SÉJOUR A JERSEY
Victor Hugo s'est installé à Jersey, à Marine-ïerrace, en août 18o2. Nous n'avons plus naturellement de lettres de M""" Victor Hugo, puisqu'elle est venue rejoindre son mari à Jersey.
Elle avait dû quitter Paris sans pouvoir dire adieu à son oncle et à sa tante Asseline, aussi elle adresse à son oncle la lettre suivante ;
Jcrseij, 13 octobre 1852.
« Mon cher oncle, je ne veux pas que Victor parle sans emporter de moi un souvenir pour toi.
« Le hasard a fait, mon petit oncle, que tu étais absent quand j'ai été dire adieu à ma tante. J'ai presque été contente que tu n'y fusses pas. L'adieu entre êtres qui s'aiment est douloureux. Ne t'ayant pas embrassé la veille de mon départ, il me semble que ma disparition n'est que momentanée et que je ne suis pas éloignée de grimper les marches des Conseils de guerre, de ces Conseils de guerre qui m'ont vue toute petite, qui ont été témoins de mes joies, et qui ont assisté à mes douleurs. Une partie de moi-monie est là, près de vous,
cher oncle et chère tante, je me reporte en pensée dans cette grande chambre à coucher où des cœurs si honnêtes ont vécu et vivent. Je fais habiter mon âme dans cette chambre pour la purifier.
« Notre vie ici est régulière, tranquille, et consacrée en partie au travail. Le pays est superbe, la vie matérielle abondante, facile, et un peu moins chère qu'à Paris. C'est le pays libre par excellence. Nul contrôle n'y est exercé. Le gendarme, le sergent de ville sont inconnus. Les passeports sont des papiers dont on ne comprend pas la signification. Chacun va, vient à sa fantaisie.
« Je suis très contente de Charles. Il prend la vie en vrai philosophe, il porte de gros souliers, de gros drap, engraisse, pêche, se fait suivre par un chien, lequel s'est attaché à lui par amour. 11 est fort gai et apporte par cela même beaucoup de '■ mouvement dans notre intérieur. 11 a commencé • un ouvrage qui est maintenant aux trois quarts fait, mais qu'il a interrompu à cause de l'arrivée de Meurice et de sa femme, lesquels sont venus passer trois semaines avec nous. Le séjour de Toto a ensuite empêché le jeune Charles de reprendre son travail ; Charles travaille douze heures de suite, puis le moindre incident le dérange. Du reste il a absolument renoncé à la toilette et à toute dépense futile. La proscription a été salutaire à ce cher enfant.