‹ La vie d'une femmeChapitre 29 sur 48 · SÉJOUR A JERSEY · texte numérisé non relu

SÉJOUR A JERSEY

« Adieu, cher oncle, va voir de ma part ma petite Julie à Saint-Denis. Mon cœur saigne loin de cette pauvre petite sœur qui a tant besoin de nous. Qu'elle prenne courage et qu'elle se dise bien ({ue tout le monde pense après avoir vécu, que la vraie vie, pour persotme, n'est ici-bas. »

Victor Hugo n'était pas en parfaite sécurité sur la terre d'exil : il en avait fait une première expérience ; aussi se considérait-il à Jersey comme un voyageur, tout prêt à chaque instant à prendre le bateau. On avait répandu les bruits les plus fantaisistes dans les journaux et on annonçait même que le poète irait s'installer en Espagne. Béranger avait appris cette nouvelle et il écrivait à M"'" Victor Hugo le 21 octobre 1854 :

« Quoi ! vous seriez tous partis sans nous dire adieu. Songez, chère dame, qu'à mon âge (il avait 74 ans) et avec mon expérience, les espoirs trop lointains ne sont que des peines.

« Songez donc que si vous m'avez vu bien rarement, lorsque vous régniez à la place Royale, je n'en étais pas moins l'un des premiers et des plus vrais admirateurs de notre grand poète. Et quant à vous, sa véritable muse, lorsque les malheurs nous ont rapprochés, vous n'avez pas pu douter, je le pense, que le vieux chansonnier ait voulu saisir toutes les occasions de vous prouver son respectueux dévouement. Car je vous ai vu alors déployer tout le courage et toute l'abnégation du plus noble cœur. »

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j^jme Victor Hugo rassura Béranger en lui expliquant que cet exil ne durerait pas, que les bruits d'un départ pour l'Espagne étaient faux. Et cependant elle n'était pas très rassurée elle-même ; le séjour à 3Iarine-Terrace, cette vie paisible dans un beau pays la séduisaient sans doute, mais elle redoutait que Victor Hugo ne voulût y construire son nid. Aussi elle se passionne pour la politique, elle en suit fiévreusement les aventures ; car son sort dépend de la tournure des événements, elle est à l'affût des renseignements, elle accepte avec confiance tous les pronostics qu'on lui envoie sur la durée éphémère du règne de Bonaparte. Elle veut persuader à son mari qu'il s'agit de passer seulement quelques années hors de France et qu'il ne faut pas dès lors organiser son existence comme si on devait rester longtemps dans ce pays. Oh ! ce n'est pas pour elle quelle s'inquiète de la longueur de l'exil, c'est toujours pour sa fille Adèle qui a maintenant vingt-quatre ans, qui, n'ayant pas mené une vie bien gaie, se trouve tout à coup expatriée à l'âge où elle pourrait aller dans le monde et essayer de se marier. Et puis M"'*^ "Victor Hugo, en femme pratique, ne voudrait pas qu'on s'imposât de trop lourds sacrifices pour aménager une maison qui risquait d'être abandonnée à bref délai. Victor Hugo écoute, ne répond trop rien ou dit qu'il se contente pour l'instant de sa « cabane dont l'Océan baigne le pied ». iMais s'il ne parle pas de la maison, il célèbre le pays qui lui plaît. Et cet enthousiasme trouble un peu M'"'^ Victor Hugo. Cependant elle finit par obtenir de son mari qu'avant de prendre une résolution il attendra les événements. L'aventure de Bruxelles l'a invité à une prudence au moins temporaire. On n'achète donc pas de mobilier. On se loge sans trop de frais. On se procure seulement un nombre respectable de tables de divers modèles. Ce n'était pas là un vain luxe. Mais la mode était aux tables tournantes, et M-"^ Emile de

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Girardin avait introduit cette mode à Jersey. Un avait donc institué des séances de tables tournantes ; aussi quel défilé ds visiteurs, d'amis ! on venait là avec des sentiments bien divers, les uns en sceptiques, les autres en croyants, d'autres enfin disposés à être convaincus. Les séances étaient devenues très régulières. 11 y avait les habitués ; chacun interrogeait la table à tour de rôle. La célébrité de ces tables s'était répandue au dehors, les hôtes de Jersey recevaient parfois des lettres d'amis qui posaient des questions et auxquels on transmettait les réponses des tables. Ce fut une véritable fièvre. Victor Hugo tout d'abord incrédule devint ensuite le plus ardent. Quant à M""" Victor Hugo, dont la foi était merveilleusement préparée par son immense désir d'entrer en communication avec ses chers disparus, elle était une sincère croyante, elle suivait assidûment toutes les séances qui se prolongeaient fort avant dans la nuit et se sentait de plus en plus affermie dans sa foi. En effet, dans une lettre adressée à M'"'" Paul Meurice, M'"*^^ Victor Hugo donne d'abord les renseignements quelle a reçus sur la situation politique, puis elle parle des séances de tables :

Mardi 7 janvier 1855, Marine-Terrace.

« U y a ces derniers temps un air d'espérance dans les lettres que nous recevons de France, et nous en concevons nous-mêmes dans les événements. Ce sont sur ces événements seuls que nous comptons, et non sur le travail souterrain des populations, comme il est arrivé dans les révolutions dernières ; je crois la France toujours aussi malade, dans le môme état de prostration qu'il y a un an. De cet affaissement résulte le plus grand

succès que puisse avoir un gouvernement, la réussite de rinsuccès. On n'est point ici à la gaîté; la guerre fait rafle d'Anglais en Crimée, il n'est guère de familles qui ne soient en deuil. Cependant il y a eu quelques sauteries à l'occasion de Noël, car lusage est ici d'amuser les enfants à Noël; la quinzaine qui suit leur appartient, et ils ne lâchent rien de leur joie, que les coeurs soient en fête ou en tristesse.

«Ah ! chère amie, quand serai-je auprès de vous? près de mes amis restés fidèles ? Vous le savez, je ne veux voir que ceux-là. Il y en a encore un assez bon nombre pour que mon CŒ>ur soit rempli, en attendant vous le faites heureux en me disant que vous viendrez cet été. Nous avons eu depuis vous quelques belles séances de table avec cette puissance de fluide que vous savez ; un quatrième livre est commencé. M™" de Girardin nous écrit qu'elle fait des merveilles avec une table oii l'alphabet est marqué, comme celle que vous avez vue dans l'atelier, et qui nous vient d'elle. Elle nous paraît, dans ses lettres, toujours aussi croyante ; après cela, la mobilité est le fond de beaucoup de natures.

« L'hésitation se comprend dans une chose de cet ordre-là. N'en concluez pas pourtant que j'hésite et que je doute. Je suis, moi, tout au contraire, assise plus que jamais dans ma foi.

« Remerciez beaucoup votre mari de tous ses livres, j'en fais ma màne de tous les soirs. Mon

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muii est inquiel, il craint qu'une lettre qu'il lui écrivait ne se soit égarée. Il y avait dans cette lettre des pièces relatives à son affaire des Italiens. Il me semble qu'on ne l'y joue plus guère, vous savez que je prétends que nous tinirons par mourir plus ou moins de faim.

« Comment est votre chère àmc? Ne la laissez pas trop souffrir, vous avez tant de bonnes choses à lui dire, je voudrais être près d'elle; moi je serais bien sûre de la consoler.

« Je suis devenue très travailleuse depuis votre départ pour vous ressembler. »

Un des motifs les plus puissants de la foi de M"" Victor Hugo dans les tables tournantes, c'est qu'elle s'adresse à ses morts, qu'elle leur parle et qu'ils lui répondent. Quelle consolation ! et c'est cette consolation qu'elle voudra donner à Paul Meurice qui a perdu sa mère et ^on frère, en chargeant M"''^ Paul Meurice d'être son interprète auprès de lui, car elle a une correspondance régulière et suivie avec son amie. Elle lui raconte toutes ses occupations. Son livre sur Yictor Hugo lui prend beaucoup de temps, en raison de l'abondance de ses souvenirs. Tant qu'il s'agit de prendre des notes, la tâche est facile, mais lorsqu'il faut les coordonner, les rédiger, alors le travail est plus laborieux^ avance lentement parce qu'il s'y mêle aussi des inquiétudes sur le présent et sur l'avenir. Victor Hugo, en raison de sa situation de proscrit et de l'expulsion de Bruxelles, trouvait difficilement des éditeurs ayant le courage de publier ses livres. Ce qui ne Tempêchait pas d'ailleurs de travailler à ses grandes œuvres. Mais ayant dit

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dans ses Châtiments avec un rare courage tout ce qu'il pensait sur l'Empire, il pouvait pour linstant négliger la politique.

M""^ Victor Hugo raconte à M"'^ Paul Meurice toutes ses misères :

7 mars 1855.

« Chère amie, quand j'ai appris par votre lettre la mort de votre belle-mère, connaissant celle de votre beau-frère, je suis restée pétrifiée. Je devrais pourtant croire au malheur, et il ne m'a pas manqué. Je vous vois d'ici, pauvres amis, embrasser tous ces fronts blancs et sereins, c'est un peu de ciel que vous embrassiez à travers eux. Je ne puis rien faire de meilleur que de vous répéter ce mot de mon mari. Nous parlions d'Abel, il me dit : « Je ne suis vraiment avec mon frère que depuis qu'il est mort*. » Vos malheurs sont trop récents pour que vous ayez eu le temps de fouiller le tombeau, et il faut pour arriver à une foi durable des années et de la méditation. Notre cher 31eurice, quoique jeune d'âge et jeune dans le malheur, peut voir loin. Un esprit comme le sien fait beaucoup de chemin en un moment; quand le vide si poignant qui suit la mort aura disparu, il sera confiant et aura la sérénité des doux visages dont le souvenir le fait pleurer à cette heure. Il sentira sa mère et son frère près de lui, tous trois se parleront. Ne causez-vous pas avec votre mère ? De-

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