‹ La vie d'une femmeChapitre 24 sur 48 · Mot convenu pour désigner les manuscrits · texte numérisé non relu

Mot convenu pour désigner les manuscrits

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faiblesse. Elle sait mainlenant qu'il faudra « vivoter », et elle qui avait reproché jadis à son mari de ne pas suffisamment faire honneur à sa situation par excès d'économie, alors qu'il lui laissait pressentir qu'on pourrait être surpris par les événements, elle reconnaît loyalement qu'il avait raison, en le priant -de ne pas abuser de ses avantages. Elle est encore à Paris, elle veut suivre les événements, se renseigner, se documenter pour éclairer son mari sur la situation, pour lui donner des conseils. Sans appui puisque ses fils sont en prison, elle supportera noblement son sort : elle écrit en décembre :

(Décembre 1S51).

Lundi.

« Le jour commence à se faire. Les républicains sont étonnés. Ils disaient : Hugo est un homme de progrès sans doute, un orateur émincnt. un «rand esprit, mais sera-t-ii un homme d'action le moment venu ? Il y avait des côtés oii ils doutaient de toi. Maintenant que, mis à l'épreuve, lu les as grandement satisfaits, ils sont au regret d'avoir douté do toi.

« En dehors de ton génie,, de tes principes inébranlables, deux éléments t'ont aidé à conquérir ta position morale, si élevée à cette heure. Tu n'aS; pas de besoins matériels, et tu sais attendre. A distance, cher ami, les événements y aidant, l'on juge mieux et je te donne raison. N'abuse jamais de les avantaii;es. A distance aussi on ne saurait

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être trop délicat. Je trouve que la situation actuelle a ceci d'excellent, qu'elle use et usera les partis violents, la compression du sabre, la compression cléricale et le parti lerroristb. Blanqui deviendra aussi impossible dans un temps donné que le gouvernement actuel. Ledru-Rollin est distancé par ceux qui ont pris part à la lutte dernière. Ceux qui ont pris part à cette lutte saisiront le pouvoir l'heure venue, ou le pouvoir viendra à eux. Alors la prochaine république nous donnera un gouvernement clément et libéral, tel que tu le voudrais faire.

« Peut-être vas-tu te dire que je vois la situation tout en beau. Il est possible que tu aies raison. Voici quelle est mon impression du moment. Je sens ma vie assombrie, mon cœur souffre un peu de ton exil, de la prison de mes fils, de mes amis, mais mon sentiment moral est complètement satisfait. Ce qui m'attriste est passager. Ce qui me fait fièrement heureuse s'attache à tout jamais à moi. Le mot compression rae. rappelait à la minute un à-propos tout comique du bonThouret. Thouret a été pris à la mairie du 10" arrondissement. Lorsqu'on est venu empoigner les représentants du 10'', on les a fait monter soit dans des voitures cellulaires, soit dans des omnibus. L'omnibus est échu à Thouret, moins alerte que tout autre il y est monté le dernier. Seize représentants avaient I déjà piûs place dans ledit omnibus. Le règlement voulait un iV. Le iT se trouvait être Thouret. Les

pauvres prisonniers étaient déjà si serrés les uns contre les autres qu'il ne restait plus une ligne de banquette au service de Thoiiret. Thouret se voyant sans place, avise Berryer, s'assied en plein sur les genoux de Berryer, s'y épate et lui dit : « Vous avez voulu de la compression, Berryer, en voilà de la compression ». Tu comprends l'éclat de rire général. Il paraît que la gaîté de Thouret ne s'est pas démentie un instant. Le pauvre garçon est du reste toujours en prison. »

3jme Victor Hugo conserve une violente amertume ; elle est irritée de cette persistance à amoindrir, par lactique et par espèce de rivalité, l'efTort de Victor Hugo pendant les derniers jours de la résistance. Aussi, quoique la publication dun livre contre le Coup d'Etat puisse provoquer la colère du gouvernement, elle n'hésite pas à répondre à son mari qui lui demande un conseil : le devoir avant tout, et, pour remplir ce devoir, il faut assurer sa sécurité et sa liberté. La lettre du 23 décembre 1851 est fort explicite :

{Décembre lS5d).

Mardi 25.

« Cher ami, j'ai une occasion pour l'écrire longuement, je vais en profiter. M. Crémicux, au sortir de prison, est venu me voir pour me dire qu'un de ses amis partait incessamment pour Bruxelles, se chargerait de te porter de nos nouvelles. J'ai trouvé M. Crémieux abattu et complè-

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tement démoralisé. Il voit la république anéantie, la liberté morte, et tout avenir, pour lui, fermé. Du reste tendre, excellent et cordial pour toi. Je lui ai demandé de t'écrire ce qu'il sait touchant l'intérieur des prisons, ce qu'il y a vu durant son emprisonnement, et ce qui s'est fait autour de lui, cette quinzaine dernière, digne d'être mentionné,

I^uis -M""- Victor Hugo donne quelques détails sans grand intérêt sur des personnes et ajoute : « Du reste, pour toi, ces choses sont de peu d'importance. »

« Tu es à Bruxelles pour travailler et non pour conspirer. Le jour où tu auras envie de détruire ce gouvernement, tu le feras à découvert et tu prendras l'Europe entière pour témoin. Je t'ai envoyé hier une brochure faite sur les derniers événements par Granier. Ce document pourra t'être utile. Tu y verras quel est le soin du gouvernement d'éliminer ton nom. Il l'abstrait pour deux raisons. La première c'est afin de t'enlever de l'importance et de te dépopulariser aux yeux de ton parti. La seconde, c'est qu'il est difficile de faire croire au public, tout mouton ignare et timoré qu'est le public, qu'une proclamation signée de toi a pour but de provoquer au pillage, au viol et à l'incendie. Le gouvernement a à moitié réussi. Ce que tu as fait est su, mais n'a pas de notoriété. Ce que je vais te raconter te mettra à même de savoir dans quelle limite la part que tu as prise aux événements est connue.

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« Avant-hier Béranger est venu me voir. Il a été tendre et paternel pour moi. Il m"a parlé de toi et il m'a dit : Je sais tout ce qu'a fait Hugo. Je sais que par sa fermeté, son calme, son initiative, son éloquence, il a dirigé la résistance. Je voudrais bien connaître son discours, on prétend que ce discours était superbe ? a-t-il ajouté. Quel discours as-tu donc tenu ? Tu vois dans quelle ombre moi-même je suis à ton endroit. Béranger a repris : il parait- que les autres ont été mous, c'est tout simple, ils commencent à se faire vieux en politique et sont usés. Hugo est jeune en politique, il représente les idées du moment, c'est l'homme de la situation. Nous avons besoin de lui. Il ne faut pas qu'il se tienne à l'écart. Béranger était donc très édifié. Hier soir, arrive M. de Leliva, tout essoufllé. Il me dit : Hadame, je viens de lire dans la Pairie que votre mari avait passé à Bruxelles. J'accours, je vous offre mes services. Si je ne suis pas venu plus tôt c'est que je croyais M. Hugo tranquille chez lui. Je vois beaucoup de monde, je vais dans toutes sortes de cercles et jamais le nom de M. Hugo n'a été prononcé à mes oreilles. Je le croyais complètement en dehors des événements derniers. Pourtant je m'occupe de politique et fréquente des êtres qui vivent dans la politique.

« Une savait absolument rien de toi. Prends la movenne de Béranger et de M. de Leliva et lu seras dans le vrai. Il faut te rendre compte aussi

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que lu dois être très jalousé par tes collègues de la commission executive. Je sais que Grévy, qui, je ne l'ignore pas, était en dehors de tout puisqu'il était enfermé, exalte Schœlcher et de Flotte et les proclame plus que tout autre des héros. Il est certain quêtes anciens collègues voudraient t'éteindre maintenant. A l'heure du danger, ils se sont pressés à tes côtés, maintenant ils te voudraient éloigner. Tu as donc à lutter contre le gouvernement et à le mettre en garde contre tes récents alliés.

« Je te parle de ces alliés seulement pour que tu ne te croies pas engagé avec eux outre mesure, et afin que tu gardes ta liberté d'écrire ce qui te convient. Sois honnête, ne compromets jamais la liberté ni la vie de personne; mais n'aie pas de scrupules puérils. Certes il ne faut pas faire taire sa conscience, mais il ne faut pas être dupe non plus. Ecris donc sans gêne, d'autant que tu seras juge de l'opportunité de la publication. — Encore une observation très importante. La tactique de ce gouvernement en ce qui te touche est de paraître indifférent pour toi à la surface, de paraître n'attacher aucune importance à ta capture, et de te traquer et de te persécuter en dessous. Il ne serait pas absolument impossible que le gouvernement fît une invasion en Belgique, envoyât un régiment à Bruxelles et enlevât quelques représentants. Je n'ai aucune donnée particulière là-dessus, c'est une crainte toute personnelle qui me vient, partagée seulement par tous ces pauvres enfants et

amis de la Conciergerie. Du reste je ne parle pas de ces craintes, car on les traiterait de chimériques. On croit que tout va être clémence. On niait le coup d'état, le coup d'état est venu, voilà sur quoi je base mon appréhension.

« Pour me résumer, cher ami, fais tout ce que tu pourras pour jeter la lumière sur ces événements derniers. Ton génie seul peut éclairer les masses ignorantes, mais ne cours aucun danger inutile. Ecris, publie, mais mets ta personne en complèle sûreté. Vois s'il ne serait pas sage d'aller en Angleterre ? En Angleterre, quoi que tu fasses, quoi que tu dises, il n'y a nul danger pour toi. Il y a, je le sais, une question d'argent. La question d'argent est grave en ce moment, mais lorsqu'il s'agit de ta liberté, de ta vie peut-être, cette question est secondaire.

« Je te quitte, cher ami, demain je te parlerai de nos enfants, de nos atîaires. »

Mercredi.

« En lisant les journaux,xher ami, je ne vois pas qu'il V ait apparence de clémence dans le gouvernement. Tu as vu que Genl et ses complices ont été embarqués décidément pour Noukahiva.

« Les arrestations continuent par toute la France avec autant d'acharnement. Hier il y en a eu encore beaucoup et pourtant l'élection du président était hier hautement avouée.

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« Donc il semblerait que la politique du gouvernement serait, après l'élection, aussi compressiveet aussi arbitraire qu'avant. J'insiste sur ce point parce que je voudrais que tu allasses en Angleterre le plus tôt que tu le pourras. N'oppose pas la question d'argent; avant tout, il faut que ta personne soit en entière sûreté.

« HierBellet m'a apporté cet extrait d'un journal qu'il avait lu dans un cabinet de lecture. J'ai oublié de lui demander dans quel journal il avait lu ce que je te transcris ici :

« Un arrêté du général Eymard, commandant « l'état de siège du département de l'Allier, fait « mettre sous séquestre les propriétés de plusieurs « personnes compromises dans les troubles de la « Palisse et le Donjon. Ces personnes sont en fuite « et ne sont pas toutes encore en jugement. »

« Je t'envoie ceci, cher ami, afin que tu avises en ce qui touche tes droits d'auteur. l'Académie, ton mobilier, etc. Je n'insiste pas, tu es prévenu. Il se peut que ce que tu as ne soit pas compromis, pourtant il se peut aussi, à la rigueur, que ce cynique gouvernement fasse un de ces jours mettre le séquestre sur ce qu'il te reste d'avoir en France. Donne ta procuration à une autre personne que moi si cela te plaît, mais franchement il serait trop bête que, nous prévenus, le gouvernement se saisisse de ce qui t'appartient.

« Pauvre cher ami, tu as ceci de particulier que tu te méfies de moi. L'expérience a dû t'apprendrc

que ce que tu possèdes est plus en sûreté dans ma maison que dans toute autre maison. Mais, cher ami, je t'aime ; tu es si grand que je n'ai pas le droit même de te pardonner. »

« Tu es si grand que je n"ai pas le droit même de te pardonner. » Celte plirase admirable caractérise bien la générosité, la magnanimité de M™*^ Victor Hugo.

Victor Hugo avait écrit à sa femme qu'il logeait à Bruxelles à la. Porte Ve7'te, qu'il vivait économiquement, puisqu'il dépensait seulement trois francs cinq sous par jour.

jyjme Victor Hugo, qui avait dû reconnaître la prévoyance de son mari, était bien tentée aujourd'hui de blâmer « cette manie » d'économie au moment où il risquait de perdre sa liberté pour ne pas faire la dépense dun voyage à Londres. N'étant plus libre, il ne pourrait pas gagner sa vie, ce qui serait un fâcheux calcul. >!""■ Victor Hugo lui parle avec une grande fermeté :

Vendredi.

« Mon ami, à l'heure qu'il est, tu as une lettre de moi qu'a dû te remettre M""' Goppens. Cette pauvre femme est partie dans une anxiété affreuse: cela te prouve, cher ami. quelle est la violence du gouvernement. Dis-toi bien que ce gouvernement peut tout faire, et tout faire sans qu'il lui soit suscité d'obstacle. Les arbres de liberté ont été coupés hier à Paris. Cela s'est fait au milieu d'un tel calme que la Patrie a pu dire : « Cette mesure « s'est opérée avec Tordre le plus parfait, et elle a

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