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« reçu l'approbation gdnérale de la population. » Avant-hier une affiche a été placardée disant que les mots : égalité, fraternité, allaient être effacés. Ce décret n'a pas semblé émouvoir davantage la population. M'"^ Meurice croit avoir surpris des grimaces désapprobatrices, mais son assertion est bien vague. Quitte donc Bruxelles, cher ami, si tu ne le fais, je partirai moi-même pour t'embarquer. J'ai le droit, sur une semblable question, de te parler avec autorité. Je veux que tu quittes Bruxelles. En réalité, il ne faut pas que des manies ou une économie exagérée puissent avoir cet affreux résultat de te faire perdre ta liberté et peutêtre ta vie !
« Déjà ton excessive économie t'a tourné à mal. M™" David m'a dit que tu n'aurais probablement pas été inquiété si tu t'étais logé dans un hôtel autre que celui où tu es descendu, cet hôtel passant pour être suspect ; je sens tout aussi bien que toi la nécessité d'être économe en ce moment. Je rabâche, je te le répète encore, sois économe et non insensé. Charles te prépare une affaire qui te mettra quelque argent en poche. N'oppose pas trop d'obstacles, cher ami, à sa conclusion. Je suis en train de te gronder, bien cher ami, c'est parce que je t'aime que je te parle ainsi. Jamais ma pensée n'a été plus occupée de toi, et jamais je n'ai été plus hère de toi et t'appartenant davantage .
« Hier, cher ami, il est venu un homme, porteur
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d'un billet de commerce, demandant que je misse ma signature sur ce billet — le billet était en ton nom. J'ai refusé de mettre mon nom. Tu n'as pas pour habitude de passer des billets de commerce, j'ai craint une filouterie ou un espionnage. J'ai fait prendre par Etienne, copie de ce billet. Je t'envoie cette copie. »
1852 arrive. Pour la première fois depuis trente ans. M"'^ Victor Hugo est séparée de son mari à l'époque du jour de fan ; le i^' janvier sa première pensée est pour lui :
1^'' janvier 1852.
8 heures du matin.
« Cher ami, mon premier souhait de bonne année est pour toi. Je ne t'embrasse que plus fort et mieux à distance, car tu es toujours dans ma pensée l'ami cher de mes jeunes années. »
M™*' Victor Hugo insistait, dans chaque lettre, pour que son mari quittât la Belgique.
On ne se doute guère aujourd'hui de tous les bruits fantaisistes et fantastiques qui couraient alors !... comme cette invasion en Belgique par exemple. C'est qu'on était sous le régime de l'arbitraire et de la violence, et on pouvait tout redouter d'un gouvernement résolu à se défendre par tous les moyens, à rassurer les bons et à effrayer les méchants, comme on disait alors. On cherchait donc à effrayer les méchants, c'est-à-dire les opposants ; de là les rumeurs les plus extravagantes et les plus invraisemblables qui rencon-
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traient d'autant plus de crédit que quelques-unes d'entre elles se confirmaient. M"'" Victor Hugo les recueillait avec une constante sollicitude, et dût-elle même les tenir pour exagérées, elle les transmettait à son mari :
{Janvier IS^j'J, Paris).
, Samedi 3.
(c Je ne suis nullement tranquille, cher ami, de te savoir à Bruxelles. La police, ou une partie de la police, y fait de l'arbitraire suivant sa fantaisie et y est toute-puissante.
« Quinet s'était, ainsi que lu le sais, réfugié à Bruxelles. Quinet vient d'écrire à M""' Aimé Martin, chez laquelle il s'était mis en pension depuis la mort de sa femme, qu'il quittait Bruxelles, le chef de la police de Bruxelles l'ayant fait appeler pour lui dire qu'il eût à s'en aller de cette ville. Ce chef de bureau qu'on prétend vendu à la Russie, à l'Autriche et maintenant à la France, aurait ajouté que le gouvernement belge approuvait le coup d'état et ne voulait pas donner asile à des Français opposés au coup d'état. Quinet s'en est allé en Allemagne. Tu peux t'assurer de ce que j'avance, étant sur les lieux.
« Il est certain qu'il n'y a aucune sûreté à Bruxelles pour les proscrits politiques. D'un autre côté, Martine est venue hier me dire qu'elle connaissait un monsieur Julien, savant, membre de l'Institut. Ce monsieur Julien a été trouver Martine ces temps derniers trois jours de suite, lui
disant de te faire savoir qu'il serait prudent à toi de quitter Bruxelles. Ce Julien connaît, m"a dit Martine, un des aides de camp du Président. Cette insistance de la part de ce monsieur a inquiété Martine à juste titre. Cette inquiétude m'a gagnée et m^a empêchée de dormir. Si tu n'avais chance que d'être expulsé de Bruxelles avec la facilité d'aller où tu voudrais ce ne serait rien. Mais voilà à la rigueur ce qui me semble possible. On peut très bien te faire enlever un soir, ou mieux te faire prendre à ton hôtel, ainsi que déjà il en a été question, te mettre en voiture, te faire conduire à la frontière avec un ordre d'expulsion. Ce coup ainsi monté avec la France, dès que tu seras à la frontière, on te mettrait la main dessus. Pas un cri ne s'élèverait en France, nul ne viendrait à ton secours. Les mieux pensants ont peur, et n'ont aucun remords. Les réactionnaires applaudissent à la hideuse compression qui pèse sur nous. Le gouvernement est maître absolu. Ceci n'est que passager, mais en attendant son écrasement, il peut commettre un tas d'infamies sans qu'aucun obstacle s'oppose à ces infamies. Ce gouvernement ne manque pas d'habileté, du reste; ainsi aujourd'hui les journaux font savoir que l'on jette bas la statue de la Liberté élevée sur la place du Palais Législatif. A côté de ce fait, ils disent qu'il se fait par ordre du gouvernement un recensement de la population ouvrière du département de la Seine afin de se rendre compte de la situa-
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tion, des ressources et des besoins do la classe ouvrière.
« Je me suis éloignée par ces détails du point sur lequel j'insiste. Quitte la Belgique sans plus attendre et va en Angleterre. L'Angleterre est un pays puissant et qui a de l'honneur. Ne m'oppose pas la question d'argent. Si tu faisais céder la liberté et peut-être la vie à l'économie, ce ne serait pas ôtre économe, ce serait être insensé. ».
Dans la lettre suivante. M"'- Victor Hugo renseigne son mari sur sa nouvelle existence :
Mardi [(} janvier].
« Pour rester le plus possible dans les limites restreintes dans lesquelles tu m'as parquée, je réduis ma vie à la plus simple expression. Je fais un petit feu de coke seulement dans la cheminée de ta chambre, laquelle enfume plutôt ta chambre qu'elle ne la chauffe; nous buvons tous du vin de prison, jamais d'autre. Je n'achète absolument rien pour ma toilette, je n'achète que des bottines. Je me passe le plus souvent de gants. Je mets mes mains dans mon manchon. Il faut que je fasse ainsi parce que, lorsque tu m'as demandé mon budget, tu me l'as fait faire à la hâte, de façon que je l'ai calculé trop juste. Et puis toutes sortes de dépenses imprévues se succèdent. Lorsqu'il faut défrayer six personnes, il est difficile de régler son budget d'une façon absolue. Ma plus forte dépense,
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ce sont les omnibus, Adèle se fatigue tout de suite. Cette pauvre enfant ne porte pas la gêne aussi volontiers que moi. Afin de faire diversion à notre situation, j'ai engagé Adèle à apprendre l'anglais, j'ai conseillé aussi à Toto d'en faire autant. Je me suis appuyée sur ceci qu'il serait très possible que nous allassions nous fixer en Angleterre. Adèle m'a dit que oui, Toto est entré dans mes idées. Écris à Toto et à Adèle dans mon sens.
« J'ai rencontré mon frère Victor le jour oii a paru le décret qui confisque les biens de la famille d'Orléans. Ce décret soulève la société, la bourgeoisie. L'on assure que plusieurs individus faisant partie du futur Sénat ont envoyé leur démission, que beaucoup de personnes invitées au bal des Tuileries ont renvoyé leurs invitations.
(( En lisant ce décret, j'ai fait cette rétlexion que les rois, empereurs, — individus souverains, — se dévoraient les uns les autres. C'est un enseignement peu moral pour la nation.
« Nous menons, nous deux ma fille, la vie la plus retirée qui soit, comme il convient à notre situation. Le matin je t'écris, ou j'écris à d'autres. Je m'occupe de mon ménage. Je vais dans la journée visiter les gens qu'il serait mal à moi d'oublier. Nous allons à la Conciergerie. A 8 heures nous en revenons. Jamais nous ne sortons le soir. Quelques amis viennent causer avec nous de temps à autre. C'est une existence bien sévère pour une jeune fille. Mais il est des situations qu'il faut
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savoir porter. Adèle n'a pas reçu une seule étrennc. Je lui ai dit de s'en féliciler, de ne chercher sajoie que dans sa satisfaction morale. J'espère avoir une longue lettre de loi par M"" David.
« Songe, cher ami, à te mettre en sûreté, c'est ma recommandation dernière.
« A toi de tout cœur, cher et grand ami. »
Béranger a apporté à M""' Victor Hugo le numéro du Moniteur qui publie la liste des exilés : le nom de Victor Hugo y est inscrit.
jyjmo Victor Hugo, loin d'être abattue, est fière, rayonnante. Sans doute c'estmaintenant l'arrêt ofTiciel, irrévocable ; et comme conséquence, c'est sa vie, celle des êtres chers livrées aux incertitudes de l'avenir ; elle accueille cet arrêt avec un beau stoïcisme ; certes, jusqu'à ce que cette liste eût paru, elle pouvait penser que tout lien avec la patrie n'était pas définitivement rompu, mais du moment qu'on chassait des représentants, il fallait que le nom de Victor Hugo fût inscrit sur ce tableau d'honneur. C'était la consécration suprême du devoir accompli, c'était pour Victor Hugo comme un nouveau rayon de gloire, une leçon d'énergie pour ses enfants.
{Janvier iS5T).
. ' Mercredi.
« Je t'avais écrit, cher ami, le jour où a paru la liste de proscription; puis j'ai préféré attendre un peu, afin de répondre à ta lettre que devait m'apporter M"'^ Coppens. Je crains aussi d'user trop d'Eudora. Tii devrais m'indiquer quelque aiilro
adresse. Cela aurait l'avantage de dérouter la police. Ecrire directement, c'est parler haut. 11 est certain que les lettres qui te sont adressées sont toutes décachetées.
ce C'est Déranger qui m'a apporté le Moniteur. C'est par lui que j'ai su que tu étais expulsé. Je lui ai demandé s'il avait passé par de pareils temps, l'empire compris. 11 m'a dit que rien ne ressemblait à ceci.
« A cette nouvelle qui m'apprenait ton expulsion, je n'ai été ni abattue ni attristée. Je suis partie apprendre ta proscription à nos enfants. Si un individu m'eût abordée pendant la route, cet individu aurait vu mon visage illuminé de fierté. Nos enfants sentent ainsi que moi. J'ai reçu une grande quantité de cartes, des noms pour la plupart inconnus. Je conserve ces cartes. C'est de l'histoire. Nos amis m'ont visitée, ainsi que d'autres personnes que j'avais perdues de vue depuis longtemps. Je suis fort entourée. AbeP est admirable. Il va quelquefois voir mes fils deux fois par jour. Écris-lui de nouveau. Il est, tu le sais, fort peu expansif d'habitude. 11 m'a dit hier les larmes aux yeux : Ce qui m'irrite, c'est que mon frère porte la peine de tout le monde. — Ce n'est pas de la peine qu'il porte, lui ai-je répondu, c'est de la gloire. La vraie famille pour Abel. c'est Jious.