamés ou même déchiquetés ; elle saisit ce qu'elle rencontre sous sa main. C'est qu'elle n'est presque jamais seule, elle ne peut donc s'installer à son bureau; on lui demanderait ce qu'elle fait; elle est obligée de se servir de ses genoux comme d'une table et dans la cham.bre où elle peut se réfugier ; si elle est brusquement surprise par la venue de sa mère, elle doit cacher la lettre dans sa poche ; si elle entend du bruit à côté, elle se hâtera d'achever la phrase commencée, passera des mots ou même n'achèvera pas la phrase ; étant sans cesse sur le qui-vivre ou aux aguets, elle aura quelque peine à suivre une idée, et s'embarquera dans un développement d'où elle aura quelque difficulté à sortir. Elle est comme l'oiseau sur la branche qui entend dans le lointain le coup de fusil du chasseur. Aussi, elle ne peut pas toujours réfléchir, elle dit tout ce qui lui passe par la tête et par le cœur sans aucun souci du style ou de la correction des phrases. Elle n'en aurait pas le loisir, n'ayant pas la sécurité. Ce sont donc des instantanés de ses sentiments.

Elles sont naïves, ces lettres, souvent puériles, parsemées parfois d'exagérations et d'hyperboles, agrémentées de pudeurs farouches, imprégnées aussi de respect humain, mais d'une belle droiture, d'une fran-

chise un peu rude, sans apprêt, mais senties, tendres, inquiètes, et parfois douloureuses.

Élevée dans im milieu bourgeois, aux idées un peu étroites et mesquines, aux horizons limités, Adèle, tout d'un coup livrée à elle-même, dégagée des lisières familiales, sans appui, sans conseils, est désorientée; elle correspond avec Victor à l'insu de ses parents.

Malgré la pureté parfaite de son âme, elle se croit coupable de dissimulation, elle s'accuse de tromper sa mère, et, grossissant outre mesure d'innocentes peccadilles, son imagination prodigue de grands mots, dont elle ne comprend pas elle-même toute la valeur, découvre quelle doit se « mépriser », et qu'elle doit inspirer peut-être à son fiancé du mépris pour la liberté qu'elle prend de lui dire sa tendresse. Elle usera et abusera de ce mot pour meurtrir sa conscience comme une sorte de pénitence religieuse qu'elle lui inflige.

Pourtant, est-ce sa faute si son cœur s'est éveillé? Ne doit-elle pas être appelée comme toutes les jeunes filles à faire son bonheur? Ah ! ce bonheur, elle l'empoisonnait de sa souffrance, tant elle subissait la tyrannie de sa chasteté et de sa pudeur ! Victor lui donnait tous les apaisements en lui disant qu'on s'était juré fidélité devant Dieu, ce qui devait satisfaire ses idées religieuses, mais aussitôt, en poète qu'il était, il Cclébrailla beauté et la noblesse de lamour ; elle subissait la contagion de ce bel enthousiasme, elle admirait le jeune homme qui était capable de lui inspirer de telles émotions ; elle le placera même si haut dans son esprit quelle redoutera de lui paraître inférieure ; c'est quelle a reçu une instruction assez rudimentaire. Aussi, elle dira avec une sorte d'obstination qu'elle est une bête et le croira très sincèrement.

On verra dans le cours de ce livre, qu'Adèle s'était calomniée en se diminuant ainsi ; en se rabaissant

elle voulait exalter son Victor et manifesler sa crainte de s'allier à un jeune homme dont la notoriété naissante lui fera plus vivement sentir son ignorance. Certes, ses sentiments, ses nobles aspirations, seront trahis parfois par l'expression imparfaite de ra pensée, mais elle n'était pas responsable de l'instruction un peu fruste qu'on lui avait donnée; elle a prouvé plus tard que son intelligence était supérieure, ayant subi l'évolution de toutes les intelligences dotées des qualités maîtresses que l'éducation première a laissées en friche et qui se développent dans le commerce des hommes d'élite et au contact d'un homme de génie. Elle deviendra, dans le cours de sa vie, autant par les dons de l'esprit que par la beauté morale, une femme qui aurait dû tenir une des premières places, et qui, parla bonté, la générosité, la délicatesse, la finesse, la clairvoyance, la sûreté du jugement, la hauteur de vues, sera la digne compagne de celui qu'elle accueille d'abord comme un amoureux et qu'elle élèvera ensuite à la dignité d'un dieu.

Les deux amoureux avaient, tout d'abord, essayé d'envelopper de mystère leur roman dans la crainte qu'il ne fût brusquement interrompu. Mais comment cacher longtemps des impressions? Toutes les fois que Victor venait la voir, la physionomie d'Adèle s'illuminait, ses yeux trahissaient par leur éclat et sa bouche par son sourire la joie qu'elle éprouvait d'être auprès de lui. Les Foucher durent se rendre à l'évidence. Adèle n'était plus la même petite personne calme et indifférente ; elle aimait. Victor devait convaincre les plus aveugles que, par ses visites répétées, ses allures, ses regards obstinément fixés sur la jeune fille, il aimait, lui aussi; les deux cœurs étaient trop voisins l'un de l'autre pour que les Foucher ne songeassent pas à les unir définitivement ou à les séparer.

Quant à M"'" Hugo, elle n'avait rien vu, elle n'avait

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rien soupçonné, son horizon était borné à son ouvrage et son attention était confisquée par ses petits points.

M'"^ Foucher jugea qu'elle devait avoir une explication avec sa fille, l'explication traditionnelle. Elle ne voulut rien brusquer, elle disposait du catéchisme ordinaire des mères et de l'avertissement préliminaire en ces sortes de circonstances:

— Mon enfant, tu es sans cesse auprès de Victor, tu causes toujours avec lui, tu ne l'inquiètes même plus de ceux qui sont là, autour de toi. Il t'accapare et t'absorbe. Pour lui, il ny a rien à dire ; quant à toi, en ta qualité de jeune fille, lu risques d'attirer lattention sur toi. Crois-moi, tu heurtes les convenances, ou, si ce mot n'est pas juste et te paraît excessif, tu ne respectes pas suffisamment les conventions mondaines devant lesquelles les personnes bien élevées s'inclinent.

Il y avait, assurément, dans l'observation de M"'^ Foucher, une part de jalousie parce qu'elle sentait sa fille lui échapper, mais elle ne la laissera éclater que plus tard ; pour l'instant, elle montait la garde devant le sanctuaire des lois mondaines. Les Foucher étaient très rigoristes sur ce chapitre ; ilsconsidéraientque la jeune fille ne devait, par son attitude, donner prise à aucun commentaire ; et leur humeur un peu maussade accentuait encore la recommandation.

M""= Foucher avait, en somme, débité le sermon un peu égoïste des mères qui prêchent surtout pour leur paroisse.

Cependant, ces remontrances devaient paraître un peu étranges à Adèle, si elle rappelait tous ses souvenirs : son père navait-il pas hébergé et promené les petits Hugo, quand 31""= Hugo était à Thionville, auprès de son mari ? Ne donnait-elle pas le bras à Victor, le jour où elle alla voir l'entrée du comte d'Artois? El voilà que, tout à coup, Victor était traité en inconnu, presque en étranger! Cependant, iM. Hugo,

alors rapporteur du premier Conseil de guerre, témoin du mariage de M. Foucher, n'avait-il pas porté un toast et fiancé à l'avance leurs enfants, avec l'assentiment de M. Foucher? M. le chef de bureau du recrutement avait-il oublié la vieille promesse du greffier? Oui, sans doute. [1 était jeune, alors, il avait la charmante imprévoyance que donne le bonheur. Aujourd'hui, il était un homme froid, rassis ; il avait de l'expérience, il calculait. Il avait surpris, non sans inquiétude, mais en silence, l'amour naissant de ces deux enfants. Vraiment, pensait-il, ils n'étaient pas en âge de se marier, de fonder une famille. Victor n'avait pas de situation. Il faisait des vers ! La belle affaire ! La poésie ne nourrit pas son homme, et encore moins une femme et des enfants. Il avait des succès, assurément. Les succès de ce genre donnent de la notoriété, mais pas d'argent. Ah ! si Victor avait une bonne place avec des appointements raisonnables qu'on lui paierait régulièrement à la caisse, tous les mois, passe encore. Il n'y a pas d'aléa, pas d'incertitude. On sait ce qu'on touche et on le touche. Mais la poésie ! C'est un luxe de riche, ou une distraclion des dimanches et jours de fêtes, quand on a été pendant six jours de la semaine à son bureau. Voilà ce que pensait M. Foucher qui, lui, connaissait la valeur des appointements fixes. Aussi, son premier soin fut de gagner du temps.

Victor, soupçonnant les dispositions de Foucher, qui ne semblaient pas encore belliqueuses, devait avancer prudemment et avec une grande diplomatie.

Les premières lettres de Victor doivent dater de la fin de 1819, nous n'en possédons qu'à partir du 9 janvier 1820 ; elles ont, pour la plupart, été publiées. Nous ne leur emprunterons donc que les passages destinés à éclairer les lettres d'Adèle Foucher. En revanche, nous en reproduirons plusieurs qui sont inédites et fort curieuses.

Dans une lettre inédite du 20 février, Victor arrête un plan de conduite et conseille à Adèle d'affecter, pour lui, une plus grande froideur, de l'aimer, certes, mais sans le montrer :

« Il faut calmer les inquiétudes de tes parents en leur persuadant, par ta conduite extérieure vis-à-vis de moi, que tu ne m'aimes plus ou, plutôt, que tu ne m'as jamais aimé. »

Voilà, assurément, une stratégie bien aventureuse et bien compliquée pour une jeune fille, et, surtout, bien difficile à exécuter.

Adèle est une impulsive, on l'a bien vu lors de son premier aveu. Elle aime ; or, elle devrait feindre de ne pas aimer, ou de ne plus aimer, ou de n'avoir jamais aimé ! Tout d'abord cette petite hypocrisie devait la révolter, car, si elle se reprochait déjà d'écrire à Victor en secret, du moins, elle ne cachait pas qu'elle aimait; ses parents pouvaient lire dans son cœur, ce qui était, pour elle, une atténuation à ce qu'elle considérait comme une faute. Sa conscience en recevait un apaisement. Et, voilà que tout à coup, Victor jetait le trouble dans son esprit, en l'invitant à modifier « sa conduite extérieure ». Mais, alors, cette conduite était répréhensible ? Elle avait donc usé de trop grandes libertés, visà-vis de son fiancé ? Elle avait donc attiré, par sa tenue, l'attention sur elle? Elle avait méconnu son devoir, alors qu'elle croyait remplir tout simplement sa destinée ? Sa conscience, alarmée facilement, interprète comme un blâme ce qui n'est qu'une tactique. Les conseils de prudence prennent le caractère d'une leçon et d'une leçon un peu sévère. Sa susceptibilité y découvre une exhortation à cesser, désormais, toute communication, et, poussant à l'extrême un si beau

LES FIANÇAILLI-:S lU

raisonnement, dénaturant la pensée de Victor, Adèle conclut qu'elle n'a plus rien à attendre et à espérer.

Lisez sa lettre du 25 février 1820:

« Tu as toute ma confiance, j'avais la prétention de te regarder comme mon mari ; toi-même, sachant à quel point je t'aime, tu m'as dit qu'il était de mon devoir de cesser toute communication avec toi. J'ai manqué à mon devoir, et j'y manque encore. Pardonne-moi, ne me méprise pas, et je mourrai contente, comme je te l'ai déjà dit. Tu m'as aimée un moment... Ma destinée est remplie... Adieu, songe encore quelques moments à ton Adèle, songe qu'elle ne cessera de t'aimer, songe à son malheur, et songe qu'elle est abandonnée de tout le monde, puisque tu l'abandonnes. »

Voilà de bien gros mots, de bien dramatiques résolutions. Ne se croirait-on pas déjà aux temps héroïques du romantisme?

Victor avait voulu être trop habile, il dut la convaincre aussitôt de son erreur en lui affirmant qu'il n'y aurait rien de changé puisqu'elle pourrait tout fui dire et tout lui écrire. Car il répondait, le 28 février :

« Dis-moi toujours tout, soit de vive voix, soit par écrit. Du courage, de la prudence et de la patience; prie le bon Dieu de m'accorder ces trois qualités, ou, plutôt, les deux dernières seulement ; car, tant que tu m'aimeras, la première ne me manquera pas. »

Il persistait, cependant, dans son conseil de sauver les apparences en ne montrant pas ouvertement qu'ils s'aimaient. Ce rôle était bien difficile à soutenir longtemps, et Adèle, ayant dû parfois manquer à la consigne et interprétant inexactement une prudence qu'elle considérait comme une réprimande, écrit le iO mars :

« Je voudrais savoir ce qui peut m'attirer des reproches si peu fondés et si peu mérités que ceux que tu m'adresses continuellement. Je n'ai d'autres choses à me reprocher que de t'aimer.

« Sans doute, ma conduite te paraît inconvenante; sans doute, tu dis : « Elle pourrait m'aimer sans me le faire voir, sans sacrifier toutes les convenances. » Telles sont les réflexions qui te viennent à l'esprit. Mais, cher Victor, crois que je suis plus à plaindre qu'à blâmer, et que mes intentions sont pures. »

Ah ! certes, elles sont pures, et c'est parce qu'elles sont pures qu'elle ne les dissimule pas. Elle est étrangère à toutes les ruses. Mais Victor, qui, lui aussi, aime violemment, veut conserver à leur amour tout son mystère, et il sacrifiera ses plus chers désirs aux apparences pour ne pas provoquer brusquement le veto des parents qui anéantirait ses espérances ; lui, il est comme un joueur qui calcule ses coups pour ne pas perdre la partie ; elle, elle est simpliste et elle croit que Victor a méconnu la rectitude de ses intentions ; elle lui a même parlé de « son manque d"estime ». Victor proteste avec raison et avec violence, le 128 mars :

« Je te défends, entends-tu, de me parler davantage de mon mépris, de mon manque d'estime pour

toi. Vous me fâcheriez sérieusement si vous me forciez à vous répéter que je ne vous aimerais pas, si je ne vous estimais pas. Et d'oii viendrait, s'il te plaît, mon manque iVcstime pour toi ? Si l'un de nous est coupable, ce n'est certainement pas mon Adèle. Je ne crains cependant pas que tu me méprises, car j'espère que tu connais la pureté de mes vues. Je suis ton mari ou, du moins, je me considère comme tel. Toi seule pourras me faire renoncer à ce titre. »

Victor use du vous, dans une phrase. Ce qui est le signe non équivoque de la colère. Mais ce n'étaient là que des enfantillages, de petites querelles d'avant-garde au moment où les parents menaçaient d'entamer les hostilités, et oîi ils avaient jeté un peu de désordre dans les idées des deux amoureux. Et quel désordre ' car Victor prêchait ta patience, la prudence, pour se donner du courage, et, toup à coup, après avoir préconisé les stratégies les plus savantes, qui avaient été mal comprises, il se rejetait vers les solutions les plus brutales et les plus meurtrières, et voici ce qu'il imaginait : il pourrait être le mari d'Adèle pour un jour, il se tuerait le lendemain et elle serait sa veuve. On n'aurait aucun reproche à lui adresser, et ils auraient été heureux.

Nous sommes dans le roman exacerbé. C'est que tous deux entrevoient qu'ils sont dans une impasse, guettés, épiés par les Foucher, n'osant pas déclarer leurs intentions par crainte de résistance, et peut-être d'un refus, et résolus, cependant, à ne pas capituler. Voilà pourquoi la mort jouera un rôle si inattendu dans leurs secrètes fiançailles. S'aimer ! S'aimer, même un seul jour, une seule nuit et mourir, et puis se retrouver dans l'éternité !

Ne croirait-on pas assister à quelque dénouement à.'Hernani?

Victor n était peut-être pas aussi malavisé quand il conseillait à Adèle d'afiFecter la froideur. Car les affaires se gâtent ; le premier avertissement de M'"'^ Foucher devait avoir un lendemain. Tant que les assiduités de Victor et d'Adèle n'étaient que discrètement remarquées, ]\pie Foucher pouvait affecler de ne pas trop les apercevoir. Mais, cette fois, le monde s'en mêle. Il y a eu des commérages dans le quartier, et de bonnes amies ont dit doucereusement à M'"'' Foucher ce qu'elle même avait dit naguère à sa fille :

— Prenez garde, ma chère amie, votre fille semble éprouver un grand plaisir à causer avec M. Victor, elle est toujours près de lui. Elle risque de se compromettre. On jase un peu. Encore, si cela devait finir par un mariage ! Mais ils sont bien jeunes tous les deux pour être fiancés; et puis, votre fille peut compter sur un meilleur parti. Croyez-nous, ma bonne amie, recommandez à Adèle d'être plus réservée. C'est une charmante enfant, mais elle affiche vraiment trop ouvertement ses impressions.

Sur ce chapitre, l'oisiveté et la verve des petites bourgeoises s'exerçaient avec un inépuisable entrain et elles assaisonnaient de cruelles perfidies leurs conversations fades et futiles. Elles saisissaient une aussi belle occasion avec un généreux empressement.

M""^ Foucher, en bourgeoise rigide, esclave de l'étiquette et des conventions, appelait sa fille, lui racontait tout ce qu'elle entendait et même ce q^i'elle n'entendait pas, en y ajoutant les grossissements obligatoires ; elle la grondait, d'abord pour lui faire payer les reproches qui s'adressaient au moins autant à elle qu'à sa fille, ensuite parce qu'elle avait cette opinion qu'une jeune fille ne devait pas lever les yeux sur un jeune homme. Malgré tout son respect pour sa mère, Adèle dut élever

quelque timide protestation, oh ! bien timide. Et M"'" Foucher saisit ce prétexte pour exagérer encore la rigueur de ses remontrances en essayant de démontrer à Adèle qu'elle risquait d'entacher sa réputation. Bref, elle la menaça de parler à M"'" Hugo.

La pauvre Adèle est prise entre sa promesse faite à Victor de ne pas révéler le secret de leurs fiançailles, la crainte de tromper la confiance et la tendresse de sa mère, le souci de sa réputation, et, enfin, son chagrin d'entendre attaquer la légèreté de Victor; et c'est ainsi, qu'elle, la plus innocente, et même la plus mystique, elle en arrive à se croire réellement coupable. Car c'est encore une des particularités de cette éducation d'ouvrir aux âmes neuves des perspectives de péché, en leur révélant un mal quelles n'aperçoivent pas. Et alors, convaincue par sa mère qu'elle ternit sa réputation, sans trop comprendre pourquoi, elle est conduite par son ignorance à croire qu'elle est « méprisée » parce qu'elle a regardé trop attentivement son ami d'enfance : elle s'imagine volontiers qu'on a lu dans son cœur un amour qui a tous les caractères de la culpabilité, puisqu'il n'a pas été autorisé et estampillé. 11 faut lire sa lettre d'avril, si incohérente, si désemparée :

Avril 18W.

« Je conçois, mon Victor, que ma conduite d'hier à ton égard t'a sans doute surpris. Mais si tu savais à quel point on cherche à te faire passer dans mon esprit pour ce que tu n'es pas, ton étonncment cesserait, je le l'assure. Si lu savais aussi combien je suis malheureuse et tourmentée, lu me plaindrais. Ce n'est nullement ta faute, tu fais ce que tu peux. Tu es généreux, reconnaissant, ta con-

duite me le prouve, mais je suis condamnée à toujours l'aimer et à ne jamais t'avoir. Toutes les commères du quartier, celles qui se disent mes amies, se moquent de moi, ne font que tenir des propos qui, s'ils ne me perdent pas, me nuisent certainement beaucoup. D'un autre côté moi-même je ne suis pas sans me reprocher ma conduite envers maman ; je l'aime, je ferais tout pour elle. Cette bonne mère croit faire mon bonheur quand elle ne fait que mon malheur, et tout cela par mon peu de confiance en elle. Dans des moments, elle ne fait pas attention (ou, du moins, n'en a pas l'air) à ma conduite envers toi ; dans d'autres, quand beaucoup de personnes lui disent, même avec l'air de la plaisanterie, mille choses de moi qui toutes ont rapport à toi, alors maman me gronde, me dit d'être avec toi comme avec les autres. Mais cela ne m'est pas possible. Peut-on être avec des personnes pour qui l'on est indilTérent comme avec une personne que l'on aime extrêmement ?

« Maman me disait, un jour :

« — Adèle, si tu ne cesses pas, si les propos que l'on tient sur ton compte continuent toujours, je me verrai forcée de parler à M. Victor, ou, plutôt, à sa mère, et tu seras cause, ma fille, que, peutêtre, je me brouillerai avec une personne que j'aime et que j'estime beaucoup et à laquelle je suis très attachée ; mais, pour ta réputation, il n'est rien que je no fasse, rien que je ne sacrifie.

Lr':S l'IAMÇAH.LES 25

. « Ainsi, mon Victor, tu vois si maman sait aimer. Et c'est pour la payer de ses soins, de sa,, tendresse, que je suis ainsi avec elle. Oh ! cher Victor, que je suis coupable! Après une pareille conduite, je ne m'étonne plus si tu me méprises. Mais pardonne-moi, que maman me pardonne et peut-être pourrai-je encore être un peu heureuse. Si, pour cela, il fallait ne plus te parler, être froide envers toi, j'en mourrais, mais, du moins, j'emporterais avec moi ton estime et le pardon de maman. Que faut-il faire? Vivre méprisée ou mourir? Me refuseras-tu tes conseils ? Non, je ne serai jamais heureuse. A seize ans, mener une vie aussi triste, et cela sans aucun espoir. Victor, cher Victor, pense un peu à moi. ... J'apprendrai toujours avec joie tes succès, et ma dernière pensée et mon dernier désir seront toujours pour ton bonheur. Adieu, Victor. Je n'ose quitter mon crayon, je n'ose te donner une lettre si horrible. Adieu, jamais, non jamais, je ne pourrai t'oublier et toujours je t'aimerai. Combien je t'aime !

« Adèle Fouchek. »

Vivre méprisée ou mourir! Ali! ces amoureux ont des idées et des projets sinistres ! Adèle a perdu un peu la tète. C'est qu'aussi certaines mères emploient à l'égard de leur tîtle les procédés d'intimidation qui l réussissent à l'égard des enfants. Nous sommes, il est vrai, en 18:20. Il y a eu quelques changements depuis cette époque. Victor tient à la rassurer :

« Comment oses-tu dire que je pourrai jamais t'oublier ! Me mépriserais-tu, par iiasard ? Dis-ilioi encore quelles sont les mauvaises langues? Je suis furieux ! Tu ne sais pas assez combien tu vaux mieux sotis tous les rapports que tout ce qui t'entoure, sans excepter ces prétendues amies, qui feraient croire aux anges mêmes qu'ils sont des diables. »

Victor sent bien que la partie est rude à jouer, qu'il doit, par son attitude, épargner à Adèle les semonces de la mère, éviter de trop lui parler et de la regarder trop tendrement, et, d'autre part, il craint que cette indifïérence feinte ou plus compassée rie soit mal interprétée par sa fiancée ; il souffre, et Adèle le remarque lorsqu'elle lui écrit, le 17 avril :

« Tu es gêné, embarrassé, tu n'oses pas te montrer tel envers moi. Tout cela te rend malheureux et j'en suis la cause. »

Et Victor répond, le 18 :

« Tu as raison. Je suis gêné parce que je voudrais toujours être seul avec toi et que je suis tourmenté des regards scrutateurs des autres... Je suis vu avec déplaisir de tes parents, et, certes, ils j ont bien à se plaindre de moi. Je reconnais mes | torts, ou, plutôt, mon tort, car je n'en ai qu'un, celui de l'avoir aimée. Tu sens que je ne peux continuer mes visites dans une maison où je suis mal vu... »

Puis il lui jure de n'avoir d'autre femme qu'elle.

Victor, convaincu d'avoir, par son amour, jeté le trouble dans une famille, préparait ce qu'on appelle au théâtre une fausse sortie; peut-être aussi pensait-il qu'il fallait laisser momentanément passer la bourrasque.

Nous avons, en effet, les préliminaires de l'orage. ]Vl>"ie Foucher, sans doute aigrie par une jalousie croissante, était devenue plus grondeuse, plus autoritaire, plus intolérante.

Adèle écrivait à Victor, en parlant de sa mère :

« Elle me déclara qu'elle était très mécontente de ma préférence exclusive pour toi et qu'elle se verrait forcée de prendre un parti (fuelconque. Elle rie m'a nullement parlé de toi, mais de moi seule, en disant que tout était de ma faute. Cette vérité m'a fermé la bouche. D'ailleurs, le respect que j'ai pour ma mère, que j'aime, m'a empêchée de lui répondre un mot. »

Les nuages s'amoncelaient. Adèle comprenait au fond que l'orage ne tarderait pas à éclater. Peut-être le souhaitait-elle. Caria vie, pour elle, devenait difficile.

M. et M""^ Foucher ayaient des conversations secrètes ; et, s'alarmant d'une situation qui, en se prolongeant, menaçait de devenir équivoque et dangereuse, ils pensèrent qu'ils devaient avoir un entretien avec M™<" Hugo ; car de deux choses l'une : ou M'"^ Hugo ignorait ce qui se passait, et alors il convenait de l'éclairer ; ou elle savait tout, et alors il fallait se concerter avec elle sur le parti à prendre.

Le général Hugo, étant à Blois, avait laissé à sa femme toute autorité sur ses fils.

M. et M"^^ Fouclier se rendirent donc chez 31""^ Hugo, le :26 avril 1820, juste un an après le premier aveu. Cette démarche leur coûta, à cause de son caractère insolite; mais, en raison de l'amitié qui les unissait à M"'^ Hugo et surtout dans jintérêt de leur fille, ils s'affranchirent de toute susceptibilité.

M™e Hugo, qui avait le plus grand plaisir à voir M"^« Foucher, l'accueillit les bras ouverts; et, après les banalités d'usage, M. Foucher dut exposer l'objet de la visite, déclarer très nettement que Victor et Adèle nétaient pas indifférents l'un à l'autre et qu'une intervention commune des parents devenait nécessaire, en raison des commentaires de leur entourage. M""^ Hugo, à cette nouvelle, éprouva un sursaut. Non seulement elle n'avait rien soupçonné, mais elle manifesta une surprise dénuée de cordialité. Victor, amoureux! Allons donc! Quelle folie! Quelle erreur! C'est un enfant ! Et par une de ces contradictions familières aux mères, contradiction que leur amour justifie, W^" Hugo, qui considérait son fils comme une manière de personnage, comme un homme vis-à-vis du monde, ne voyait en lui qu'un enfant ; ces deux êtres lui apparaissaient comme deux bambins, comme un frère et une sœur. Comment auraient-ils pu songer à fonder une famille ! Si encore M™'' Hugo s'était tenue sur ce terrain, on aurait pu éviter les froissements : mais, par une nouvelle contradiction, elle escamotait tout à coup le bambin et elle se redressait toute fière de la jeune célébrité de Victor, qui autorisait, selon elle, les plus légitimes prétentions. H n'avait pas de fortune, soit; mais il avait du talent, et Adèle était dans une situation modeste ; il pouvait donc aspirer à de hautes destinées. M""= Hugo avait même laissé échapper des paroles peu flatteuses pour Adèle qui lui semblait une petite bourgeoise assez effacée ; et un peu sèche elle conclut :

— Proche ou lointain, un tel mariage est impossible, et, moi vivante, il ne se fera pas.

Cet ultimatum un peu rude froissa fort légitimement les Foucher. M. Foucher répliqua, sur un ton solennel, qu'il avait à sauvegarder la réputation de sa fille, que Victor risquait de la compromettre par ses assiduités. M™'' Hugo reconnut la justesse de ces observations. On se sépara. C'était la rupture des relations.

jyjme Hugo eut aussitôt un entretien avec son fils. Nous le connaissons par une lettre que Victor adressa à Adèle le 26 avril 1821, un an après l'entrevue :

« Tu ne sais pas, Adèle, et c'est un aveu que je ne puis faire qu'à toi, tu ne sais pas que le jour où il fut décidé que je ne te verrajis plus, j'ai pleuré ! Oui, pleuré véritablement, comme je n'avais point pleuré depuis dix ans, comme je ne pleurerai sans doute plus. Je supportai une discussion pénible, j'entendis môme l'arrêt de notre séparation avec un visage d'airain; puis, quand tes parents furent partis, ma mère me vit pâle et muet, elle devint plus tendre que jamais, elle essaya de me consoler; alors je m'enfuis, et, quand je fus seul, je pleurai amèrement et longtemps. ))

M"'^ Hugo, désireuse de le consoler, avivait encore la plaie, en montrant les impossibilités d'un pareil mariage et en invoquant la raison contre le sentiment, plus fort que la raison ; l'amour de Victor devait devenir d autant plus ardent qu'il avait plus de difficultés à vaincre.

Mais qu'avait-on dit à Adèle? M. et M'"'^ Foucher,

profondément blessés, ont dû avertir leur tille que jyjme Hugo avait de grandes prétentions pour Victor, appelé à devenir un homme célèbre, que, d'autre part, les deux familles, n'ayant aucune fortune, ne pourraient subvenir aux besoins d'un ménage encore trop jeune et trop mal outillé pour se défendre dans la vie- M. et M""^ Foucher, pour ménager la sensibilité d'Adèle, ne lui ont certes pas, dans une excellente intention, dit toute la vérité. Ils lui ont laissé entendre que Victor pourrait revenir chez eux, mais plus rarement, plus discrètement. Ils ont fait, certainement, ce pieux mensonge pour ne pas désespérer leur fille. Ce qui autorisera, plus lard, Adèle à gronder Victor, à lui reprocher son absence prolongée.

Victor n'avait pas reparu chez les Foucher. 11 ne le pouvait pas, après la rupture.

On suppose aisément les angoisses des deux amoureux. Victor, mieux fixé sur les résultats de l'entrevue, était résolu à ne pas désarmer. Il avait juré à sa fiancée qu'il lui appartiendrait. Il poursuivra sans défaillance son but. Adèle aussi lui avait dit qu'elle n'épouserait que lui. Mais n'essaierait-on pas de l'étourdir avec des sorties et des bals dont toute jeune fille est friande? C'était là l'espérance des Foucher, disposés, suivant la tradition, à qualifier de passionnette sans conséquence un premier penchant et à considérer qu'un cœur de dix-sept ans est, parfois, dupe d'impressions violentes et passagères que le temps et la distraction effacent.

Les Foucher pouvaient s'étourdir avec ces illusions, tout au moins pour leur fille ; mais ils ne connaissaient pas Victor ; ce qui leur permettait de supposer que ce jeune homme, désireux d'arriver, ambitieux, se consolerait avec sa poésie et oublierait. Ils étaient loin de soupçonner, chez cet enfant un peu gauche, la profondeur dune passion dont il ne laissait voir que 'écorce à ceux qui l'épiaient. Victor avait eu un mouve-

ment de désespoir, après l'entrevue. Il avait, ensuite, caché soigneusement sa souffrance.

Qu'allait-il devenir, livré à lui seul, sans pouvoir épancher son chagrin dans le cœur d'une mère ou d'un père? IL avait son travail, mais il ne peut travailler qu'à la condition de parler d'elle, et dans ses vers Regret^ il ouvre son cœur :

Oui, le bonheur bien vite a passé dans ma vie ! On le suitj dans ses bras on se livre au sommeil, Puis, comme cette vierge aux champs crétois ravie, On se voit seul à son réveil.

Chacun de vous peut-être, en son cœur solitaire, Sous des ris passagers étouffe un long regret; Hélas! nous souffrons tous ensemble sur la terre. Et nous souffrons tous en secret !

Hélas ! il m'a donc fui sans me laisser de trace, Mais pour le retenir j'ai fait ce que j'ai pu, Ce temps où le bonheur brille, et soudain s'efface, Comme un sourire interrompu !

Victor ne pensait donc qu'à Adèle; il ne vivait que pour elle. Son travail va être, désormais, son arme de combat pour conquérir la fiancée. Il avait songé, tout d'abord, à écrire un roman, Han d'Islande, où il se mettrait en scène avec Adèle. Mais il fallait du temps pour faire ce livre.

Heureusement, il avait fondé, en décembre 1819, une revue bi mensuelle, Le Conservateur littéraire . Ah ! l'excellent moyen pour correspondre avec Adèle ! mais lirait-elle cette revue que ses parents recevaient, et qu'on ne lui laisserait peut-être pas entre les mains? C'était déjà un petit soulagement de se convaincre qu'elle la lirait, et c'était un moyen d'apporter un peu

32 LA Vlli: D UNE FEMME

d'apaisement à son cœur. Il avait découyert, dans une chronique du xv"' siècle, l'histoire de Raymond d'Ascoli, jeune poète, disciple de Pétrarque ; il voit là plus d'une analogie avec ses propres malheurs; il use de ce moyen détourné pour envoyer à son Adèle une lett?'e ouverte :

Bientôt..., lis sans retard, lis, ô vierge adorée, Ce que trace ma main par mes pleurs égarée.

Hier... — te souvient-il, fille douce et modeste. De cet hier déjà si loin de moi '? —

Je souriais ; l'amour veillait seul avec nous; Et toi, dans ta gaîté naïve.

Tu m'appelais ton jeune époux.

La conclusion est funèbre ; la tombe est désormais sa retraite.

Dans cette élégie parue en juillet 18:20. il maudissait à l'avance le jeune homme qui serait destiné à Adèle et qui pourrait la conduire à l'autel. S'il disait qu'elle était désormais perdue pour lui, il ne voulait pas le croire. Il avait une mère si tendre qu'il espérait peut-être la fléchir, et il pensait prendre un ascendant d'autant plus fort sur elle qu'il flatterait l'orgueil maternel en grandissant sa notoriété.

Le 16 juillet, il se rendait au bal de Sceaux après avoir refusé, tout d'abord, d"y aller. Il- y rencontra Adèle; il la vit danser avec des jeunes gens. Ce n'était pas bien criminel; mais son àme était en deuil, et elle dansait ! Et puis, enfin, lui, qui l'aimait, il n'avait pas le droit de lui parler, et eux, des étrangers, des indifférents, ils la tenaient, ils la pressaient dans leurs bras, ils la courtisaient. Ah ! cette danse, elle ne se présen-

tait pas à lui dans sa banalité coutumière, mais dans une sorte de prise de possession de l'objet qui lui appartenait. C'est alors que le désir violent de la ressaisir, de renouer les relations, s'empara de lui. Mais que faire? Adoucir sa mère, la ramener à d'autres idées en criant sa douleur? Peut-être. Le cœur des mères a des faiblesses; il peut être surpris. Oui, il réussirait Et le voilà plus rassuré, plus confiant ; mais il réfléchit. Sa mère n'était pas seule en cause. On lui en voulait pour son refus hautain ! Il fallait fléchir le terrible chef de bureau au ministère de la Guerre, M. Foucher. C'était une place plus difïicile à prendre. Le souvenir de l'entrevue avec M""^ Hugo avait dû laisser des traces fâcheuses et durables. Cinq mois, il est vrai, s'étaient écoulés. On avait eu le temps de s'apaiser. Mais comment revoir M. Foucher ? Quel prétexte inventer ? Irait-il chez lui? Lui écrirait-il? Comment serait-il accueilli? Et puis, comment justifierait-il cette démarche? L'ingéniosité de Victor était en défaut; il s'épuisait en des combinaisons plus chimériques les unes que les autres. Il ne savait à quel saint se vouer, quand le hasard le servit.

M. Foucher s'était avisé de publier un petit volume : Le Manuel du Recrutement, qui n'avait, d'ailleurs, aucune parenté avec la littérature.

Victor n'avait aucune compétence pour le discuter, encore moins pour le juger. Il se borna donc à le louer dans Le Conservateur littéraire. Ce qui devait être pour M. Foucher la meilleure manière de le juger. Il ne s'attendait pas, lui, chef de bureau, écrivant un livre technique, à recevoir une hospitalité si bienveillante... dans une revue littéraire. Il était un peu embarrassé, mais flatté. Il flairait une avance ; mais lui, toujours correct, ne pouvait guère opposer le silence à une politesse. Il ne soulfla pas mot, cependant, sentant bien la petite humiliation qu'il infligeait

à son habituelle courtoisie. Victor se disait, de son côté, que, même en l'absence de toute réponse, il avait construit les premiers travaux dapproche.

La naissance du duc de Bordeaux lui inspira une ode qui parut dans Le Conservateur et qu'il publia, ensuite, en plaquette. M. Foucher reçut la plaquette. Second travail d'approche. Cette fois, le mutisme du chef de bureau aurait été inconvenant, ses sentiments royalistes ayant été agréablement caressés. Et, alors, le 13 octobre, il écrit. Non pas à Victor, mais à M"*" Hugo, la priant de remercier Victor de son article et de son ode, tout comme il aurait transmis à ses supérieurs administratifs un rapport destiné à être communiqué à un subordonné ; et il ajoutait :

« J'aurai à entretenir ces messieurs de certaines œuvres qui seraient une abondante pâture pour la critique ; je me propose de les voir et de vous renouveler, madame, les assurances de notre respectueux et sincère attachement. »

« Ces messieurs », remarquez la formule. Victor rédigeait Le C oiiservateur avec son frère Eugène et quelques amis; M. Foucher voulait « les voir », « les entretenir de certaines œuvres ». Or, Le Conservateur, c'était Victor, c'était lui que M. Foucher visait sous le couvert de la collectivité. Ce n'était pas encore la reprise des relations. C'était un acheminement. L'interdit était levé. Victor avait habilement manœuvré. 11 avait franchi une première étape. Motif de joie. Il pourrait donc voir Adèle. Mais oîi, comment, à quelle occasion ? Car, en admettant qu'il reçût la confidence de M. Foucher sur ses idées concernant la critique des œuvres, il n'avait guère l'assurance de rencontrer sa fiancée. Alors, il échafaudait des projets, bâtissait des

plans, faisait des enquêtes, se renseignait sur la vie d'Adèle, ses habitudes, ses courses ; et la plus sûre manière pour lui de se renseigner, c'était de faire le guet, sans se laisser voir, lorsqu'elle sortait de chez elle, de la suivre de loin, et de se rendre un compte exact de ses itinéraires. Que de stations, que de courses, et surtout quelle ruse de policier pour ne pas trahir sa présence et pour ne pas ruiner, par une imprudence, toutes ces laborieuses combinaisons ! Mais, enfin, cet ingénieux plan de bataille si consciencieusement dressé lui apportait ce puissant réconfort : la patience ; cette patience qu'il avait si fort préconisée au début des . fiançailles.

Et Adèle ? Que devenait-elle ? Que pensait-elle? Elle avait certainement connu l'article sur Le Manuel clic Recrutement. En famille, M. le chef de bureau, dont la petite vanité aurait mal supporté la discrétion, avait dû montrer sa satisfaction d'avoir été jugé avec une si haute impartialité. Elle avait appris, évidemment, que son père avait écrit, et si 'Victor l'aimait encore, comme elle ne pouvait guère en douter, à en juger par son habileté, elle devait s'attendre à ce qu'il trouvât un moyen de la revoir, grâce à sa dextérité et à sa hardiesse d'amoureux.

Donc, un jour, au mois de février 1821, alors qu'elle allait prendre une leçon de dessin chez une amie, M"" Duvidal, qui devint plus tard la femme d'Abel Hugo, frère aîné de Victor, elle aperçut 'Victor. La rue appartient à tout le monde. On se rencontre. Quoi de plus simple! Pour Adèle, c'était l'heureux hasard; pour Victor, c'était le résultat d'un plan depuis longtemps combiné. On se voit, on s'aborde et avec quelle joie! On ne s'inquiète pas si on sera reconnu. On a des paroles décisives à échanger, oh ! bien rapides :

— Je t'aime, je suis désespéré de ne pas te voir, je ne serai jamais qu'à toi. Ecris-moi. Permets-moi de te

parler quand je te rencontrerai, ou, plus simplement, voyons-nous quand tu iras à ton cours, puisque je ne peux pas venir chez toi.

Adèle, doucement émue, sensible à cette fidélité obstinée, a répondu parles mêmes mots, a accepté ce que Victor lui demandait. On se parlera dans la rue, on échangera des lettres et puis après on verra; quelque incident amènera peut-être la reprise officielle des relations. La correspondance recommence. Ah ! on a beaucoup de choses à se confier quand on ne s'est pas vu, quand on ne s'est pas écrit depuis près d'un an, et la première curiosité de Victor, c'est de savoir d'Adèle quel est l'emploi de son temps. Elle le satisfait par cette lettre du commencement de mars :

Commencement de mars 18'71 .

« Tu me demandes le compte de mes actions. Je ne saurais, en vérité, te les dire; tous les jours de ma vie se ressemblent tellement que te dire l'emploi que je fais de ma journée, ce sera te dire comment j"ai passé un mois. Je vais tous les jours tu sais où, et le reste du temps je travaille ou je vais me promener un peu avec papa ou maman ; ensuite, viennent les exercices du Carême : voilà comment j'ai passé mon temps. Pour mes pensées c'est une autre affaire, je puis dire que je ne passe pas un moment sans m'occuper de toi, je fais tout machinalement, je pense constamment à toi. C'est vraiment très mal, mais je ne puis faire autrement. Je t'avouerai que jai toujours du scrupule à tromper maman; mais, quand je pense que tu es mon mari, je ne m'en veux pas.

LES fian(;ailles 37

« Dis-moi un peu, mon cher Victor, quand et comment finiront tous ces tourmeats. Je ne veux * pas te reprocher une chose qui est la cause de tout cela : c'est que c'est toi qui as refusé de venir chez nous il y a de cela un an, t'en souvient-ii? J'espère que, maintenant, tu n'en es pas la cause; j'ose te rappeler que tu dois en conscience tâcher de venir nous voir, car, Victor, bientôt je n'irai plus chez M'" Duvidal et aucun moyen ne te sera possible ainsi qu'à moi pour recevoir de nos nouvelles. Victor, mon ami, je t'en prie, fais finir tout cela, mets-toi à ma place ; enfin, si tu ne le peux pas, si lu ne me vois plus, ne m'oublie pas, pense toujours à ton Adèle, songe qu'elle s'occupe continuellement de toi, que je supporterai tout, hors ton mépris. Certes, j'aurais dû t'aimer sans te le dire et agir avec toi comme si tu m'étais indifférent ; mais je t'aimais trop pour cela et je t'aime trop encore pour faire ce que je devrais; si tu lisais dans mon âme, tu verrais que tout mon crime est de t'aimer et que je pense tout aussi bien qu'une autre. Je crains par-dessus tout de te faire de la peine. Je ne sais quand je t'écrirai; cependant, d'aujourd'hui en quinze, je pense que ce sera possible, si les choses ne changent pas. Je peux ne pas pouvoir t'écrire, mais toujours je t'aimerai par-dessus tout, car je suis ta femme. Je ne sais si lu pourras lire, car j'écris sans y voir et sur mes genoux.

« Adèle Foucher. »

Adèle écrivait, ayant, suivant sa coutume, un bout de papier sur les genoux, sans y voir, sans trop savoir comment elle s'exprimait, avec cette inquiétude d'être surprise, la conscience troublée, et cette conviction qu'elle se conduisait mal en acceptant en cachette de pareils rendez-vous. C'est ce qu'elle appelait ses gros tourments, en dépit de son bonheur.

Victor lui sera-t-il au moins reconnaissant de cet effort, prendra-t-il en pitié ces épreuves? Oui et non, car il lui en veut un peu. Ne l'accuse-t-elle pas d'avoir refusé de venir chez elle, il y a un an? Le grief n'était pas juste : il était fondé sur son ignorance des incidents de la rupture, et Adèle devait l'invoquer avec d'autant plus de force que ces rencontres répétées dans la rue l'exposaient à de fâcheux commérages. Victor avait un sentiment trop vif de la délicatesse et aussi de sa dignité pour ne pas même essayer de rentrer dans une maison que le refus catégorique de sa mère lui avait fermée.

Victor se plaint de ne la voir que quelques instants et ajoute :

« Je veux croire que, si tu cherches tant à abréger les moments que nous passons ensemble, c'est que tu crains d'être vue avec ton mari... Tu me dis que c'est moi qui ai refusé d'aller chez toi, il y a un an. J'ai toujours regretté, Adèle, que tu n'aies pias assisté à ce prétendu refus, tu aurais jugé toi-même s'il était possible à un homme d'agir autrement que je ne l'ai fait. »

Et, s'il préfère les entretiens aux lettres, c'est que les réponses à ses questions sont trop tardives, ou, même, parfois omises :

« Tu me dis que lu crois au moins que, si je ne ( herclîc pas à revenir à présent chez toi, c'est que je ne le puis plus. Adèle, ma chère Adèle, si tu crois que je le puisse, indique-moi un moyen quelconque d'y parvenir, et, s'il est honorablement possible, je serai trop content de l'essayer. Je serai si heureux de te revoir avec Fassentiment de tes parents!...

« Le grand obstacle est l'cloignement de nos familles. »

Mais le moyen de revenir sans s'exposer à subir quelque humiliation? Ils ne le possédaient ni l'un ni l'autre ; d'où la pénible nécessité « d'attendre ». C'est bien là ce qui les désespère.

Et, relevant le mot « mépris » trop souvent répété dans les conversations et les lettres d'Adèle, Victor s'emporte, il proteste avec une indignation justifiée, car c'était la plus loyale, la plus adorable, la plus naïve des jeunes filles. Mais la faute de causer avec un jeune homme dans la rue, fùt-il son fiancé, dût- il devenir son mari, s'aggravait encore pour elle, au moment où elle suivait les offices du Carême. La susceptibilité farouche de sa conscience l'amenait à avouer ce gros péché à son confesseur, — l'innocence des entretiens n'atténuant pas le caractère illicite de ces rendez-vous, — et, tout en rassurant Victor sur son amour, elle lui transmettait bien doucement ses craintes :

li mars.

« Je t'écris à la hâte ce mot pour le tranquilliser, pour te dire que je t'aime toujours, pour t'en-

gager à compter constamment sur moi. En écrivant, je trompe maman : cette idée m'est insupportable, tu vois à quel point tu as de lascendant sur moi. Tu es toujours mon ami, mon mari ; tout ce que je puis te dire, c'est d'avoir de la patience, d'être soumis aux volontés de ta mère, de tâcher de l'amener doucement, de travailler avec courage, étant siir que je prendrai toujours le plus grand intérêt à tes succès ; et surtout de ne pas m'oublier; tu trouveras toujours en moi une véritable amie.

« Ya, je suis toujours Ion Adèle, toujours la même, je n'en aimerai jamais d'autre que toi, et tu es tout pour moi. Sois surtout très discret, car je suis très surveillée; je serais si heureuse s'il t'était possible de revenir chez nous, toutefois avec l'autorisation de ta maman.

« Je travaille de mon côté beaucoup, je tâche d'avoir du talent, je voudrais être digne de toi. Adieu, j'ai peur d'être surprise. Adieu, Victor. »

Adèle travaillait son dessin. C'est qu'elle désirait, de son côté, acquérir une manière de célébrité.

Victor répond, le 16 mars, pour apaiser les scrupules d Adèle :

« En nous écrivant, nous usons d'un droit, nous obéissons à un devoir. »

C est fort bien ; il n'en est pas moins vrai qu'Adèle n'est pas si sûre de son droit puisqu'elle redoute la ;

surveillance, de plus en plus étroite, de sa mère. Victor peut en parler à son aise, il est indépendant, il ^ est seul, il peut écrire librement, et il s'accommode fort bien des rencontres de la rue. Mais ce braconnage amoureux ne provoquerait-il pas, s'il était découvert, la colère de l'autorité..., représentée par le rigide Fouclier? Adèle n'en doute pas et pose, cette fois, un ultimatum ; elle se servira d'expressions qui provoqueront un violent orage. Elle a de la volonté, de la décision, cette jeune fille de dix-huit ans que des critiques, mal informés et sceptiques, nous représentent volontiers comme indifférente, molle, insouciante :

« Je t'écris à la hàto co mot pour le prouver l'impossibilité do continuer à t'écrire. Crois-tu, mon cher Victor, que, si cela se pouvait,- je ne serais pas la première à être heureuse? Mais il est impossible que cela ne parvienne pas à se découvrir, dans un quartier qui est le nôtre, oii nous connaissons du monde, il est impossible qu'on ne me rencontre pas te parlant, d'autant plus qu'on sait que tu ne viens plus chez nous, et alors que deviendrais-je ? Tu n'entendrais plus parler de moi. Tu as éludé à merveille la demande que je te faisais de venir chez nous. Mon cher Victor, toi que j'aime par-dessus tout, reviens chez nous, j'aurais tant de plaisir à le voir autorisé par maman. Au moins réponds-moi seulement une lois, et dis-moi pourquoi cela ne se peut pas. J'en-tends venir. Adieu. »

Victor répond, le 11) mars ; il est piqué au vif, il se rebiffe :

« J'ai éludé à merveille, selon toi, la demande que tu me faisais. Sais-tu qu éluder veut dire tromper, et conçois-tu tout ce qu'il y a de mépris dans cette phrase? Moi, te tromper, Adèle !... »

Et Victor, profondément blessé, déclare qu'il ne lui parlera plus, qu'il ne lui écrira plus.

Eh ! non, Adèle n'avait pas de si noires pensées ; elle s'emparait du mot qui lui venait à l'esprit. Elle disait éluder comme elle aurait dit omettre ou passer sous silence. Victor avait une susceptibilité grammaticale un peu excessive. Il prenait le mot dans le sens adopté par Molière dans \ Etourdi. Il aurait pu ouvrir un dictionnaire et lire : « Eluder. — Eviter en échappant comme par une sorte de jeu. w Ce qui est moins dramatique que tromper. Mais le mot éluder mit le feu aux poudres.

Adèle riposte sur un Ion un peu trop tragique. On disposait de mots outrés et d'expressions violentes dans ce temps-là. C'est, d'ailleurs, le langage de l'amour dans tous les temps, avec toutes ses exagérations, toutes ses exaspérations, tous ses dérèglements d'imagination :

« J'admire, mon cher Victor, ta lettre aimable. Ce n'est pas assez de tous mes chagrins, ce n'est pas assez d'être constamment tourmentée, et c'est au moment oij je te donne la plus grande preuve de ma tendresse que tu me dis des choses vraiment injurieuses. Je te promets que j"ai pleuré toute la journée; je voudrais, je l'avoue, que tu ne m'aimasses plus du tout : j'aurais au moins une raison pour me laisser mourir de chagrin. Quelle

consolation ai-je ? Je veux absolument que maman me rencontre te parlant, elle me mettra dans un couvent, je serai heureuse tout à fait. Ne prends pas cela pour delà raillerie. Je parle franchement. Jamais, peut-être, je n'ai eu tant de peine.

« Comment, moi qui t'aime peut-être plus que maman, — quand je dis peut-être, je ne sais ce que je dis, il faut te dire plus que tout ce qui existe, — qui ne pense qu'à toi, tu me dis des choses aussi dures. Qu'est-ce qu'il faut faire maintenant? Trompant maman, méprisée de toi, il faut certainement tomber dans le désespoir. Si tu savais combien tu m'as coûté de larmes, de chagrins, de nuits blanches, vraiment tu me plaindrais. Cette lettre se ressent d'un peu de folie. Tu vas croire que j'ai perdu la tète : c'est un peu vrai. Je n'ose vous réitérer, ou, du moins, vous demander quelque chose : j'ai peur que vous n'interprétiez tout ce que je vous dis de travers ; vous me répondrez si cela vous plaît, je ne veux plus être raisonnable. Il faut s'étourdir et tomber dans un précipice. Peut-être me trompez-vous, vous moquez-vous de moi ? Il est malheureux que j'aie trouvé le temps de vous écrire dans un moment où j'ai si peu la tête à moi, car j'avoue que j'ai reçu votre lettre comme un congé honnête, et cela est bien capable de me rendre folle. »

« J'avais écrit celte lettre au moment oîi je venais de lire la tienne, je l'ai relue une heure après, je ne voulais pas te la donner, mais j'ai

voulu te faire voir mon imagination montée ; tu ne sais pas, mon cher Victor, à quel point une femme peut aimer et combien une lettre comme la tienne fait mal. Ainsi ne ris pas de cette folie ; quand je t avais demandé pourquoi tu ne pouvais pas venir à la maison, je n'avais nullement l'intention de te faire la moindre peine. Mon cher ami, si ne pas l'écrire fafflige, j'aime mieux courir les risques d'être vue que de te faire seulement le moindre chagrin. Tout cela deviendra ce que ça pourra. Adieu, mon cher Victor, si tu as un peu de confiance en moi, tu me diras pourquoi tu ne peux pas venir chez nous, car, vraiment, je n en sais rien.

« Adieu ; pardonne-moi un papier aussi sale et une écriture aussi illisible. »

La persévérance d'Adèle à vouloir ramener Victor chez elle pour supprimer les rencontres dans la rue était inspirée par le bon sens. Comment ! Victor avait réussi à opérer un rapprochement bâtard, et avec quelle peine et avec quelle adresse ! et tout ce bel échafaudage risquait d'être renversé ! Car si ces rencontres avaient été dénoncées aux Foucher, la rupture aurait été déhnitive et irrévocable. Victor le sentait bien. La dernière lettre d'Adèle l'avait fait réfléchir; et, tout en voulant tenir sa promesse de ne plus la voir et de ne plus lui écrire, deux jours après il lui remettait cette lettre datée du il mars :

« Si, par impossible, tu avais encore quelque chose à me faire savoir, comme tu n'auras plus

LES FIANÇAILLKS 4o

l'occasion de me parler, tu pourras m'écrire par la poste à cette adresse :

A Monncur Victor Hugo

de VAcadémie des Jeux Floraux,

Poste restante, Au bureau général. Rue Jean-Jacques Rousseau, à Paris.

« Ce vain titre m'aura servi au moins une fois ; grâce à lui, tu seras sûre que ta lettre ne tombera qu'entre mes mains. Je passerai pendant huit jours, du 22 au 30 mars, une fois dans la journée, à la poste. Si dans cet intervalle on ne me remet pas une lettre do toi, c'est qu'alors tu n'auras plus eu rien à me dire. »

Adèle n'avait pas attendu vingt-quatre heures. Nous n'avons pas cette lettre. Mais, d'abord, il est certain qu'elle lui donnait rendez-vous dans la rue. Ce qui permit à Victor de lui glisser sa réponse du 23 mars, qui nous éclaire sur le contenu de la lettre d'.Vdèle :

« Un mot de toi, Adèle, a encore changé toutes mes résolutions. Oublie ma dernière lettre comme j'oublie ce que la tienne contenait de douloureux pour moi. N'est-il pas vrai que tu ne me condamnes pas à ne plus te revoir? Oui, je te reverrai puisque tu veux bien, mon Adèle bien-aimée, persister à m'écrire encore,

« J'espère môme trouver quelque moyen de concilier ce que tu dois à ton mari et ce que tu dois aux bienséances que tu te fais. »

Celte dernière phrase prouvait que la fermeté d'Adèle avait contraint Victor à ne plus « éluder » la question de la reprise des relations avec sa famille, car Victor, dans sa lettre du dimanche 25 mars, dit :

(f Je ne dois pas abuser de ta générosité ; tu t'exposes, m"as-tu dit, à être rencontrée avec moi; tu crains les yeux de toutes les commères du quartier; et je voudrais trouver un moyen d'accorder toutes ces misérables convenances avecle bonheur de te voir, auquel je ne puis renoncer. Prononce toimême. )>

Alors, Victor propose de se voir une fois toutes les semaines, tous les quinze jours, tous les mois même. Il souffrira, mais il obéira.

« Quant à revenir chez toi, je n'en vois pas de moyen possible, à présent du moins. Ma famille est ambitieuse pour moi comme je suis ambitieux pour toi. »

Enfin, Victor met le doigt sur la plaie. 11 nose pas revenir chez les Foucher, parce qu'il n'aurait pas lautorisation de sa mère. 11 fallait donc contracter un nouveau bail de patience ; et, comme Victor ne pouvait se passer de voir Adèle, il se postait dans quelque coin de rue, il la guettait, il pouvait au moins l'apercevoir sans lui parler ; le dimanche, il allait à l'église Saint-Sulpice et là, il la contemplait tout à son aise. Il attendait fiévreusement la décision d'Adèle en réponse à sa lettre du 25 mars. La voici :

« J'ai réfléchi sur la lettre et je crois que le plus

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prudent est de ne nous voir que tous les mois; je conçois que c'est énorme, mais il vaut mieux cela \ que de ne pas nous voir du tout. Je t'écrirai chaque fois ; ainsi, ce sera le 28 d'avril. Il faut tout mon courage pour prononcer un espace aussi considérable de temps. C'est d'autant plus nécessaire que M"" Duvidal sort tous les jours à la môme heure. Si, par hasard, je n'allais plus à ma leçon, je te le ferais savoir par l'adresse que tu m'as indiquée. Il faut, pour cela, qu'elle soit bien sûre, j'ai trop de confiance en toi pour que tu en abuses. Je t'envoie une mèche des cheveux de ta femme, croyant que cela te fera un peu plaisir.

« Adieu, mon cher Victor, toi que j'aime tant, pense un peu à moi, aie du courage, sois discret et compte toujours sur ma tendresse.

« Adèle Foucher. »

C'était la suspension des entrevues dans la rue, l'interruption provisoire de la correspondance. Qu'attendaient-ils, qu'espéraient-ils, l'un et l'autre? Sur quoi comptaient-ils? Sur le temps? Sur le hasard? Sur les événements?

Victor ne se résigne guère à une aussi dure condition, le délai d'un mois lui semble bien long. Cependant, il s'incline ; et, le 29 mars, il lui demande de pouvoir la remercier plus tôt, une seule fois, du « don charmant » qu'elle lui a fait, — une boucle de cheveux, — et il suppose que, le 28 avril, le délai sera réduit à quinze jours.

Adèle maintient fermement sa résolution. Mais Victor

ne peut vivre loin d'elle. Qu'on lise ses lettres du 26 et du :27 avril ^ ; car, ne pouvant lui parler, il lui écrivait des lettres qu'il gardait et qu'il devait lui remettre quand il la verrait. Cependant, il viole la consigne, il la voit deux fois à l'église Saint-Sulpice, seule, lui demande de lui parler, elle refuse. Mais nous voici à la date du îl6 avril, l'anniversaire du premier aveu, qui réveille tous les chers souvenirs, qui avive toutes les folies de son amour; il passe sa journée à la guetter, et il écrit :

« Je t'ai vue ce matin et ce soir ; il fallait bien que je te visse pour qu'un tel anniversaire ne passât pas sans quelque joie. Ce matin, je n'ai pas osé te parler, tu m'as tout défendu avant le 28 ; je respecte ton ordre, mais il m'a bien aflligé. Adieu pour ce soir, mon Adèle, la nuit est avancée, tu' dors et tu ne songes pas à une boucle de tes cheveux que, chaque soir, avant de s'endormir, ton mari presse religieusement sur ses Tèvres. »

Le lendemain :27, dans cette lettre qu'il devra lui remettre, il exprime une joie délirante parce qu'il la rencontrera « dans quelques heures ». Il ne devait pas la revoir.

jVlme Hugo, déjà souffrante, tomba gravement malade. Il ne put la quitter. Il resta là, anxieux, auprès de la mère qu'il adorait, n'ayant même pas la consolation de pouvoir confier à Adèle ses angoisses, n'ayant pas le droit d'avoir près de lui celle qui lui servirait d'appui et de soutien. Il voulait tout au moins en ressusciter l'image à ses yeux. La maladie de M"'^ Hugo traversait

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