‹ La vie d'une femmeChapitre 26 sur 48 · APRÈS LE COUP D ÉTAT · texte numérisé non relu

APRÈS LE COUP D ÉTAT

« Je remarque depuis ces temps derniers que je suis saluée dans les rues par beaucoup de gens, que je ne connais pas. Ce n'est pas moi qu'on salue, c'est toi. Lucas qui est venu avec sa femme passer la soirée de dimanche avec moi, m'a parlé de l'elTet que produisait ta proscription. Il m'a dit que les individus môme qui défendaient ce gouvernement le blâmaient de t'avoir proscrit. Toutes les personnes que j'ai vues, m'a-t-il ajouté, m'ont parlé avec douleur de cette proscription. Paris est affecté.

« Affecté est le mot. L'exaspération et l'irritation n'osent se faire jour ; je crois même que si on allait au fond des cœurs on trouverait en général plus d'abattement que d'irritation. L'effet de cette liste de proscription a été de consterner et de terrifier, bien plus que d'exaspérer. Quand je demande : que dit-on ? Le plus souvent il m'est répondu : on n'ose rien dire. 11 y a bien quelques salons frondeurs ; mais ordre leur est donné de se fermer. On prétend qu'il a été enjoint à M. de Broglic de fermer le sien. Les proscrits qui sont à Paris n'ont pu partir encore. Noël Parfait est venu hier chez moi. Il s'était présenté la veille au ministère de l'Intérieur pour se mettre en règle. Il lui a été dit qu'il ne pouvait quitter Paris sans une lettre de départ. 11 suppose qu'il se fait un travail afin d'assigner à chacun d'eux une résidence particulière. Ces pauvres gens attendent le bon plaisir du gouvernement. Girardin attendait

avanl-hier cet ordre du gouvernement. On le prétend fort abattu. Partira-t-il? »

]y|me Victor Hugo tenait son mari au courant des moindres faits, et avec un grand luxe de détails. Dans sa lettre du dimanclie qui doit être du 25 janvier, si nous en jugeons par la réponse de Victor Hugo datée du mercredi 28, M""' Victor Hugo raconte une ^'isite de Villemain :

Dimanche.

« Villemain est venu me voir hier samedi. Avant sa visite, j'avais su déjà que ce que m'avait raconté Abel n'était pas exact, que l'Académie n'avait pas adressé de demande pour faire rentrer les proscrits, ou du moins que ce n'était chez l'Académie qu'à l'état de projet. Je nai donc pas touché mot de cela à Villemain. Dans aucun cas je ne l'eusse fait du reste. J'ai laissé venir Villemain. Il m'a dit que l'Académie avait exprimé le regret que son membre le plus illustre soit éloigné d'elle. Villemain m'a raconté pourquoi l'Académie avait ajourné la réception de Monlalembert. Montalembert dans son discours attaquait vigoureusement l'Assemblée constituante. Cette attaque a paru du plus mauvais goût. Une discussion violente s'est élevée à cette occasion parmi les membres de la commission. Villemain, Mignet

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bo soiiL montrés indignés. La discussion a élé de (elle nature que Montalembeit en a été fatigué. L'Académie a profité de cette fatigue pour reculer la susdite réception. C'est, suivant Villemain, une espèce de deuil que prend l'Académie à cause de vos proscriptions. Villemain aurait voulu que ce deuil fût avoué, au lieu de se dissimuler sous cette prétendue indisposition de Montalembert.

« Villemain est très indigné des événements. La Constitution le renverse. Il dit que les lois ont de tous temps été prescrites après discussion entre plusieurs, q{ jamais faites et promulguées par un seul homme. Il traite tout cela de barbarie. Je lui ai demandé quelle était l'attitude de Guizot. 11 m'a dit : « Guizot blâme sans conteste ce qui se passe, mais il est parlementaire dans la forme. » Voici d'oii vient sa modération en paroles; il est le visiteur assidu de M"'" de Liéven, laquelle, en Russe qu'elle est, approuve le coup d'état. Je lui ai répliqué : « Est-ce que par hasard M. Guizot accepterait quelque chose de ce gouvernement ? » — « Ah ! pour cela, je réponds de lui, M. Guizot n'acceptera rien, de ce gouvernement. »

« Villemain m'a parlé de toi avec respect et admiration. Le bruit, m'a-t-il dit, avait été répandu, lespremiers jours après le coup d'état, que tu étais resté en dehors des événements, les événements ayant été très rapides, qu'irrité de ces mêmes événements tu avais pris ouvertement un passeport, ahn de quitter la France. Depuis il a rencontré

Landrin, et a su par lui que tu avais pris une part fort active à la résistance. Ta proscription a achevé de l'éclairer. Villcmain m'a ajouté : « Victor est grand, courageux et dévoué à ses idées, en cela je l'envie et l'admire, mais ainsi que je le lui ai dit quelquefois, en lui donnant le bras, son erreur est de croire au peuple. Noble erreur du reste. » Je lui ai répliqué que l'avenir élait là, qu'il ne fallait pas juger le peuple sur les récents événements, qu'il y avait eu confusion, malentendu, lassitude et souvenir de juin.

« Au moment de me quitter, Villemain m'a dit : « Permettez-moi, madame, avant de m'en aller, de m'ouvrir à vous d'une chose délicate. Je viens vous faire une offre, je suis un si vieil ami que je porte avec moi l'excuse de cette offre. Votre mari est parti à l'improviste, pris au dépourvu, il n'a pu s'occuper d'affaires, vos fils sont en prison, la prison est onéreuse. Je ne pourrais penser qu'une femme comme vous, en plus de ses douloureuses préoccupations, vive dans la gêne. Je viens mettre à votre disposition 2 500 francs. Ce n'est qu'un prêt, madame, en l'acceptant vous me rendrez service. Cet argent est plus sûrement entre vos mains et celles d'Hugo qu'entre les miennes. »

« Malgré le préambule délicat, fraternel et profondément respectueux de Villemain, mon orgueil léoèrement froissé s'est ému; tout d'abord ce froissèment a dû apparaître sur mon visage, puis tout

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aussitôt me trouvant en tort, j'ai remercid cordialement Villemain, lui disant que je n'avais besoin d'aucun argent, que tu nous avais laissé ce qu'il nous fallait pour vivre modestement, il est vrai, mais sans ghie, que je mettais ma fierté à vivre dans cette modestie, qu'en vivant de cette façon je ne faisais que t'imiter en cela, comme en tout, qu'une partie de ta force consistait dans ton peu de besoin. Je lui ai ajouté : « Puisque nous parlons de ce côté intime, sachez, cher monsieur, que dans aucune circonstance, nul argent autre que celui qui me viendra de mon mari ne sera touché par moi. Comme mon mari est, à peu de chose près, du môme âge que moi, qu'il se porte très bien, qu'il est hors des griffes du gouvernement, je puis vous dire sans qu'il y ait en mon cœur de crainte, que si mon mari mourait avant moi, je n'accepterais jamais rien d'un gouvernement quef qu'il soit, ni d'une institution quelconque. C'est une promesse que j'ai faite à mon mari, que je me suis faite à moi-même, et que je tiendrais d'une façon absolue. » Comme j'ai un petit orgueil assez féroce, j'ai craint d'avoir été un peu raide. Villemain a été tendre, délicat, excellent pour toi et pour moi, au prochain courrier que tu m'enverras, mets un mot pour lui. »

M'"'" Victor Hugo avait conscience d'avoir accueilli la proposition de Villemain avec un « petit orgueil assez féroce »; c'est qu'elle avait la dignité intransigeante cl

la fierté hautaine, et elle devait comprendre le langage de Victor Hugo lorsqu'il lui écrivait:

« Nous sommes pauvres, et il faut passer dignement un défilé, qui peut finir vite, mais qui peut être long. J'use mes vieux souliers, j'use mes vieux habits, c'est tout simple. Toi, tu supportes les privations, les souffrances même, souvent l'extrêmegêne. c'est moins simple puisque tu es femme et mère, mais tu le fais avec bonheur et grandeur...

« Quand j'aurai vendu un manuscrit, je dirai : c'est bien, et je ferai à tous la vie plus large. En attendant, il faut souffrir un peu. Quant à moi, c'est de tes souffrances que je souffre et non des miennes.

« Tout ceci explique ma rigidité en matière de dépenses. La recette n'est pas encore assurée, et nous ne vivons pas encore en couvrant nos frais. Cela viendra, mais n'est pas venu...

« Je puis vous manquer un beau matin, et il faut tâcher d'avoir après moi le capital que j'ai pu amasser. La dignité même de ton caractère l'exige. Je ne veux pas que tu aies jamais besoin de personne. Vis comme tu as toujours vécu, sans moi comme avec moi, fièrement, dignement, regardant de haut les gouvernements, les hommes., les choses, n'ayant souci ni besoin d'aucune protection. C'est là l'avenir que je te veux et à mes enfants. De là, je le répète, ma rigidité actuelle*. »

i. Con'espondance.

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