‹ La vie d'une femmeChapitre 27 sur 48 · APRÈS LE COUP D ÉTAT · texte numérisé non relu

APRÈS LE COUP D ÉTAT

Victor Hugo ne prenait pour vivre que ses revenus : il avait placé un peu d'argent ; il n'aurait pas consenti à y toucher; il le conservait comme une réserve pour sa famille afin de pouvoir assurer leur existence après sa mort. Voilà pourquoi on se résignait bravement aux privations. Voilà pourquoi M""^ Victor Hugo ne songeait pas à s'en plaindre, résolue qu'elle était à n'accepter ni secours, ni pensions du gouvernement au cas oii son mari lui manquerait.

Le Coup d'Etat avait porté un coup terrible au budget du ménage. On était dispersé. Ce qui ne simplifiait pas la dépense. 11 fallait reconstruire un foyer et, pour ne pas vivre trop pauvrement, il fallait, comme l'écrivait Victor Ilugo, « vendre un manuscrit ». Nous avons raconté dans l'historique de Napoléon le Petit (édition de l'Imprimerie Nationale), quels obstacles Victor Hugo rencontrait pour trouver un éditeur.

M"'^ Vfctor Hugo soupçonnait certes les difficultés de toutes sortes que l'exil lui réservait, mais elle n'en apercevait pas pour l'instant toutes les rigueurs; c'est qu'elle avait cet optimisme d'un grand nombre de républicains que le régime nouveau durerait au plus quelques années, et elle avait l'impression de ces voyageurs obligés do subir une mauvaise, mais éphémère traversée.

Elle la subissait courageusement, on le voit, dans ces moindres détails :

« Notre vie est toujours bien grave. Nous n'aurons pas vu une bougie de toutcet hiver. Nous nous refusons même à aller dîner en ville — d'une part il est convenable que notre existence soit austère, ensuite je ne pourrais rendre aucune politesse de ce genre Au demeurant je suis contente d'avoir

appris par expérience que nous pouvons, ma fille et moi, subir, avec persistance, des épreuves sévères.

« Voilà trois mois que nous dînons à un franc par tête, sans qu'aucune addition rompe la monotonie de notre dîner. Nous arrosons la fade nourriture que nous fournit notre marchand de soupe avec du vin de prison. Mais tout cela n'est pas mauvais, c'est tout au contraire une épreuve vivifiante, c'est ce que je dis sans cesse à ma fille, ce que je dis de loin à Charles, de près à Toto, — à l'entrée de la vie ces sortes d'épreuves sont une bonne trempe pour le caractère.-

« La conversion des rentes agite beaucoup. Les rentiers enragent, les propriétaires de maisons sont ravis. Ces derniers trouvaient les rentiers trop bien partagés.

« Riaux n'est pas trop vexé du décret de FUniversité parce que les gros bonnets de l'Université avaient applaudi à une certaine mesure qui mettait les professeurs en sous-ordre à la disposilion du ministre de l'Instruction publique.

«Michelet ne trépigne pas trop parce que Cousin est renversé. Une des choses qui soutient Bonaparte, c'est que, tombant sur tout le monde, il satisfait les mauvais sentiments de chacun. Au reste le gouvernement, cet assassin de la liberté et de la pensée, a fait quelques bonnes réformes matérielles, entre autres le Crédit Foncier. Los dictatures sont surtout propres à ces sortes de

APHES LE GOUl' UETAT 2 - '

réformes. Les assemblées peuvent seules remuer et donner de la vie aux idées, mais elles sont résistantes à tout progrès matériel. Ce n'est pas que les assemblées soient favorables à la pensée, mais la pensée les déborde, est insaisissable : un vote ne peut ni la supprimer ni en altérer l'effet, tandis que le succès d'une amélioration matérielle dépend du vote d'une assemblée. »

# Pourtant, certaines éventualités la troublaient : les atteintes probables à la liberté de son mari, la préoccupation de l'avenir pour ses fils et surtout pour sa fille, les embarras matériels risquant de se perpétuer, Victor Hugo ne pouvant s'assurer le concours d'éditeurs, terrorisés par un régime qui trouvait des complicités à l'étranger, l'impossibilité de faire quelques voyages utiles pour sa fille en raison de la modestie des ressources. Prévoyant que l'exil sera pour elle une sorte de prison, au moins pendant quelque temps, elle veut se créer des occupations personnelles, et elle s'ouvre de ce projet à son mari en même temps qu'elle lui raconte comment son fils François-Victor a pu être libéré plus tôt de la Conciergerie :

Jeudi 22 avril.

« Je veux travailler pendant mon exil. J'ai une idée. J'ai envie d'écrire V Histoire intime de ta carrière politique et littéraire. Je mettrais une espèce d'avant-propos où je raconterais ton enfance. Ce serait d'un grand intérêt. Bien des ligures à côté de la tienne ont passé devant moi, et j'ai traversé bien des évènomonls.

« J'ai retrouvé un écrit de Descamps, quelquesunes de tes conversations recueillies par Cliarles. Je vais prier Toto (si Toto peut se charger de quelque chose en ce moment, car je ne le vois pas) d'aller rechercher la série d'articles faits par le Constitutionnel sur Hernani. Avant que je ne parte, indique-moi les renseignements qu'il serait bon de prendre. Charles pourrait écrire ce que tu dis de saillant, et ce qu'il voit dans cette proscription d'intéressant. Toto ne t'a guère quitté pendant la révolution de février, je lui demanderai d'écrire de son côté ce qu'il a vu et entendu. Si Charles m'aidait de sa belle mémoire, et si Toto voulait bien aller, s'il en est besoin, dans les cabinets littéraires ou aux bibliothèques, je partagerais avec mes fils le bénéfice de cet ouvrage. Je ne toucherais en rien à Vexistence privée. Il n'en faudra pas moins pargoût et par convenance, abstraire ma personnalité. Ce sont là les difficultés principales, d'autant que ces espèces d'arrangements ont l'inconvénient d'ôter de la vie et de la réalité. Écris-moi ce que tu penses de mon idée.

« Maintenant, voici, cher ami, comment Toto a été mis en liberté. Je suis allée samedi dernier tenir un peu compagnie à mes prisonniers, c'est-àdire à Auguste et à M. et M™^ Meurice. Auguste me dit : « Napoléon^ sort d'ici. 11 a été vous voir la semaine dernière, n'est-ce pas? — Oui. luidis-je.

\. Le prince Napoléon, lils de Jérôme Bonaparte.

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— Eh bien, il m'a dit : « J'ai été chez M"** Hugo dernièrement, je m'y suis rencontré avec un monsieur que je crois être un professeur et qui m'a semblé être de l'intimité de M"" Hugo. — J'ai répliqué à Napoléon : « c'est sans doute Riaux, c'est en effet un professeur, il est du nombre des amis de M""" Hugo, mais je ne le crois pas de son intimité ^— Tiens, je le croyais intime, je le rencontre presque chaque fois que je vais chez ÎM'"" Hugo, c'est sans doute un hasard. Enfin je le croyais ainsi. Nous sortons, ce monsieur et moi, ensemble. Il me dit : « Vous devriez bien tirer le jeune Hugo de prison. La famille Hugo est sciée en deux. Le père est en exil, les fils sont en prison. C'est trop fort. — Est-ce que vous croyez que M"" Hugo serait contente si on lui rendait son fils ? — Mais certainement elle le serait.

« Sûr cette affirmation, continua Napoléon, je dis le lendemain : — Mon père, vous devriez bien aller chez le président le prier de faire remise au jeune Hugo des quatre mois de prison qu'il lui reste à faire. — Mon père alla voir le président. A sa demande, le président paraît surpris et dit : — • Est-ce que Victor Hugo a encore un fils en prison, je l'ignorais. Je vais donner l'ordre qu'on le remette immédiatement en liberté.

« — Ah! çà, Victor doit être content? — Fort à moitié, répliquai-je à Napoléon, il n'est pas dans ses idées d'accepter rien du gouvernement, et puis il laisse Meurice en prison. » — Mais au moins

•2«0 LA Vit: U UNE F KM ME

M'"' Hugo doit être bien contente? — « C'est peutêtre la moins satisfaite. » — « S'il en est ainsi, Vacquerie, ajouta Napoléon, ne lui dites pas que c'est moi qui ai fait cela.

« La délivrance de Toto a tenu à un rapprochement fortuit, à la rencontre hasardeuse d'un bon garçon, à l'insouciant caprice d'un dictateur autocra te .

« Une chose superbe : jai reçu une lettre d'invitation du vieux roi Jérôme afin daller aux soirées qu'il donne au petit Luxembourg. Voici la teneur de cette lettre :

« Le président du Sénat prie Madame Victor « Hugo et ses deux fils... »

« Le mot : Mo?isieio' était rayé ainsi que ci-dessus.

« Il ne faut pas en vouloir à ce pauvre honhomme. 11 nous aime. Il voudrait arriver par moi à la conciliation . H est heureux, il voudrait que tout le monde s'embrasse et mange avec lui ses millions.

« Villemaiu est venu me voir l'autre jour ; il est charmant pour toi et pour moi.

« Béranger vient très souvent ; il me soigne. Grémieux a passé hier toute la soirée avec moi. Je vois beaucoup de monde, je suis très entourée. Ce qu'il me faut, cher et grand ami, c'est être vite réunie à toi, c'est de partager le plus tôt possible ton exil, maintenant que l'élargissement de Toto me laisse libre. Près de toi, de nos enfants, avec du travail jo n(> l'ogrollorai rien. »

Al'HI.S l.fc: COL'l' U KTAT 2bl

On a vu par cette lettre que c'est le 2:2 avril 18o2 que M"" Victor Hugo a songé à écrire ce qu elle appelait l'Histoire intime de la carrière politique et littéraire de son mari depuis sa naissance jusques et y compris la représentation des Bwgraves en 1843; vieux souvenirs dont un grand nombre remontaient à plus de vingt ans et quelques-uns à plus de trente ans. Elle n'avait pas de notes. En revanche elle avait une excellente mémoire qui cependant — on le comprend — sur des points de détails l'a trahie : Voici quelques rétl exions trouvées dans les papiers de M"'^ Victor Hugo, des notes qui devaient lui servir pour son volume :

« Aux Feuillantines, Considérations sur les enfants.

« Qu'ajoutent-ils donc à la poignée de sable qui fuit à travers leurs petits doigts, aux incompréhensibles dessins qu'ils tracent du bout de la baguette de leurs cerceaux? A quoi pensent-ils"? A quoi rêvent-ils?... Qu'est-ce qu'on sait de ces innocents? Leurs petits pieds efllcurent à peine le monde.

« SoLis cette petite mine attentive des enfants qui jouent, qui sait où va leur pensée ? »

Sur la feuille d'une chemise elle inscrit :

Réflexions qui devront trouver place en écrivant le livre.

« Réflexions sur ceux qui s'affublaient du libéralisme sous la Rostaui'ation parce que c'était bien

porté cl qui s'en débarrassaient à la révolution de juillet parce que le libéralisme conduisait à la liberté, au progrès qui pourrait troubler leur quiétude et se rangeaient du côté de l'ordre pour leurs intérêts. »

Pendant la seconde quinzaine de mai, M'"'" Victor Hugo était surmenée. Il fallait abandonner définitivement l'appartement de la rue de La Tour-d'Auvergne et vendre le mobilier. M'""" Victor Hugo avait dû préparer cette vente, ce qui n'était pas une mince besogne, car, Victor Hugo conservant toutes ses lettres, il avait fallu trier les papiers, vider les armoires, puis faire une sélection entre les meubles à vendre et quelques petits objets à garder, établir un catalogue, préparer des lots, etveilleràl'installation età l'exposition des objets.

Le 3 juin, elle écrit à son mari :

Jeudi 3.

« Cher ami, je suis dans un gouffre, d'affaires. Je ne sais par où commencer et te dire rapidement ce que j'ai à te dire.

« L'exposition de notre mobilier a lieu lundi prochain, la vente les deux jours suivants. J'ai fait moi-même le triage des papiers. Tout ce qui est de ton écriture est mis dans un coffre fermé à clef. Toutes les lettres et papiers d'autrui que je n'ai pas le temps d'examiner sont mis en réserve. J'en

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Icrai rexcimen après la vente. J'ai mis de côlé l'étoffe chinoise et or que tu désires conserver. J'ai mis de côté aussi tous meubles ou objets portant armoiries. Ton cachet de cornaline est serré soigneusement. Ce point dernier est important. J'ai trouvé une quantité de costumes de tes pièces, enfouis dans le grenier. Je les ai enfermés dans ta malle aux manuscrits, ce sera curieux de faire un jour relier ensemble les costumes avec les manuscrits. Je ne vends ni linge ni argenterie, nous avons besoin de notre argenterie et de notre linge. Par bon goût il est inutile que l'on constate ce que nous avons de draps et de serviettes. J'ai mis en réserve toutes les lettres intimes. Je crois avoir tout fait avec soin et intelligence. »

Le lundi "juin avait lieu l'exposilion, le mardi Set le mercr'edi9, on procédait à la vente; Arsène Houssaye qui dirigeait alors le Théâtre Français faisait jouer MariOH Delorme, et M"'^ Victor Hugo donne dans la même lettre le compte rendu de la représentation et celui de la vente.

Elle fait un récit curieux et très émouvant de cette vente ; elle ne parle pas seulement des résultats matériels, elle rapporte les impressions du public et ses propres impressions, le prix atteint par certains meubles devant servir d'enseignement à son mari au sujet de l'achat du futur mobilier ; ce sont des notes écrites au courant de la plume, sans apprêt, sans ordre, c'est une suite d'instantanés qui ont bien de la saveur :

Vendredi matin.

« Cher ami, la vonlc est lerminée. Voilà quatre jours que je reste enfermée dans la petite chambre de Toto. Seule chambre qui n'ait pas été livrée au public. J'y ai installé un lit de sangle pour moi, un coucher quelconque pour ma fille. J'ai gardé près de moi dans cette môme chambre tous tes manuscrits, argenterie, papiers intimes, objets précieux. Je n'ai pas voulu sortir tant que durait la vente parce qu'à chaque instant on avait besoin de prendre des ordres pour reprendre ou vendre les meubles suivant que la vente se présentait bien ou mal. Avant le jour de l'exposition j'ai passé huit jours à moccuper des préparatifs, vider les armoires, tout visiter enfin. Il faut que je te gronde. Comment se fait-il que tu aies déposé dans le tiroir de la table de nuit qui n'a pas de serrure des lettres intimes, et en telle quantité que le tiroir a fait résistance. Donc les domestiques ont pu lire et dérober ces lettres suivant qu'ils ont voulu. J'espère qu'il n'en a rien été pourtant, car le tiroir n'était pas très apparent. Cette pensée des lettres m'a tellement pourchassée qu'hier malin une crainte m'est venue, et bien m'en a pris. Tu te rappelles un meuble de bois de sapin formant comme une bibliothèque, recouvert en étoffe de soie provenant d'une de tes robes de chambre. Ce

meuble était au grenier. Il a été descendu dans la remise avec les autres objets sans valeur afin d'être vendu dans la remise môme. Je songe subitement avoir vu une espèce de coffre en bois encastré dans cette bibliothèque. Je descends. Je fais tout démonter dans la susdite remise, paillasses, vieux meubles, les rebuts. Les lots étaient préparés, ce bouleversement faisait pester Thomme qui avait arrangé les lots. Je trouve enfin le meuble. Mais je n'avais pas la clef du coffre. Je fais venir un serrurier. Je trouve toutes sortes de papiers et de choses intimes.

ce Maintenant parlons de la vente, cher ami. Son effet moral a été très grand. Cette vente a mis en évidence ta proscription, l'a rendue sensible ; l'effet de cette proscription n'avait pas été si profond, venu au milieu de l'atteinte générale.

« A cette heure, ton exil est comme un exil exceptionnel. Le gouvernement l'a même senti. Louis -Napoléon a été à la représentation de Marion — qui se donnait le jour oîi la vente a été annoncée, — il a été à cette représentation d'une façon inattendue sans qu'Houssaye ait été averti. 11 a applaudi tout le temps. A la scène de Nangis qui demande grâce et parle de clémence, le public s'est tourné vers Napoléon en applaudissant les paroles de Nangis. Napoléon a applaudi très fort. D'Orsay a été dans la loge de Napoléon ce soir-là et à dit à Cabarus : voilà ce que m'a dit

Napoléon : « Victor Hugo est vraiment un bien grand talent. »

« Les journaux à l'occasion de cette vente ont été très bien et d'une touchante sympathie. La Presse et les Débats ont été plus que cela. Je t'envoie au reste les feuilletons de Janin et de Gautier. Remercie Janin et Gautier. J'ai remercié tout de suite de mon côté. Je m'étais occupée des journaux. Mais j'ai rencontré tant de déférence chez les uns et de dévouement chez les autres que j'ai été plus que payée de la peine que j'ai prise.

« Cette vente aussi a été l'événement de Paris. Ridel m'a raconté que beaucoup d'écrivains do province lui avaient demandé de leur envoyer des catalogues, disant que c'était Victor Hugo qui avait mis à la mode le mobilier gothique et qu'ils voulaient savoir comment était son appartement. Il a fait trois tirages de ce catalogue. Ce catalogue n'est pas heureux à mon gré, il a été écrit par le chargé de Ridel. Je n'avais personne, Auguste n'était pas encore de retour et Meurice était en prison. Et puis quand on dérange la routine de ces commissaires ils ne sont pas contents. Le véritable catalogue était les articles de Gautier et de Janin. Les dernières lignes publiées dans la Presse et le Siècle ont été faites par Meurice. Les Débats ont dû insérer aussi ces quelques lignes. Mais je le répète les journaux ont été excellents et presque braves.

« 11 est venu une foule immense le jour de l'exposition. Les voitures allaient jusque dans la rue

Rochecliouart, et des gens de toute classe. Beaucoup de personnes se sont assises dans ton fauteuil jaune, tu sais, celui de ta table, disant : Je veux pouvoir dire que je me suis assis dans le fauteuil de Victor Hugo, c'est le fauteuil d'un grand homme. Chacun disait : Je voudrais bien avoir quelque chose de cette table. Il paraît que rien n'était plus touchant que les sentiments que faisait naître la vue de cette table de travail si modeste. Rien que d"y penser les larmes me viennent aux yeux.

« Rosalie qui est venue chez moi avec son mari pour aider à surveiller, m'a raconté qu'une femme du peuple lui avait dit en entendant vendre les paillasses, vieux meubles et mauvais ustensiles, à la criée dans la cour : Ce brave M. Hugo, en voilà un qui aime le peuple, il s'est ruiné pour défendre sa cause. On vend ses meubles parce qu'il n'a plus d'argent. On devrait faire une souscription pour lui. Je donnerais bien 20 sous, moi.

« Un porteur du chemin de fer du Nord est venu le dernier jour de vente, demandant à acheter quelque chose de ton mobilier. Il voulait une petite table de bois d'acajou. Cela ne dépassait pas ses moyens. Il m'a dit : « nous aimons tous M. Hugo, nous sommes pour les idées qu'il défend. Nous le sauverions bien par notre chemin, quand nous devrions être déportés. Et vos chers fils ! ces pauvres garçons, allez, six mois de prison pour l'un, un an pour l'autre ! Pour avoir été contre la

peine de mort! Nommez- vous. Madame, quand vous irez à Bruxelles, et vous verrez les soins qu'on aura de vous, car tout le monde le sait, vous aimez le peuple honnôle et travailleur. Vous savez que nous avons nos droits de citoyens quand nous gagnons notre pain de noire travail. »

« Pour être juste, il y a eu dans toutes les classes, en cette circonstance dernière, une manifestation très grande et visible d'amour et de respect pour toi. Ceci est notoire, les plus récalcitrants sont forcés d'en convenir. Avant de fermer cette lettre, je te rendrai compte du résultat matériel de la vente. Mais avant je tiens à te raconter l'histoire de la vente de tes objets de table.

« J'avais voulu que ta table fût portée dans le salon (salle de vente) sans qu'aucun objet en fût distrait, telle qu'elle est enfin dans ta chambre. Ridel m'a du reste approuvée. Ridel s'est extrêmement bien conduit. Chez le vendeur, il s'identifie au vendeur, et met de côté toute considération extérieure. Ridel a dit: «Messieurs, cette table est la table de travail de M. Victor Hugo. Il l'a laissée amsi que vous la voyez le 2 décembre. Depuis il n'est pas rentré chez lui. » Alors tout le monde a voulu avoir quelque chose de cette table. Un couteau de bois uni s'est vendu 25 francs ; 2 "cachets chacun 100 francs. Houssaye a acheté un de ces cachets, puis un autre objet qu'il a acheté aussi 100 francs. Tu sais ce qu'il y avait sur cette table. Le montant de la vente des objets à

dépassé 000 francs. Ton coffre de fer mentionné dans le catalogue comme faisant partie de la table n'était pas dessus, le jour de la vente. Ce coffret est rentré dans le mobilier. Ton fauteuil jaune a été vendu 80 francs. Au surplus Ridel va m'envoyer copie du procès-verbal, tout y est consigné. Ce sera une pièce historique.

<( . . . Nous avions nous-mème arrangé le logis pour l'exposition. Ma chambre qui était inhabitée a fait musée. Nous y avons mis les cadres, tableaux, médailles de David, les étoffes d'Egypte, quelques livres sur le lutrin d'acajou. Cette chambre avait ainsi très bonne tournure, je t'assure. L'appartement est resté tel qu'il était. J"ai seulement enlevé de ta chambre ton affreuse toilette et la glace qui était à côté dont la bordure n'était pas en entier enveloppée. La tapisserie qui est belle, s'est trouvée à découvert. J'ai suspendu à la tapisserie un très beau bénitier à Auguste, du même style que ton lit. Ton joli prie-Dieu a été posé dessous, et bien en évidence, au lieu d'être caché ainsi qu'avant. J'ai rangé les objets sur ta table ainsi qu ils avaient l'habitude d'y être. Ta chambre avec ce léger changement, ainsi appropriée, avait un simple et beau caractère. (Les pièces les plus goûtées ont été d'abord ta chambre, ensuite la salle à manger.) J'ai dressé sur la table de la salle à manger nos services de table. Les autres porcelaines étaient dans les dressoirs telles que tu les as laissées. Comme l'appartemeut a pour défaut de

manquer de fraîcheur, j'ai tâché d'y remédier par une extrême propreté. Nous avons, Auguste et moi, travaillé pendant quatre jours comme des manœuvres. Auguste était chargé des beaux-arts, Meurice, de l'extérieur, moi de l'intérieur, avec la direction générale, Adèle de peu de chose, Toto de rien.

« Meurice ne m'a pas quittée ces trois jours, il a poussé et acheté pour près de mille francs. C'est une âme d'or, sans tache, un être qui a plus que du dévouement, qui a de l'abnégation, et cela avec la plus haute intelligence... Je ne parle pas d'Auguste, il était mon délégué. Il a fait tout avec une intelligence et un zèle extrêmes. Mon compte rendu te le prouvera. Pendant trois jours j'ai dîné chez Meurice, mes casseroles étant en vente. Pourtant, tenant à surveiller je me suis remise à manger chez moi,

« Boule, le marchand de meubles qui a acheté, tes tapisseries, sort d'ici. Il demande que tu lui fasses l'historique de la tapisserie du roman de la Rose, de celle du Télémaque, de celle de Bajazet. Il veut faire mousser ces tapisseries, disant qu'elles viennent de chez toi, et en expliquant ce qu'elles sont. C'est juste. — Chose très jolie, pendant que je couchais dans ta chambre, j'avais déposé une espèce de chapelet de graine noire sur ton prie- Dieu. En me venant voir, Sara avait remarqué ce chapelet. Elle croyait que ce chapelet était le mien.

Laissé sur ce prie-Dieu, il a été mis en vente. Sara s'est écriée : c'est le chapelet de M™*" Hugo, je le veux. J'ai 100 francs d'économies, je les dépenserai s'il le faut pour cela. Une revendeuse lui a entendu dire cela. Pour s'amuser la revendeuse a poussé le chapelet jusqu'à 30 francs. Le chapelet vaut 3 francs, et n'est pas le mien. Je n'ai pas désabusé la pauvre Sara, la chose était faite, cette chère enfant en aurait été attristée. Je lui chercherai quelque chose qui m'ait en réalité appartenu, et lui donnerai cette chose. N'est-ce pas un joli trait de jeune fille, mais le diable est dessous.

« Le souvenir de ta table me revient. On savait si bien que les objets qui étaient sur cette table seraient achetés chers, que des gens ont demandé à Bidel de mettre sur celte table des objets à eux appartenant. Ridel a dit qu'il ne voulait aucune tromperie. Je n'aurais, moi, rien souffert de ce genre. Les sentiments qui font désirer d'avoir quelque chose de toi sont sacrés. Tout a eu lieu chez moi avec honnêteté, délicatesse, et au grand jour.

« Maintenant, voilà ce qu'a produit ce qui n'est plus en ta possession : lo.340 francs. »

Samedi, i heures,

« Cher ami, je puis te rendre un compte plus définitif. Ridel vient de m'envoyer son compte tout

réglé. Ridel s'est très bien comporté, il a abandonné ses honoraires qui sont de 3 p. 100, ce qui fait que je ne paye que 7 pour 100 de frais.

« Il nous reviendra net 14.000 francs. Sur ces li.OOO francs, Adèle a vendu à elle appartenant, musique, boîtes, petits objets, pour 313 francs. Elle te prie de lui bien garder cette petite somme. Ce sera pour aider à remeubler sa chambre, le moment venu. Ces objets sont guillemetés sur le procès-verbal. Je guillemetterai quand nous serons ensemble sur le procès-verbal les modestes objets qui m'appartiennent. Ce sera pour remeubler ma chambre aussi — quand nous nous remeublerons — je ne te demanderai rien autre que de me rendre ce qui m'a été donné en propre, et qui n'est pas grand chose. Garde bien cette lettre, elle est importante. Quand on s'occupe d'affaires, il faut qu'elles soient faites avec rectitude.

« Maintenant, cher ami, je peux te dire que ton mobilier n'avait pas été évalué plus de 16.000 francs en tout. Cette évaluation n'a pas seulement été faite par l'expert de Ridel. Mais M. Mennechet qui est expert, qui ne s'est mêlé de l'affaire que comme ami, m'a dit après avoir tout examiné : « Je ne sais pas comment vous ferez pour tirer de votre mobilier plus de 15.000 ou 16.000 francs. » Je ne l'ai pas écrit cela parce que cela t'aurait ennuyé, et que nous n'avions pas d'autre parti à prendre que de faire une vente, pour toutes sortes de raisons. J'étais d'ailleurs certaine que les prix mon-

2'Ji I.A vil; dune FEMMt:

teraient en donnant de la publicité à celle vente, tout en restant dans la plus parfaite convenance. Tu as une mauvaise entente du mobilier, parce que tu n'achètes en général que des étoffes usées, des porcelaines écornées, fêlées, cassées, des meubles détraqués. La main-d'œuvre est tout aussi chère pour toi que si tu achetais des objets de véritable valeur ; si tu avais acheté des objets de véritable valeur, ton mobilier aurait été vendu double de ce qu'il t'aurait coûté. Exemple : ton plat de cuivre (non cassé) a été vendu 210 francs, tu gagnes lUO francs dessus. Tu avais un beau plat de faïence, celui qui était dans le dressoir de la grande salle à manger — dressoir placé vis-à-vis du poêle, — ce plat de faïence (il représente un triomphe) a été acheté 280 francs. Certes tu ne l'as pas acheté cela. Tu as acheté tes torchères 600 francs. Elles ont été adjugées 720 francs — et j'en sais qui voudraient les avoir au prix de 1.000 francs (Roqueplan par exemple). Tu gagnes donc sur les objets de valeur. Puis tu achètes des assiettes dépareillées, écornées, fêlées, 20 sous, tu dis : j'ai fait une bonne affaire. Il arrive qu'on les revend juste 20 sous. Oii est la bonne affaire ? Encore un exemple. Tu connais les Chinois d'Auguste, il les a achetés 140 francs, tu avais reculé devant ce prix. 11 a revendu les Chinois 360 francs. Qui de vous deux s'entend à acheter ?

« Ridel m'a dit : « Si M. Hugo avait eu beaucoup d'objets comme ses torchères, son plat de

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cuivre, trois ou quatre autres objets, la vente eût été magnifique. Dites-lui de ma part qu'il n'y a pas de plus mauvaise spéculation que le bric-à-brac, j'entends ce qui est écorné et fêlé. Les marchands ne demandent jamais mieux que de se défaire des objets de ce genre. Qu'il évite la main-d'œuvre, il ne reste rien après. Mais, a-t-il ajouté, s'il a acheté des objets vendus ici plus chers qu'ils n'ont été vendus, c'est qu'il ne sait pas acheter. Seulement avec l'élan donné, la foule qu'il y avait, son nom, le désir d'avoir do son mobilier il aurait dû vendre tout plus cher qu'il n'a acheté. Le mauvais état de presque tous les objets y a mis obstacle. Je ne parle pas, dit-il, des grands meubles ; quelque beaux qu'ils soient, avec la difficulté de les placer, leur prix s'élève moins qu'un meuble qui prend peu d'emplacement. » Te voilà édifié. Ce Boule que je viens de voir, me dit que tu trouveras à Malines, à Anvers, des porcelaines, des étotîes, des meubles, des objets curieux, de façon à te remeubler, sans trop dépenser. C'est en Belgique, en Allemagne, dit-il, que nous allons monter nos boutiques; mais, cher ami, de grâce, renonce au cassé, au fêlé, au déchiré. Ne crois plus qu'une mince étoffe de Lyon est une soie de Chine.

« Maintenant, cher ami, je crois que le sage serait, à moins que tu ne trouves en Belgique de bonnes et vrai/ncnt bonnes occasions — tu sais maintenant ce que j'entends par bonne occasion — (le garder lai'genl provenant de notre mobilier. Je

dis même que le sage serait de le garder en portefeuille sans que personne n'en sût rien pendant les six mois qui vont suivre. L'on ne peut avoir à la minute de l'argent placé. Notre avis est que Napoléon fera un coup de main sur l'Angleterre et sur la Belgique. Il peut se rendre maître de l'Angleterre en quelques heures, maintenant qu'il y a la vapeur. La Belgique n'est qu'une bouchée — en huit heures une armée sera par le chemin de fer en Belgique. Je ne dis pas que ceci sera. Mais ceci est possible. 11 faut être sur ses gardes. Il n'est pas mauvais que tu aies à ta disposition en portefeuille là, tout prêt, de quoi filer en Amérique et de quoi y vivre un an ou deux. Avant tout, ta personne et ta liberté. Du reste on trouve que le gouvernement s'affaiblit de plus en plus. J'ai parlé à des marchands. Un nommé Cornu, marchand de curiosités rue Laffitte, me disait qu'avant six mois Bonaparte serait à bas. Il m'a dit (et cela m'est dit de tous côtés) : « ce Bonaparte n'a personne pour lui. On dit que le peuple l'aime, ce n'est pas vrai ; je vais dans les ateliers, le peuple le déteste. » C'est pour cela que la guerre est possible, parce que ce gouvernement, pour se rendre de la vigueur et de la force, essayera de ce moyen.

« Tu sais que maintenant la Chambre fait de l'opposition. Elle est humiliée. Le Bonaparte est seul, soutenu seulement par une poignée d'intrigants et d'aventuriers. Cela ne durera pas, sois-en sûr. C'est du reste la pensée générale.

« Ce qui me soutient, cher ami, c'est que je suis fiôre de toi. Tant que tu seras grand ainsi, je vivrai seule sur un roc désert sans me plaindre. Pour qu'il en soit ainsi, j'ai enseveli mon cojur. Je vis seulement par le sentiment moral, w

M"**^ Victor Hugo était optimiste; elle n'entendait qu'une cloche, celle dont elle aimait le son. Elle ne voyait que les opposants, et ceux-là annonçaient la chute prochaine du régime. « Il n'en a plus pour longtemps. » C'est toujours le même refrain au lendemain des changements de régime comme aussi des changements de ministères. On prédit ce qu'on souhaite. Or les gouvernements qui paraissent les plus fragiles sont souvent ceux qui durent le plus longtemps. Il fallait bien se donner un peu de courage. 31"" Victor Hugo accueillait avec complaisance ces pronostics consolants. Elle les transmettait fidèlement à Victor Hugo, peut-être pour le mettre en garde contre une résignation qui le pousserait à prendre racine à l'étranger et à arrêter des dispositions en vue de quelque installation durable. Sans doute elle lui disait : « Tant que tu seras grand ainsi, je vivrai seule sur un roc désert sans me plaindre, w Elle le pensait assurément, mais cette perspective même lui paraissait moins redoutable, en raison même des réconfortantes espérances dont elle était la confidente et la messagère.

Les membres de la famille de Victor Hugo étaient toujours séparés. Déranger écrit à M""' Victor Hugo le 30 juillet 185-2 :

« Puissiez-vous, Madame, m'apprendre bientôt la réunion de toute votre famille. Ce souhait, je le fais particulièrement pour vous que j'ai vue mère

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et épouse si tendre ; vous dont j'ai vu l'esprit et le caractère s'élever à toute la hauteur d'une position si imprévue et à laquelle n'avait pu vous préparer un passé de glorieux bonheur. Si je forme encore ce vœu, c'est qu'il nest pas possible que tant de vertus n'ait pas sa récompense. »

Le vœu de Béranger devait être rapidement exaucé. Nous ne parlerons pas ici de l'expulsion de Bruxelles, fort connue et que nous avons racontée dans les historiques de Napoléon le Petit et de V Histoire d'un Crime (édition de l'Imprimerie Nationale).

vu

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